8 juin 2007
politique du borderline
POLITIQUE DU BORDERLINE
Linceul de la vanité moderne, Max Lerouge, 2007 (photo publiée avec son aimable autorisation)
A lire Alain Ehrenberg nous sommes passés en deux siècles de l’ère de la neurasthénie, symptôme majeur du XIX siècle, à la névrose avec Freud au début du XX, pour échouer enfin dans le marasme dépressif en ce tournant du nouveau millénaire. Janet, Freud, Bergeret. A la société répressive, marquée par la domination des grandes structures étatiques, la contrainte sociale, la règle et le pouvoir du Grand Autre autoritaire voire totalitaire, où sévit un conflit de classe à l’échelle planétaire, mais où les Etats conservent l’essentiel de l’autorité légitime, correspond chez l’individu un conflit sévère sous la forme de l’opposition entre le désir et la réalité sociale, entre le ça et le surmoi, dont l’issue ordinaire est la névrose. En ce sens la névrose serait la pathologie spécifique du capitalisme d’Etat et de la société autoritaire. La psychanalyse, comme théorie et pratique correspondrait légitimement à ce moment historique du développement des sociétés occidentales. Mais depuis une vingtaine d’années on assiste à une série impressionnante de changements à tous les niveaux qui affectent la structure même de la psyché en même temps que l’organisation sociale. A la dérégulation économique et politique généralisée correspondrait un nouveau type de malaise, une nouvelle forme de symptôme massif dont la dépression serait l’expression canonique, à la fois très ambiguë et quasi universelle. Nouvelle société, nouvelle pathologie. Mais quelles réponses ? La pratique politique d’aujourd’hui, et la thérapie en vigueur se sont-elles hissées à la hauteur de l’événement ? Je ne sais si nos contemporains ont bien pris la mesure du phénomène. Je voudrais apporter quelques contributions à ce débat dont la nécessité est criante.
Quels sont les traits les plus marquants de cette évolution ? Je vais citer en vrac quelques observations, sans souci particulier d’originalité, me référant simplement à ce que je vois.
Il faudrait d’abord interroger les effets de la globalisation économique, avec son cortège de dérégulations, d’incertitude, de peur pour l’emploi, de destructuration des services d’Etat, selon une logique de libéralisation universelle dont les conséquences sont de mieux en mieux connues.
Après l’effilochement des structures d’Eglise et des idéologies vient celui la désagrégation des corps politiques. Qui sait encore aujourd’hui ce qu’est le Bien Commun, défini par les philosophes classiques ? Où est la légitimité ?. Qu’est ce qui fonde un juste pouvoir ? A quoi servent nos élites si elles sont manifestement incompétentes face aux grands problèmes mondiaux, plus soucieuses de leur réélection que de préparer un avenir intelligible ? Pourquoi voter ? Et pour qui ? Partout les mafias raflent les richesses qui seraient nécessaires au développement des peuples. La misère s’accroît alors que l’abondance règne en souveraine. Le Sud croule sous les dettes et meurt de faim. L’eau commence à manquer. De partout on voit monter des cohortes de révoltés qui partent à l’assaut des pays riches. Notre égoïsme de nantis attise la haine, et justifie un terrorisme implacable et sanguinaire. Et la guerre vient encore renforcer le ressentiment universel des miséreux de tous les continents. Qui peut, dans un tel monde, se bâtir un avenir raisonnable, pour soi et ses enfants ?
Partout la déliaison des anciennes organisations sociétales. La famille en particulier. L’atomisation. L’individualisme échevelé. La crise d’identité. Avec pour corollaire le rabattement sur des identités crispées et passéistes, le fondamentalisme ou l’intégrisme, ou alors l’émiettement, la dérive, la désocialisation, la marginalité, ou la violence. Chaque jour apporte son lot de viols collectifs, d’agressions diverses, de délinquance, de meurtres dans un climat de plus en plus oppressant de crainte diffuse et de repli identitaire. L’insécurité est moins un fait qu’un sentiment général, symptôme massif d’une décompensation sociale généralisée.
Et dans le même temps apparaît une nouvelle forme de morale, insidieuse et totalitaire : jeunisme obligatoire, « la forme », le bonheur, la santé, la réussite, et par dessus tout, la maître mot : la performance. Ce qui arrange bien nos capitalistes avides de profit, et jette les individus dans la honte du non-conforme, et dans l’angoisse de paraître ce qu’évidemment on ne peut être. D’où une crise d’identité, une crise des rôles sociaux, des devoirs et des valeurs, une débâcle narcissique sans précédent, une angoisse nouvelle et omnirongeante, dont nul n’a connu jusqu’ici les stigmates, débouchant de plus en souvent sur une dépression rampante, l’épuisement, l’insomnie, ou la décompensation catastrophique. Il est bien vrai que l’obsession et le désarroi narcissiques remplacent dès lors le bon vieux problème du refoulement névrotique. Changement de mœurs, changement de pathologie.
Je ne me sens nulle compétence pour apporter des solutions, et je ne vois pas, d’ailleurs, qui en serait capable, si ce n’est la population elle-même, à travers les crises et les secousses. Quant à moi je m’efforcerai de prendre la mesure de l’événement en la reliant à cette crise identitaire qui me semble l’élément symptomatique décisif. En chacun de nous le conflit prend une forme originale, larvée ou manifeste, consciente ou inconsciente. J’opterai pour la conscience, m’efforçant de penser la chose dans ses ultimes conséquences. Le plan individuel rejoint en quelque sorte le plan collectif. Dans cette optique j’ose espérer que cette généalogie de la pathologie-limite apportera quelque éclaircissement au débat. Pour cela une étude plus approfondie est nécessaire, et c’est bien sûr l’objet des chapitres qui suivent.
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