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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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27 mars 2026

AIMER L'AMOUR ?

Dans un joli petit ouvrage intitulé "Que veulent les femmes ?", Jackie Pigeaud, après avoir examiné quelques figures exceptionnelles de la tragédie grecque, conclut sobrement : "La femme aime aimer ; et il y a en elle comme une gravité sourde, admirable et redoutable. Et elle veut aller jusqu'au bout, pour le pire, pour le meilleur". Gravité de Clytemnestre qui attend son époux de retour de Troie, le salue pompeusement, puis ironiquement, avant de le massacrer. Haine totale et froide de Médée, qui tue ses enfants pour punir son mari volage. Mais aussi le sacrifice d'Alceste qui s'offre à la mort pour sauver son époux. Le pire et le meilleur, en effet. Dans toutes ces histoires, que ce soit d'envie, de jalousie, de haine et de vengeance, c'est d'amour qu'il s'agit, multiforme, exclusif, hors mesure.

"La femme aime aimer". Molière disait : "la grande passion des femmes est d'inspirer l'amour". Ce n'est pas tout à fait la même idée, car il est possible d'inspirer l'amour sans l'éprouver soi-même. C'est ce que fait la coquette, comme dans le Misanthrope. D'autres l'inspirent involontairement par une grâce innée, ou par la luminosité de toute leur personne. Mais aimer aimer c'est autre chose, c'est se tourner soi-même vers l'amour, en désirer les feux et les flammes, être prête à brûler, voire à se consumer. J'en vois un bel exemple dans cette admirable Suzette Gontard qui s'éprend de Hölderlin, d'un amour intense et impossible, dont elle vivra, dont elle mourra.

Le propre de la tragédie c'est de porter jusqu'à l'incandescence les passions ordinaires, dans un pathos qui évoque clairement la pathologie mais qui n'est que la mise en valeur de ce qui est habituellement dissimulé dans le secret du coeur. Il est rare qu'une mère, comme Médée, étouffe ses enfants mais rien de plus banal que de souhaiter la mort des proches, notamment des plus proches. Voyez les relations entre les frères, surtout dans l'enfance : envie, jalousie, rivalité, agressivité, haine enfin, toute la panoplie des sentiments asociaux, tous les ingrédients d'une féroce compétition pour l'amour des parents. Certains en restent là toute leur vie durant. D'autres apprennent à tempérer leur agressivité, à libérer des sentiments plus tendres. Peut-être que l'amour est essentiellement une réaction tardive à la haine, qui opèrerait une sorte de renversement du négatif au positif. La littérature et le cinéma nous présentent volontiers ce scénario : ces deux-là se haïssent et s'opposent, puis, allez comprendre pourquoi, les voilà qui convolent et ne se quittent plus.

Si la femme aime aimer, dirons-nous la même chose de l'homme ? Ce n'est pas sûr. A observer la vie des hommes les plus éminents nous voyons que la passion amoureuse, aussi violente soit-elle, ne renverse pas durablement une tout autre passion, de recherche, de science, de gloire, de pouvoir, de guerre. Voyez Louis XIV, grand amateur de dames, qui fut bien sûr l'amant empressé de plusieurs favorites, mais qui vers la quarantaine se range à un mariage quasi bourgeois, et surtout qui mit toute son énergie à régner, à gouverner, à bâtir, à réformer, à guerroyer, passion politique et militaire, ambition dévorante qui furent ses véritables intérêts. 

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