JOURNAL du 12 janvier : voyages
J'ai un peu voyagé autrefois. J'avais ce rêve typique des gens du Nord de découvrir la splensdeur des pays méditerrannéens, l'Italie et la Grèce surtout, où je me suis rendu quatre fois, mais toujours trop brièvement pour m'en faire un idée exacte. La chaleur y est malheureusement insupportable en été, et au printemps le temps est incertain. Reste la lumière, dont je ne me lasse pas, qui éjouit mon coeur plus que toute chose au monde. Lumière sur la mer, petits voiliers blancs au large : je reverrai toujours ce lieu discret, où quelques colonnes brisées, éparses dans l'herbe rase, font rêver d'ancienne beauté, à jamais perdue, et le regard ouvert au loin, sur la mer immensément bleue. C'était quelque part entre Corinthe et Patras, un lieu abandonné, hors de tout circuit touristique, loin des allées fréquentées. Il n'y avait personne, que mon épouse et moi, et dans cet instant lumineux, un peu mélancolique, j'avais le sentiment que le passé n'était pas entièrement mort, qu'il survivait quelque chose d'une âme ancienne, dont le frémissement me remplissait d'une tendre et âcre nostalgie. Eh quoi ! cela n'est plus, il faut se rendre à l'évidence. J'ai, depuis, consenti à bien des deuils, et cela ne m' a pas rendu forcément plus heureux. Tant qu'on est en nostalgie on souffre de ne pas atteindre ce qu'on aime, et quand la nostalgie s'en va on souffre de se retrouver si nu.
J'ai visité le palais de Cnossos, en Crète, mais à l'époque je souffrais d'une terrible lombalgie qui m'arrachait des plaintes à chaque pas. La cour du palais est faite des dallages très inégaux. Il fallait constamment se hisser et se baisser. Ce fut une véritable torture. J'ai toujours un sentiment étrange dans les vieilles ruines, Cnossos, mais aussi Mycènes, ou Tyrinthe, ou dans les nombreux chateaux que j'ai pu visiter : je recontitue en esprit le plan du site, je dessine l'architecture, je restitue les murs, les angles, les bâtiments, les tours, je m'efforce de rendre vie à ce qui n'est que décombres, je lutte en esprit contres le ravages du temps, je ressuscite le passé, je me veux contemporain de la gloire d'antan, et soudain la vanité de mes efforts m'apparaît comme une évidence : qui suis-je pour renverser le cours de la vie, pour jongler avec la destinée ? Parfois, sortant du chateau, émergeant hors de l'enceinte, face au vide, je suis soudain envahi d'une indicible tristesse. Ainsi, à Mycènes, hors les murs, je vois les collines à l'arrière, déboisées, se perdre à l'horizon, et devant, tout au loin, la surface pâle de la mer. Il fait très chaud. Ici vivaient des guerriers, des rois, des princesses. La tristesse qui me poingt est trop forte : je retourne, vaincu, dans la citadelle.
La forme simple de la nostalgie c'est le mal du pays - que j'ai bien connu dans mes années d'internat où je comptais les jours qui me séparaient du retour. Mais ici, dans ces souvenirs de voyage, quel est le pays, est-ce l'actuel, le présent, ou cet autre qui n'est plus, dont pourtant ces colonnes, ces frontons brisés, ces marbres ététés révèlent la présence, présence absente, perdurante, énigme insoluble d'être sans être tout-à-fait, sans cesser pourtant d'être en quelque manière...De quoi rien ne peut s'assurer, se conforter, ni par la prise, ni par l'imagination.
Sauf à tourner talons et casaque. A fuir, comme je fis, plus que je ne revins, tout voyage arrêté, tout projet suspendu. Dans certains cas la seule victoire possible c'est le détournement sans suite.