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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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14 avril 2025

De la RUPTURE SYMBOLIQUE : La LETTRE à LORD CHANDOS

 

 

 

 

Que se passe-t-il lorsque le langage se dérobe, que le sujet se trouve soudain privé de l'usage des mots, que les mots semblent soudain vidés de toute substance, glissant, inodores et décalcifiés, à la surface des choses ? L'habitude, cet écran souverain qui nous permet en temps normal d'user librement et confortablement du langage, qui nous met à distance du réel, ne fonctionne plus, ni la logique ordinaire, ni le sentiment de maîtrise, et alors le monde semble pris de folie, les choses se mettent à tourbillonner, entraînant le moi dans une sarabande déchaînée. Cette étrange panique est décrite par Virginia Woolf dans un court essai intitulé "La maladie". Elle remarque combien la santé "des gens d'aplomb", de ceux qui courent à la conquête du monde, est plombée par une méconnaissance ordinaire et nécessaire de cet univers d'en dessous, eux qui vivent à la surface, qui manient les objets et les projets pour maintenir leur  flamboyante santé. Mais il suffit d'être terrassé par une grippe pour que le monde se délite, que les mots s'échappent de leur fonction d'usage, et que le moi lui-même perde ses contours. Alors se produit une étrange conversion : le regard s'ouvre à l'existence de phénomènes jusque-là inaperçus, noyés dans l'habitude et l'affairement. Le ciel, soudain, révèle ses couleurs, ses nuages, ses mouvements incessants, sa poésie singulière, d'autant plus singulière qu'elle était là de toujours et que jamais nous n'en prenions conscience. Les mots se révèlent inaptes à dire cette merveille silencieuse. Il faudrait des mots nouveaux, tout proches du corps, sensuels, et charnels, éminemment subjectifs, pour coller à l'expérience vécue, la dire sans la déformer. Et le malade, alors, se découvre poète, mais poète en souffrance, gémissant sur sa propre inaptitude. Entre panique et ravissement le sujet entr'aperçoit la profondeur inouïe d'un monde, à la fois extérieur et intérieur, d'une contrée de neige inviolée qu'il voudrait explorer, mais qui indéfiniment se dérobe à la prise. Nous ne parlons pas volontiers de ces expériences de dessaisissement quand le corps retrouve sa prééminence sur l'esprit, et s'ingénie à dérouter la langue.

Peut-être connaissez-vous "la Lettre" de Hugo von Hofmannsthal. Ce jeune poète prodige, chéri des Muses, qui avait publié plusieurs recueils poétiques fort prisés, se trouve tout soudain dans l'incapacité d'écrire. Il décide de narrer cette expérience en se projetant dans le siècle d'Henri VIII, confiant à Lord Chandos le soin de le représenter dans une missive destinée à Francis Bacon. L'analyse qu'il fait de cet échec doit retenir toute notre attention. C'est une totale déroute du langage, un délitement, une apocalypse. Que se passe-t-il quand l'édifice symbolique s'effondre? Epuisement, angoisse, perte de mémoire, sensation de vertige, écoulement dans le vortex d'un tourbillon universel qui emporte les choses, et le moi lui-même, dans un vide sans nom. Et parallèlement à cette panique absolue, ce qu'il appelle "sa révélation", comme si les choses, et souvent les plus banales, un seau abandonné dans le jardin, un chien au détour du bois, acquéraient  une existence extraordinaire, une sorte de présence absolue, muette et formidable. Dans le rayonnement tournoyant des choses le poète se vit lié et fondu à la vie universelle, rendu à l'évidence d'une immanence totale, confondu à la souveraine clarté du monde, habitant extatique d'un univers enchanté, qui est lui-même tout en étant indifféremment le tout.

