PHILOSOPHIE du BORDERINE I, 3 (chapitre trois)
chapitre trois
CHAPITRE TROIS
LA MAISON DU BORDERLINE
Etrange question ! Quelle est la demeure du borderline, s’il est entendu qu’il erre indéfiniment à la surface de la terre ? Et pourtant la question de l’habitacle, de l’igloo, de la caverne, de la crypte ne cesse de hanter cet imaginaire inquiet et erratique. Où suis-je ? D’où viens-je ? Où aller ? Suis-je mon propre père, suis-je né de la cuisse de Zeus, ou de quelque écume marine comme Aphrodite la toute-belle ? Ou plutôt ne m’aurait-on pas ramassé dans une fosse commune, sur l’étal d’un boucher, ou dans le recoin obscur d’une étable abandonnée ? Dans mon jeune âge on racontait de sinistres histoires d’enfants volés, jetés dans un sac comme des chats destinés à la noyade, puis découpés et disséminés sur un tas de fumier. Bien sûr, il y eut une mère, un père peut-être, des aïeuls plus ou moins bienveillants, des tantes et des oncles, des chiens et des chats. Mais d’où vient donc ce sentiment persistant de non-lieu, de maison vide, de fenêtres arrachées, de turbulence et d’amertume ? Quant à savoir où aller, quelle hérésie !
L’image du moi, c’est la maison. De quelle sorte de maison parlons-nous ? Imaginez une méchante bicoque sans portes ni volets, lézardée, fendue, déchirée de grands arbres qui font sauter les murs, travaillée par les orages et les érosions, livrée aux tempêtes et aux herbes folles. Et pourtant, dans un angle obscur, protégé par de méchants rideaux de tapisserie vermoulue, un homme s’obstine à survivre auprès d’un poêle, grommelant de poussives chansons, sifflotant sur son âtre, à demi mort de faim et de froid, maladivement enchâssé dans son pitoyable abri. Rien ni personne ne saurait le déloger. Il survit là, entre les lézards et les fougères, plus fou de jour en jour, oubliant peu à peu le langage des hommes, vociférant vers la lointaine voûte étoilée. Il a renoncé depuis longtemps à amender l’édifice boiteux, à relever les murs, à réparer la toiture. La pluie coule sur son visage, confondue aux rares larmes qui creusent encore ses joues. Il se sent de plus en plus proche des oiseaux, des renards et des taupes. Il apprend le langage des loups. Il est comme sa maison, ouvert aux vents, déchiqueté et sauvage, au delà des idées de plaisir et de souffrance, à tout jamais étrange et étranger. Et s’il descend quelquefois au village pour chaparder quelques fruits, détourner une bouteille de vin ou de cidre, il s’empresse de tourner le dos au plus vite et de regagner sa solitude opiniâtre. Les villageois craignent pour leurs enfants, leurs poules et leurs lapins. Mais l’homme de là-haut ne fait de mal à personne, ce qui ne manque pas d’inquiéter davantage encore. Le maire parle d’organiser une battue, quelques paltoquets s’époumonent vers les cimes, mais on n’a jamais réussi à le surprendre. Il glisse entre les mailles du filet, disparaît pour longtemps, et réapparaît quand on l’a presque oublié.
Autre image. Notre homme vit en ville. Comme tout le monde il achète son pain, va boire son petit café. Travaille-t-il ? Nul n’en sait rien. De quoi vit-il ? Aucune idée. A-t-il femme et enfant ? On le voit toujours seul, toujours désoeuvré, toujours errant. Fait-il de mauvais coups ? On ne l’a jamais pris en faute. Est-ce un brigand, un clochard ou un poète ? Allez savoir. En tout cas ne comptez pas sur lui, il est d’ici et d’ailleurs. Atopique et atypique.
Autre image encore. Il va bel et bien travailler au bureau, il fait ses cinquante cinq heures. Il est correctement payé, il vit maritalement, ses enfants l’estiment. Il est suradapté, surnormalisé, irréprochable. A quarante sept ans il se retrouve au tribunal pour viol et pédophilie. Qui l’eût cru ?
