Du NON VIVRE - et du vivre
"Il ne craint pas le non vivre, car ni le vivre ne lui pèse, ni il ne considère le non vivre comme un mal" (Epicure, Lettre à Ménécée, 126). Toute l'affaire est suspendue à l'expression : il ne craint pas le non vivre. Il n'y a certes aucune raison de se précipiter dans le non vivre, mais celui-ci n'est pas un mal en soi, puisque l'état de mort implique une totale insensibilité, une non existence psychique sans reste. Cette idée est centrale car elle fonde la possibilité du bonheur, tout relatif et imparfait qu'il puisse être. Tant que nous sommes anxieusement attachés à la vie, soucieux de la prolonger à n'importe quel prix, nous ne pouvons en goûter les fruits. Il faut parvenir, autant qu'il est possible, à cet état de non attachement, à cette sereine déprise qui fait la qualité du plaisir, et la condition de la joie.
On peut, à titre d'exercice, se poser souvent cette question : si je mourais sur l'heure, que se passerait-il ? On voit que cela ne change rien à l'ordre du monde, et surtout cela ne change rien pour soi. Ce qui a été a été, et ce qui ne sera pas ne sera pas. "Je n'ai pas fini mon livre" ou "Mes enfants seront bien seuls" - Sans doute, mais qui attend ce livre si précieux ? Personne n'en a entendu parler, et dès lors il ne saurait manquer à quiconque. Vos enfants ne sont pas encore mûrs ? Mais ils ne manqueront pas de ressources, s'ils sont enfants d'un bon père.
Le drame le plus commun c'est de se croire indispensable, irremplaçable, et nous voilà tous rivés à la charrue. Plaisante illusion que tout dément. Nous brûlons d'exister par les autres, dans les autres, et ne faisons que nous entre-plagier. Rage très ordinaire qui soutient la communauté, et détruit la singularité.
Vivre comme si nous étions dans le non vivre. La formule peut être mal comprise, on peut y voir un ascétisme de mauvais goût, une complaisance suspecte à l'annihilation. Mais elle est profondément vraie : elle décrit une sphère d'existence, libre et ouverte, au delà de l'opinion, de la conformité publique. Elle désigne un espace dégagé où n'ont plus cours la lutte pour la reconnaissance, la gloire du nom, la norme et le succès. "Je ne suis plus ici" - ici où vous m'attendez, ici où vous comptez, ici où vous m'espérez. Je suis ailleurs. C'est un monde sans forme, sans repère, sans origine et sans fin, j'y réside en voyageur sans destination, sans programme et sans affaire. J'y réside si bien que l'heure venue je ne saurai pas même que j'ai glissé sans heurt et sans effroi dans l'indéterminé.