Un commentateur parlera de crise schizophrénique. Peut-être. Mais Hofmannsthal n'est pas un schizophrène, c'est un poète. C'est sans doute l'apanage douloureux du poète de se tenir au plus près de la faille, boîtant et claudiquant plus qu'un autre, d'avoir une prescience tragique et jubilatoire de ce qui se tient et se meut sous les haillons de la langue, origine et source de toute parole, de toute création. Il expérimente dans sa chair le poids de la convention, sa tranquille et fallacieuse certitude, dont il soupèse la tromperie, la mascarade, rêvant d'une langue absolue qui ferait coïncider mot et chose dans la lumière. Mais toute sa création, déchirée par le savoir de l'impossible, creuse un sillon de chair meurtrie qui atteste, pour les hommes, le sacrifice sanglant de ce qui fut et qui ne sera plus. Le poète est celui qui témoigne de cet écart salvateur, qui le dénonce, et témoigne de son inanité :

     "Aboli bibelot d'inanité sonore..."(Mallarmé)

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Commentaires
Z
Il se passe que c'est la plongée dans le réel. Une initiation. Car nous marchons vers notre puissance ontologique, laquelle n'est pas forcément ce que nous voulons de notre moi superficiel.
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O
Très beau texte, le souffle d'une respiration...
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G
Que dire en effet? Ce récit très émouvant nous met face à l'impuissance absolue, que chacun, sans doute,, a vécue en des moments semblables. Il est sans doute bon d'en parler plus tard, comme tu fais, car cette expérience est malgré tout partageable. C'est aussi un de ces faits qui fonde l'humanité comme telle.
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S
Cher Guy,<br /> <br /> Voici quelques mois, j’ai vu les ravages qu’une maladie sévère, incurable, maligne pouvait faire sur une personne qui m’était très chère. Méconnaissable, le visage était raviné par des cernes immenses, ils soulignaient ses yeux exorbités, hébétés, moribonds. Le teint blafard, jaune, vidé d’un sang qui aurait pu feindre la bonne mine, la bonne santé. J’étais là, face à la déchéance, à la déshumanisation que le mal avait décidé d’exercer avec un soin et raffinement particulièrement odieux.<br /> <br /> Curieusement, la maigreur de son corps n’était pas à mes yeux l’aspect le plus repoussant, insoutenable, probablement parce que, jadis j’avais éprouvé une certaine connivence avec elle pour l’avoir moi-même combattue avec toute la force et l’énergie du désespoir. <br /> <br /> Non, le plus douloureux c’était de pouvoir soutenir ce regard perdu qui appelait au secours de toutes ses forces, qui cherchait dans le mien un certain réconfort, une aide, un soulagement, une délivrance aussi.<br /> <br /> Que pouvais-je lui dire ?<br /> <br /> Je tentais vainement de lui rendre cet élan de tendresse qui nous unissait, j’affichais un sourire, je marquais de l’entrain dans ma voix, je posais sur ce petit être un regard faussement joyeux pour lui donner l’illusion de croire encore, oui l’illusion…Je déversais un flot de paroles, de mots placés ou plutôt terriblement déplacés. Quel décalage, quel sentiment d’impuissance alors j’éprouvais face à l’innommable. Oui, j’expérimentais alors cette impossibilité du langage ou d’un système symbolique à RENDRE COMPTE de ce que je vivais. Privée de repères, privée de référents, je basculais dans l’inconnu, un gouffre abyssal : vertige de l’im-monde. .Cette amie scrutait mon regard, et sans mot dire, tentait de sourire .Elle savait que je savais et que j’étais en train d’assister à ce moment même aux prémices de sa propre fin. Suivirent le silence et l'entrelacement de deux êtres encore vivants et amis.
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H
perdre la parole libère la parole sans les mots, mais soumise à de rudes conditions matérielles; Et il est de fait que cette libération se fait par des moyens insurrectionnels<br /> <br /> .La parole là-dedans est un ange qui s'encanaille dans ce mauvait lieu. à l'art de perdre la paroe correspond la foison sémantique du monde<br /> <br /> Voilà ce qu'à mon sens vous faites voir très bien
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