Méfions nous des belles maisons bourgeoises autant que des taudis. Les failles ne sont pas forcément visibles. Derrière de belles colonnes de pierre, de solides murailles, peuvent se cacher bien des recoins sombres, des chausse-trappe, des escaliers délabrés, de fausses fenêtres et des oubliettes suintantes. En cherchant bien vous découvrirez sans doute un cadavre dans la bibliothèque, une dépouille sans sépulture, une mémoire brisée, un mort-vivant, un trépas occulté, une mort niée, une ombre inapaisée. Quelque chose rôde le long des couloirs, dans les colimaçons de pierre, derrière les lambris, quelque chose qui n’a pas vraiment de nom dans le langage des hommes, et qui est pourtant, d’une certaine manière, plus réel que toute réalité.
II
Château hanté. Et quelles sont donc ces ombres rampantes qui ne cessent de harceler la conscience ? Et qui ne sont ni vraiment mortes ni vraiment vivantes, substituts insaisissables d’une présence toujours déplacée ? Car il ne s’agit pas ici d’un refoulement au sens propre : les images sont en quelque sorte disponibles, erratiques et rémanentes, mais coupées de toute sensation, de tout affect, de toute émotion, représentation pure, sans épaisseur, sans volume, sans profondeur, comme une icône plate, colorée, mais vidée de tout émoi, de toute sensibilité. Univers froid à deux dimensions, étalé comme un tableau de genre pour un regard sans désir, simple constatation de fait, sans interprétation ni signification. En toute rigueur cela ne parle pas, ne signifie pas, mais se plaque sur le vide psychique, comme une ombre chinoise sur le mur de l’indifférence. Cela a existé, mais cela ne me touche pas, ne me concerne pas, comme l’histoire d’un autre que je n’aurais jamais connu, et dont j’ignore jusqu’au nom.
Isolation plutôt que refoulement. En effet ces représentations désincarnées sont totalement détachées de l’histoire du sujet, déconnectées de toute évolution psychique, comme des scènes anonymes accrochées au mur du salon, sans lien entre elles, sans rapport avec quoi que ce soit de vivant ou de signifiant. Images parfaitement concrètes, avec des personnages, des situations, des actions, mais comme abstractivées et figées dans l’intemporel. La Belle s’est endormie au Bois, mais avec elle c’est la mouche, le cheval, le mirliton, le roi et la reine qui se sont tous pétrifiés dans un sommeil de mort. Dans le château hanté seuls palpitent encore le souffle et le voile translucide d’un esprit inapaisé qui erre de pièce en pièce à la recherche de son âme. Si la vie continue quelque part, c’est ailleurs, dans un faux monde de faux personnages, avec de faux devoirs, de fausses responsabilités, un monde de masques ricanants et dérisoires. Et cela peut continuer longtemps, sauf à réveiller enfin le château avec tous ses habitants. On sait que pour cela il faut le baiser d’un prince !
Isolation de quoi ? De scènes traumatiques vidées de tout affect, désubjectivées, posées dans ce tiers espace et ce tiers temps de l’abstraction pure. Il est possible de les retrouver puisqu’elles ne sont pas refoulées. Elles sont en quelque sorte livrées toutes nues au regard, mais à un regard froid et neutre, celui d’une intelligence glacée, qui enregistre sans participer, conscience lucide, désincarnée, émasculée, désexualisée.
J’ai retrouvé, pour ma part, de telles scènes d’enfance, en elles mêmes traumatiques, mais sur un mode de totale indifférence. A croire qu’il ne s’était rien passé. Et pourtant ! Enigme thérapeutique ! Comment rendre inopérantes des images dont l’affect primitif est en soi parfaitement insaisissable, clivé et forclos ? Il faut croire qu’il est nécessaire de reconstituer pour ainsi dire artificiellement un affect dont ou pourra peut-être se débarrasser ensuite, après l’avoir vécu enfin dans toute son intensité !
