Sur la MORT d' EPICURE
Epicure à Idoménée : "Je vous écris ces mots vivant et achevant en même temps le jour bienheureux de mon existence. Les souffrances de la vessie et de l'estomac se sont poursuivies sans rien perdre de la violence qu'elles comportent. Mais contre tout cela se trouve dressé ce qui dans l'âme se réjouit, fondé sur le souvenir de nos entretiens passés. Quant à toi, prends soin des enfants de Métrodore, conformément à l'enthousiasme que tu m'as manifesté depuis la jeunesse, ainsi qu'à la philosophie".
Là dessus, "il entra dans une baignoire de bronze tempérée d'eau chaude et demanda du vin pur qu'il avala, et après avoir recommandé à ses amis de se rappeler son enseignement, il mourut. (Diogène Laerce, X, 16)
J'aime la simplicité de ce récit, et plus encore la belle lettre, la dernière, adressée à son ami Idoménée. Pas de pathos, pas de sentimentalité ni d'effusion, simplement des faits : la souffrance, le remède contre la souffrance, le souvenir heureux des entretiens heureux, l'amour inconditionnel de la philosophie. Et les recommandations finales : prenez soin de l'enseignement, prenez soin de vous-mêmes. Epicure, en dépit de la souffrance, peut déclarer ce dernier jour bienheureux, s'il est rempli à ras bords de la joie philosophique. L'âme a cette ressource, que n' a pas le corps, de dépasser la condition sensible immédiate, en se projetant vers le passé heureux (les entretiens amicaux) et vers l'avenir (la continuation de l'oeuvre philosophique dans le jardin et la société des amis). Epicure ne doute pas que son enseignement résistera à l'outrage du temps, et donnera de beaux motifs de plaisir et de bonheur à ses successeurs.
J'aime la baignoire de bronze tempérée d'eau chaud, j'aime le verre "de vin pur". Cette dernière précision est d'importance : en Grèce on coupait le vin avec de l'eau. La gravité de l'heure exige une mesure exceptionnelle, s'il est évident qu'on ne meurt qu'une fois. Ce dernier hommage au souverain plaisir atteste la conformité parfaite entre la théorie et la pratique. Epicure meurt comme il a vécu, sans donner dans le pathétique, avec simplicité, douceur, honneur.
Il est de bon ton, dans les Universités, de vanter la mort de Socrate. Elle ne manque pas de grandeur, c'est entendu. Mais elle me fatigue avec ses spéculations sur l'immortalité de l'âme, et cette exaspérante morale de vertu civique (voir Platon: le Criton). Epicure ne prophétise pas, ne théorise pas. Voici les faits, il est l'heure de mourir, il faut prendre congé, il importe de laisser quelque chose qui dure pour le bien de l'humanité. Le tragique est connu et reconnu (pas d'immortalité, pas de secours divin, pas de providence), reste à vivre, et à bien vivre, cela seul compte.
Epicure nous enseigne que la joie est possible, nécessaire et bienfaisante. Elle ne repose pas sur les illusions, comme chez la plupart. Elle est cet acte de l'esprit qui connaît la nécessité, le monde et les hommes, mais qui décide qu'il n'y a pas de fatalité du malheur. Il est dans Epicure une lucidité et un courage que l'on n'a pas suffisamment salués. Il était temps de lui rendre justice.