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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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8 février 2016

De l' INCONSCIENT comme obstacle à la VERITE

 

Pour rendre le "Durcharbeiten" (travailler à travers) de Freud, Jacques Lacan avait forgé le néologisme : perlaboration. Le "per" rend bien le "durch" - à travers, et laboration l'idée de travail (labeur), avec, en sus, une condensation : laboration et élaboration, car en somme, il s'agit bien d'un travail de parole et de parole exclusivement, puisque l'analyse repose sur l'interdit du passage à l'acte.

Travailler à travers les représentations, les images, les refoulements, les formations réactionnelles, les résistances, et même, dans le meilleur des cas, à travers le fantasme, pour accéder à une certaine vérité du sujet. Traverser le fantasme, ou traverser l'angoisse, toujours revient l'idée d'une traversée. Ou encore celle d'une plongée, puisque Freud se flattait d'avoir créé la "psychologie des profondeurs".

Je me représente volontiers l'inconscient, en suivant ces suggestions, comme une nappe souterraine à laquelle on n'accèderait qu'au prix d'une sorte de spéléologie psychique, creusant et pelletant à bras raccourcis, pour s'aménager un passage périlleux entre les décombres et les fragments de roche, écartant, repoussant, forant et fouaillant la terre, suivant les filets d'eau, les suintements et les moiteurs, filant bas vers une possible échappée dans les grottes invisibles. Et plus bas encore, une large caverne ouverte, où dort un lac, lui-même traversé par des courants profonds et sombres, qui mènent ailleurs encore, dans les abîmes de la terre. Toute l'affaire, tout le travail consiste moins à descendre qu'à trouver une issue par le côté, suivant les courants latéraux, pour déboucher enfin, neuf et nu, à la lumière.

"Ad luminis oras" - à l'orée de la lumière !

L'inconscient, d'après ce modèle, est moins la part obscure de l'être du sujet, que ce qui le sépare du réel. La somme des représentations accumulées, fossilisées, concaténées qui font obstacle à la claire vision des choses. Ou, si l'on veut, la cataracte qui s'interpose entre nous et le monde, voile invisible, chair molle et flasque de la Lèthè : ce terme que l'on traduit par "oubli" ne désignant nulle faiblesse de la mémoire, mais une sorte de détournement originel qui nous fait perdre, dès les premiers mois, le contact originaire avec le monde, recouvrant la vision d'origine par le voile de la convention sociale et langagière. Voile inconscient car non-su, non-reconnu, non-pensé, à peine pensable.

C'est en ce point que la traversée psychanalytique peut rejoindre, avec mille précautions et prudences, la traversée bouddhique : la fameuse formule de Bouddha, selon qui c'est la méconnaissance qui nous plonge dans les eaux du samsâra, prend ici un nouveau relief. Méconnaissance au double degré, méconnaissance de la méconnaissance, car spontanément il n'y a aucune connaissance possible de la méconnaissance, d'où le caractère répétitif de la souffrance, son apparence de destin, de malheur indéracinable. Il faut, par conséquent, quelque événement extra-ordinaire pour que le voile se déchire, une expérience radicalement nouvelle, un choc libérateur, ou alors une telle lassitude devant la répétition, que le sujet, harassé, dégoûté, se détourne et se risque dans une autre avenue. Les enseignements ne peuvent rien si le sujet n'est pas prêt.

L'inconscient est à la fois universel et singulier. Il est universel en tant qu'il désigne la condition humaine elle-même, engoncée dans la méconnaissance (songeons au beau tableau, si expressif, que Platon dresse de l'ignorance dans l'allégorie de la caverne), rampant indéfiniment dans les eaux de la Lèthé. Singulier, parce que la manière, les conditions, les formes dans lesquelles se construit cette méconnaissance pour un sujet particulier, sont toutes particulières, conditionnées par l'héritage culturel, la religion, les rites et croyances de son milieu d'origine. C'est le singulier de l'histoire personnelle qui se tisse de manière singulière dans la trame de l'universelle condition. C'est bien pour cela que des enseignements généraux sont sans efficacité thérapeutique. Il faut une perlaboration toujours individuelle, un chemin individuel, une solution individuelle.

Certains auteurs ont voulu faire une synthèse de la thérapeutique bouddhique et de la thérapeutique psychanalytique. C'est une voie prometteuse, en théorie. Mais la tendance dominante, aujourd'hui, est de rechercher des voies courtes, des thérapies brèves. On veut que le patient retourne le plus vite possible au travail. Je doute, quant à moi, qu'il puisse y avoir des voies courtes : elles ne sont que de conformisation forcée, d'adaptation et de normalisation. Si l'on vise la vérité, quelle que soit la forme sous laquelle elle se présente, il y faudra, comme dit le poète, "patience et longueur de temps". Mais peu de gens, au total, ont le moindre souci de la vérité.

Rappelons au passage que vérité se dit en grec A-lètheia, c'est à dire non-lèthè, non-oubli, ou non-méconnaissance. 

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Commentaires
G
Permettez-moi, ö Tchouang Tseu, de vous recommander la prudence. Ces moyens violents sont dangereux, d'ailleurs déconseillés par toutes les écoles de sagesse. La vraie question est : que cherchez-vous ? Je ne pense pas qu'il soit opportun de dynamiter le moi : nous en avons besoin, il suffit d'introduire un écart critique pour affaiblir les identifications. Comme disait Montaigne : le maire de Bordeaux et moi avons toujours fait deux.
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T
Pour ma part, j'ai pris les grands moyens : j'ai pris une substance hallucinogène pour déloger le moi de son terrier et aussi dynamiter les résistances. Bilan: la peur l'a emportéé. J'ai stoppé net l'expérience. Les productions de l'esprit (fantômes de l’inconscient) sont effrayantes. J'ai beau me dire rationnellement qu'elle émanent de moi, j'ai quand même peur et les considère comme étrangère à moi même. Du coup, l'expérience est à demi satisfaisante. Les résistances, elles sont bien là. Le nouage, il est bien solide. Et briser ce qui maintient l'esprit captif, est difficile.
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O
Il y a la peur de la vérité, précisément parce que le vide apparait si l’on écarte le voile qu’est le léthé. Voile qui correspond à tout le décorum religieux ou idéologique, décor qui protège du vide, de l’espace sidéral aurait dit Pascal, où l’on craint que surgissent les fantômes de l’inconscient.<br /> <br /> Ebola, je crois, parlait de « chevaucher le tigre » grâce à la méditation qui apprivoise la peur que l’on peut autoriser à « voir » grâce à elle.<br /> <br /> Chercher la vérité est une entreprise déstabilisante ou qui pourrait l’être, et le moi s’arc-boute de toutes ses résistance, de toute sa force contre de possibles découvertes, de tout surgissement de l’inconscient.
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