Nous rencontrons ici le paradoxe central des structures narcissiques. Ces personnes souffrent d’un vide existentiel, d’une impersonnalité qui s’enracine d’une béance fondamentale du Moi, d’un trou structurel, soigneusement dissimulé et recouvert sous une couche foisonnante de défenses et de constructions réactionnelles, pseudo-normales, faussement névrotiques, et apparemment socialisées. La belle maison cache un souterrain patibulaire, des cryptes béantes, des galeries précolombiennes ouvrant sur l’effroi et la mort. Hadès en personne hante ces profondeurs insondables. Trompé par la belle façade, leurré par le faste des constructions apparentes, le thérapeute croit avoir affaire à une banale névrose oedipienne, il se propose fort logiquement de déconstruire ces défenses pour accéder aux conflits inconscients, et le voilà proprement ébahi devant l’effondrement de toute la baraque ! Il croyait mettre à nu une bonne et solide infrastructure psychique, pour découvrir avec stupeur et accablement le vide constitutif, la faille béante, l’hémorragie interne d’un moi qui ne s’est jamais véritablement constitué ! Entre ses mains inexpertes et sacrilèges se débat un moignon sanglant, scorie pathétique d’une maison qui n’a jamais pu s’édifier. Après cela étonnez-vous du nombre croissant d’analyses interminables, de dépressions chroniques, voire de chutes soudaines dans les parages pestilentiels de la psychose !
Pour le dire plus simplement : que se passe-t-il si vous privez un nourrisson de l’amour d’une mère qui ne l’a jamais correctement nourri ?
La maison du borderline est une maison de papier. Ce qui manque, ce n’est pas l’objet d’un désir métonymique articulé à la loi, refoulé, et qui pourrait se retrouver, toujours déplacé le long de la chaîne signifiante. Ce qui manque c’est la toute première certitude de l’amour, la tranquille sécurité d’un premier objet maternel positif, auquel le sujet aurait pu s’identifier en constituant une armature moïque indispensable, un bon objet interne sur quoi édifier la quête de son identité.
III
De par ce destin du manque, disons plutôt de la carence, le sujet borderline est presque de nature voué à la transhumance. Quand tous ses congénères s’empressent de trouver champ à cultiver, terrain à bâtir, quand ils s’élancent gaillards à la conquête de l’épouse qui leur donnera enfants et main d’œuvre, lui, le solitaire, le décalé, il ne sait rien de son avenir, et n’ayant pas de vrai passé sur quoi fonder quoi que ce soit, il doute sérieusement d’avoir ne serait-ce qu’un véritable présent. Déjà le temps est comme figé dans un paradoxal présent, sans fondement, sans racine. Et son espace est comme pétrifié dans la vacuole ouverte de son manque. Il sera forcément le hors-lieu, et le hors-temps.
A proximité de ma ville natale, au sein de la grande forêt, une petite clairière révèle aux regards attendris le charme désuet d’un petit ermitage de bois, entre ruisseau babillard et futaies altières. Un peu sur le côté se dresse le vieux chêne millénaire, ou plutôt ce qu’il en reste, pitoyable tronc cerclé de fer, tout chenu et brinquebalant, et l’on a quelque peine à ressusciter dans l’esprit le ramage flamboyant, tout bruissant de feuilles et d’oiseaux. C’est ici que vivait Saint Arbogast, l’hôte des arbres, dans un profond recueillement, contemplant la gloire éternelle du Très Haut. Les gens de la ville lui apportaient des fruits, et lui demandaient conseil. Lui n’avait besoin que de solitude. Le reste lui était donné de surcroît. Qu’aurait-il fait parmi la foule des artisans et des politiciens ? Il ne trouvait nulle part chez les hommes de lieu pour abriter sa quête infinie et incompréhensible. Mais ici, dans cette clairière discrète, il pouvait cultiver à l’aise son intarissable passion.
