Du DETOURNEMENT SUBJECTIF
En se détournant on laisse quelque chose derrière soi, on consent à une nouvelle séparation, qui ne va pas sans perte, et conscience de la perte. C'est un processus qui se renouvelle bien des fois dans le cours d'une vie, à partir de la première séparation par laquelle on se pose comme sujet dans le monde. A chaque étape cruciale du développement on retrouve à la fois l'angoisse de perdre, avec les incertitudes inévitables qui l'accompagnent, et le sentiment d'une libération, d'une ouverture à la nouveauté, d'une nouvelle possibilité de vie. Tout cela ne va pas sans douleur : c'est le prix de la liberté.
On devrait espérer qu'il en va de même du mourir, perte dernière et définitive, immersion dans le Tout, qu'à vrai dire on n'a jamais quitté, si ce n'est en imagination, lorsqu'il a bien fallu se poser comme sujet autonome, créant la fiction (inévitable et nécessaire) d'une existence autocentrée, responsable de soi et de ses actes. Cette fiction est à la fois une nécessité psychologique (il faut se séparer du désir de la mère et se poser comme sujet) et sociale (le sujet civil et moral est responsable de ses actes devant la loi). Double fiction, dans laquelle s'exprime ce que l'ordre symbolique conçoit comme liberté et subjectivité, à moins de penser la société comme système totalitaire. Une fiction n'est pas un néant, elle a des effets concrets dans la réalité, effectivité psychique et sociale. Elle est vraie à son niveau, dans l'ordre où elle se déploie et agit, on ne saurait la rayer d'un trait de plume. La plupart des hommes en vivent, s'en repaissent, y croient, y voient le sens et la valeur de la vie. Quelques-uns s'en détachent par la conscience, et, les uns entrent en sédition, sans doute au nom d'une autre vision, d'une autre idéologie ou d'un autre système de valeur qui renverse celui-ci, en revendiquant un autre, qui sera de toutes manières de même nature : on change les termes et on conserve la structure fondamentale, puisqu'on ne peut faire autrement que d'organiser la société en définissant des places, des fonctions, des rôles et des statuts qui objectivent les positions subjectives. De toutes les manières le sujet y sera à la fois posé et aliéné, avec il est vrai des variantes considérables. D'autres, sans prétendre changer le système, s'y adaptent sans l'adopter, créant une distance subjective par laquelle ils espérent sauver ce qui peut l'être : ils seront artistes, poètes ou philosophes, créant un monde imaginaire ou symbolique par lequel le sujet se soutient de sa différence. Quelques uns, enfin, vivant dans le monde, développeront la conscience du Tout, vivant d'une double vie, la vie sociale ordinaire et la vie méditative dans la vaste Nature.
Selon cette dernière perspective existe-t-il vraiment un sujet autonome ? On dira qu'il existe, incontestablement, selon le point de vue psychologique et social, mais il n'a pas de réalité substantielle, autosuffisante et séparée selon l'ordre du Tout. Héraclite disait : "nous sommes et nous ne sommes pas". Les deux à la fois, selon le point de vue adopté, l'un n'excluant pas l'autre. C'est cette dernière idée qui est difficile à concevoir, en ce qu'elle heurte la plus évidente sensation d'être. C'est aussi ce qui est si difficile dans la pensée de Bouddha, lorsqu'il nous invite à nous déprendre de notre attachement au mien, au moi, à nos biens, à nos opinions, à nos jugements, à tout ce que nous concevons comme identité durante et personnelle. On y voit à tort une désubjectivation, une dépersonnalisation, idée fausse de tendance nihiliste, alors qu'il s'agit essentiellement d'une désappropriation, d'un non-attachement aux fixations matérielles et mentales.
Parvenu sur les crêtes, après un long voyage par les sentes avares, le marcheur épris d'espace laisse derrière lui sa fatigue, ses espoirs et ses déceptions, ses idées anciennes, ses compagnons qui sont restés en chemin : il est seul sur la cime, détourne son regard du passé, le retourne vers les monts qui l'environnent, les prairies et les vallées dont la verdure enchante et rafraîchit son regard. Marchant, il ne savait pas, ne pouvait savoir ce qui l'attendait là haut, et maintenant il est là, entre deux versants : laissant ce qui fut et qui n'est plus, il respire avec ampleur, puis d'un pas résolu il descend vers la plaine. Ici commence une autre vie.