BOTTICELLI et LEONARD : Sophie Chauveau
Je dois à Sophie Chauveau un beau séjour dans la Florence du Quatrocento, relisant, en ces jours de malaise relatif, le trio sur Lippi, Botticelli et Léonard. C'est le second que je préfère, me découvrant avec Botticelli une certaine affinité de sensibilité, et le goût absolu de la beauté. Voilà un homme selon mon coeur, et j'admire qu'une auteure femme ait su si bien comprendre un homme, si étroitement épouser les méandres capricieux de cette âme changeante, instable, flottant entre deux crises de mélancolie dans les sublimes parages du céleste. Vers la fin Botticelli renonce à peindre, se contentant de rêver à l'infini sur les collines de Toscane, goûtant la splendeur de la lumière et les douces franges d'ombre qui cernent les arbres et les buissons. Dans une vie d'artiste consacrée toute à l'art, vient parfois, sur le tard, une sorte de paresse élégiaque, de repos métaphysique où l'essentiel n'est plus dans l'agir, où l'agir même semble de trop, où seule la méditation justifie que l'on vive encore, encore un peu, avant de glisser dans la paix du néant. Lequel a perdu de longtemps le caractère angoissant qu'on lui attribue d'ordinaire, sans doute parce que l'on n'a pas encore atteint ces rives sereines où vivre et mourir perdent leur opposition, se mêlant en quelque sorte dans une égalité de valeur. Pour celui qui a réalisé son oeuvre, qui a exprimé tout ce qu'il avait à dire, ces derniers mois, ces dernières années sont la douce récompense du guerrier, qui n'a plus qu'à laisser son oeuvre tracer son chemin, sans y mêler l'effort ou l'inquiétude. Quoi qu'il en soit, et quoi qu'il advienne de son travail, il aura fait ce qu'il fallait faire, et le reste ne dépend plus de lui.
La psychologie de Léonard est bien différente. Pour lui, jamais de repos, jamais de satisfaction finale, toujours l'inquiétude, le désir éperdu de poursuivre, de parfaire, d'atteindre un au delà de tout ce qui a pu être réalisé avant lui, et par lui. Emportant sa Mona Lisa en France, il aurait continué interminablement à la retoucher, à polir et repolir ce fameux sourire qui fait se pâmer les dames - et qui aurait tant sidéré Filippino Lippi qu'il en serait mort dans les heures suivantes ! Est-ce vrai, est-ce faux, peu importe, il y a là une sorte de vérité d'au delà des faits, vérité translogique si l'on veut. On voit Léonard courir d'un tableau inachevé vers l'hopital pour y pratiquer la dissection, de là retour aux carnets privés où il accumule des milliards de notes scientifiques, météorologiques, esthétiques, philosophiques, avant de proposer un programme de festivités au prince régnant, tantôt à Florence, à Milan, à Rome, à Venise, jamais en place nulle part, toujours contesté, méfié, suspecté de trahison, admiré certes, mais honni plus encore, éternel commis voyageur de nouveautés, jusqu'à ce qu'enfin le grand âge le cloue auprès de François Premier, au clos Lucet, où il finit sa vie.
Botticelli, après une vie de grandes souffrances atteint l'apaisement. Son unique passion, la peinture, finit elle aussi par s'épuiser, le laissant face à l'énigme, qu'il contemple sans broncher. Léonard, l'homme au mille passions, et plus que tout de la passion de savoir, ne s'arrête pas, parce que le savoir, si l'on ne décide de le borner d'autorité, est sans limite. De ce point de vue Léonard est peut-être le premier véritable Moderne, si par là nous qualifions le trait dominant de la modernité. Toute la question est de savoir s'il faut préférer l'infini au fini. J'admire immensément l'homme Léonard, mais je ne me range pas à cette aune-là, par incompétence bien-sûr, mais surtout par goût : je m'en tiens au fini. Quoi que l'on fasse la mort a toujours le dernier mot, et avec elle tombe le couperet du fini.
Voilà donc quelques notes assez anodines que m'inspira l'oeuvre de Sophie Chauveau : je lui dois un beau voyage dans le temps et l'espace, surtout dans le temps, car s'il est toujours possible de visiter Florence il est impossible d'y côtoyer ces esprits extraordinaires qui ont assuré le passage du médiéval au renaissant, dessinant un espace mental sans équivalent dans l'histoire, hormis bien sûr l'heureuse époque du grand siècle en Grèce : il y a parfois dans l'histoire, à côté des bouleversements, des massacres, des conquêtes sanglantes, quelques parenthèses fabuleuses qui nous reconcilient, un peu, avec la nature humaine.