J’imagine la longue suite d’errants, de solitaires, d’ermites, de vagabonds, de traîtres, de rebelles, d’exclus, de sans logis, de pèlerins sans cause, de mystiques sans dieu, de défroqués, de traîne-misère, de sorcières, tous bannis et persécutés, tous apatrides, formant cette interminable chaîne de la contestation culturelle, qui, à côté de la tribu, du village, de la cité et de l’Etat, constitue cette contre-culture, anti-politique, anti-religieuse, anti-intégrative par quoi s’est déployée la grandeur de l’esprit, face à la puissance séculaire du corps politique. D’eux viennent les tourments de la pensée métaphysique, les splendeurs de l’art, les questions d’origine et de fin, les pratiques de méditation, les exercices spirituels, et l’arsenal prodigieux de la contemplation. Alors que les autres ne vivent que dans le groupe et par le groupe, faisant de l’appartenance la seule règle morale, eux savent que l’essentiel est ailleurs, hors du social et des rites, des règles et de la discipline des mœurs, dans cette relation indicible avec ce qui nous englobe et nous dépasse, tantôt les dieux, le plus souvent la vaste nature, ou la splendeur insondable du cosmos. Ils se relient à l’ailleurs, hors de la matrice du social, hors de la couveuse tribale, dans le souci d’une relation toute autre, externe par rapport au groupe, et fondamentale par rapport à soi. Ils sont les inventeurs de l’universel, et l’universel ils l’explorent dans l’intimité de leur conscience. Dès lors, face à la particularité, face à la morale étriquée du groupe, ils brandissent l‘étendard d’une autre vérité, en principe accessible à tous, par delà les identités tribales ou nationales. Ils sont les véritables inventeurs de l’humain.
A l’appartenance ils opposent l’existence. Pour atteindre l’universel il faut d’abord se séparer, couper les liens, se lancer dans le désert, y périr, ou y renaître. Abraham quittant les rivages fertiles, Bouddha laissant femme et enfant, Arbogast dans sa forêt, Lao Tseu aux confins de la terre habitée, Démocrite parcourant l’Egypte et la Mésopotamie, Pyrrhon aux rivages de l’Indus, Dürer en Italie, Henry Miller à Corfou, et tant d’autres ensevelis dans les profondeurs de la terre, désarrimés aux fureurs des océans, statues de sel dans le désert, regards hébétés dans la nuit, mélancoliques ou extatiques, pervers ou paranoïaques, tous marqués d’un feu inextinguible, survivant à grand peine dans la sécheresse du monde. Tous ils cherchent, et trouvent quelquefois, une autre fondation, qui n’est pas celle du territoire, de l’espace balisé, de la frontière et de la limite, mais cet illimité du Tout Autre, face lumineuse du dieu, ou infini impensable de l’univers. Ils ne construisent pas un monde face à d’autres mondes, un Etat face à d’autres Etats. N’étant attachés à rien et à personne, ils vont spontanément vers l’Immense. Eux, les sans-demeure, ne peuvent trouver demeure que dans l’Immense. Mais cette demeure n’aura ni porte ni fenêtre, ni muraille ni toiture. Immédiatement dissoute elle ne saurait être autre chose que l’Immense en soi même, éternellement.
Paradoxe : nous avons creusé tant qu’il était possible dans les arcanes d’une singulière pathologie. Et pour finir nous opérons un retournement proprement vertigineux. Cette dépression tant décriée, vérité macabre d’un siècle sans lumière, voilà qu’elle nous apparaît soudain comme une chance inestimable, matrice secrète du plus grande bonheur, et de la suprême santé. Qui pourrait, s’il est un tantinet poète ou philosophe, nourrir la moindre nostalgie d’un monde en décomposition ? Certes la chose est difficile, mais assumer cette trouée dans l’Etre, n’est-ce pas la seule solution pour aborder de nouveaux rivages ? Je récuserai à jamais tout souci de normalité et de conformité. Renonçant aux faux prestiges d’une société moribonde, aux critères éculés de la socialisation, je brandirai l’étendard de la pensée libre. Quelque chose en moi ne veut pas d’une santé standard, d’une érotique standard et d’une philosophie standard. Dans cette pathologie narcissique-borderline il est une vérité sans concession qu’il importe de dégager, je ne sais quelle conviction de sentiment et de folie qui mérité tous les sacrifices. Aussi, mon âme, soyons à la hauteur de la tâche ! « Tout ce qui est beau est difficile autant que rare »..