Du "IL Y A": HEIDEGGER ET BOUDDHA
On me demande parfois : « Mais pourquoi diable écrivez-vous au lieu de vous estoubir plaisamment dans les facilités de la retraite ? » Que dire ? Je n’en connais nullement les raisons qui se perdent dans les abysses d’une causalité impénétrable. Mais je connais les effets. Entre autre chose : l’écrit libère la pensée, dans l’acte d’écrire lui-même, en ce qu’il établit de manière sûre les occurrences et les résultats, et pour la suite. Ce qui est fait n’est plus à faire, on retrouve la gaillardise, la vivacité d’une nouvelle aventure. J’ai une faculté d’oubli extraordinaire, et, sans me vanter, le lendemain je ne sais plus ce que j’ai écrit la veille. A chaque matin je me retrouve frais et dispos, lavé de tout souci, dans le merveilleux matin du monde. J’ai remarqué depuis peu combien la temporalité peut être étouffante. J’aime les saillies d’un esprit sans mémoire, sans savoir, sans projection, capable d’ une quasi coïncidence à l’instant surgissant, miraculeux comme le cerf jaillissant des broussailles !
L’étonnement, dans sa dimension radicale, nous délivre d’un coup de la pesanteur de l’étant. Il révèle subrepticement le néant de l’étant dans sa globalité. Il nous jette face à un rien (d’étant), et pourtant il ne nous dissout pas dans l’inexistence. Quand tout l’étant se néantise il reste ce fameux « il y a », évidence incontournable et irrévocable. Je ne dis pas, comme Descartes, je suis, j’existe, parce que rien ne permet d’établir l’existence d’un sujet d’énonciation. L’étonnement ne révèle pas un sujet, mais la présence d’un présent qui outrepasse toutes limites, qui pulvérise toutes mes représentations, et me conduit nécessairement à accueillir cela qui est là, qui me porte, qui porte toutes choses dans le matin du monde : il y a.
Cet il y a est sans contenu assignable. Je le sens, je le sais (dans la mesure où il faut bien un sujet grammatical dans nos langues indo-européennes, en chinois je dirais peut-être autrement, verbe sans sujet), cela, cet énigmatique « il y a », est de quelque manière, et ne cesse de se pro-duire à l’infini. A tout instant, je puis le revérifier : il y a , et ce il y a ne manque jamais, revient indéfiniment pour la conscience qui l’accueille. Qu’il faille en revenir perpétuellement à cette expérience fondatrice, c’est pour moi la seule exigence philosophique, le fondement de toute pensée : alètheia, l’épreuve de vérité.
Par contre je ne puis admettre que de cette évidence première on s’autorise à la qualifier d’être, et nommément d’Etre en majuscule. Voilà qui est trop dire, lorsque l’on connaît la longue tradition métaphysique de l’Occident qui oppose être et paraître, être et non-être, et qui dans l’Etre, inévitablement, pense la transcendance, l’éternité, et pour finir, inévitablement, Dieu. Tout ajout au il y a réintroduit par la bande ce qu’on prétendait éliminer ou dépasser. Dire : il y a, ne rien ajouter, s’obliger au silence.
Pire encore : parler comme fait Heidegger d’une parole de l’Etre qui se recueillerait dans la pensée, voilà qui ne passe pas. Il écrit (Lettre sur l’Humanisme) : « Dans la pensée l’Etre vient au langage. Le langage est la maison de l’Etre. Dans son abri habite l’homme ». Je ne vois pas comment le langage pourrait appréhender l’énigme de l’Etre, la révéler dans un dire, fût-il poétique. Je ne vois en quoi Héraclite, ou Hölderlin, - que je vénère entre tous – auraient ce privilège exorbitant de dire, comme des prophètes ou des mystes, ce qu’il en est de l’Etre, de déposer dans la langue un savoir à tous refusé. Dès lors que, par un tout de passe-passe, on passe du il y a à l’Etre, on réinjecte un discours religieux dans la pureté de l’expérience, et l’on va chercher des prêtres pour le présenter et le garantir. Et nous revoilà dans l’idéologie.
A l’inverse : tout discours reste prisonnier de ses fondements, échoue à dire quoi que ce soit sur ce qui excède la parole. L’expérience du il y a débouche sur le silence, le requiert comme dignité et comme éthique. Le il y a est aphasique. Toute pensée sérieuse conduit au silence et s’y abolit.
Pire encore : voilà que l’auteur nous parle d’une histoire de l’Etre qui déterminerait la manière dont l’homme se construit la représentation historique de l’étant, comme si une force à la fois mystérieuse et occulte présidait souterrainement au devenir humain dans l’histoire du monde. Mais de quoi parlons-nous ? Et qui pourrait, par la grâce d’une Pythie, lire de la sorte les « projets» obscurs d’une divinité inconnaissable ? Nous revoilà dans le catéchisme : « Les voies de la Providence sont impénétrables ». Soit, alors détournons-nous à tout jamais de cette Moira inconnaissable, dont les décrets ne nous concernent en rien.
Autant j’apprécie la rigueur avec laquelle Heidegger ouvre le regard sur le il y a, autant je suis rebuté par ces bouffonneries crypto-religieuses sur la parole de l’Etre déterminant l’histoire de l’homme dans l’étant.
Il ne faut pas diviniser le langage humain, y voir je ne sais quelle puissance ineffable de révélation. Le dire poétique, admirable en son genre, je ne vois qu’il nous permette de véhiculer quoi que ce soit sur l’être. Il faudrait bannir ce terme, tout du moins en restreindre l’usage. Nulle part il n’y a de l’être, mais des passages, des flux, des processus, des apparaître-disparaître, comme des éclairs dans le ciel, des nuages et des vents. C’est là que Pyrrhon, que Bouddha me semblent d’une clarté non-pareille : les formes sont transitoires, et ne manifestent rien que leur apparaître-disparaître, c’est cela la vacuité. Ciel vide et montagne vide. Et partout des processus à l’infini, non pas dans le vide, mais qui sont le vide.
Heidegger, paradoxalement, me ramène à Bouddha.