PROFONDEUR et SURFACE : l' EROTIQUE de SAPPHO
La poétique de l'amour, chez Sappho, se développe selon deux axes radicalement opposés. La passion d'abord, pathos de la chair, omniprésente, douloureuse et exaltée. Dans l'acmé de sa souffrance la poétesse exprime sans fard l'attente anxieuse, le désespoir, la jalousie, l'allégresse sans mesure : les émois travaillent le corps en profondeur, agitent les "phrènes", déchirent le "kardia", révulsent le "thumos, et ce sont les pleurs, les sueurs, les frémissements, et jusqu'à ces "nausées" qui expriment la déroute des fonctions, la rupture, l'éruption, dans un corps livré à l'extase ou à la fureur. Physiologie volcanique : le pathos des profondeurs brise l'unité de façade, déchire l'enveloppe, remonte en laves incandescentes, inondent la surface. Et ce sont les membres qui s'affolent, la voix qui se brise, les paroles qui se brouillent, la nausée au bord de la syncope.
Cette fameuse nausée a toujours intrigué et rebuté les traducteurs. Cela ne fait pas très poétique, mais c'est l'expression indiscutable de la vérité. Il y a quelque chose de l'écoeurement dans la panique du coeur, "dans ce coeur qui s'écoeure" comme le dira si justement Verlaine. Mais la nausée c'est aussi un signe classique de la grossesse. Sappho, à sa manière, n'est elle pas éternellement enceinte de ses amies-amantes, enceinte de l'amour qu'elle leur porte en Aphrodite? Grossesse éternellement stérile, puisque toutes elles partiront, qu'elles rejoindront un promis, et qu'elle, Sappho, n'est rien de plus qu'une éducatrice, que son rôle même exige qu'elle soit abandonnée ? Sappho c'est l'éternelle amante, l'éternelle abandonnée.
Elle les forme à l'amour, mais elles, demain, partiront, se marieront, et c'est avec angoisse que Sappho évoque l'époux fruste qui étreindra, labourera, creusera, sillonnera, perforera ce joli corps d'adolescente, déflorera cette jolie fleur. Ah l'injuste sort, l'amer désir qui vous laisse comme une coquille vide sur le rivage !
Et Sappho, se voyant dans le regard de ces filles, se regardant sans complaisance avec le scalpel de la vérité, se voit telle qu'elle est, ou du moins telle qu'elle pense être vue : froissée, fripée, pâle et défaite, hagarde et pocharde, rougissante et sans voix, une vieille femme, "une vieille peau". Car c'est à la peau que va le désir, la peau jeune et fraîche, et c'est de la peau vieillie et flétrie que le désir se détourne. Tout, décidément, conspire à les éloigner de moi, et l'âge, et le mari, et ma fonction enfin, qui est, non de les garder, de les aimer, mais de les former pour un autre !
Et voici l'autre dimension de l'amour, en tout point opposé au vertige des profondeurs : la beauté des surfaces. Et cette beauté là, c'est en elles, ces jeunes filles adorées, en elles seules qu'elle brille, dans leur "eidôs", leur aspect, leur forme apparente, dans l'incarnat léger de leur peau. Car la beauté c'est la forme, c'est le visible externe, c'est la splendeur miroitante de la peau, c'est la continuité sans faille d'un tissu souple, mobile, où jouent l'ombre et la lumière, dans cet éclat irisé d'une enveloppe parfaite, dissimulant à tout regard les sombres agissements des profondeurs. Corps sans organes, sans fonctions, sans sueur et sans larmes, sans intériorité, comme la surface d'une mer calme, pure présence du miroitement, beauté absolue. Et toutes ces Atthis, Gyrinnô, Mika, que sont-elles, sinon de pures répliques d'Aphrodite, la toute belle, l'éternelle jeunesse du désir?
Sur la peau joue la lumière comme sur la surface d'une mer calme, comme au ciel les doux nuages sans épaisseur qui vont et viennent sans altérer l'éternité du ciel. La beauté c'est cela : une légère variation dans l'éternité, juste de quoi percevoir l'immuable splendeur.
De là une érotique de la surface : miroir et miroitement, regard, doigt délicat, main aimante, et cil épousant la surface, sans violence, sans effraction jamais. Sans sexe, si le sexe est coupe et découpe dans le corps. Nulle intériorité, nulle profondeur, loin des mélanges obscènes, des mixions organiques, des ténèbres et des moiteurs de la profondeur. La beauté est effet de surface, rien que surface.
La volupté est sans conséquence. Hors génitalité, hors souci de génération et de reproduction. Hors institution. Inventivité et gratuité du désir.
L'épicurisme développera, dans un autre contexte, une égale admiration des effets de surface. Voyez Epicure : ce que nous percevons ce sont des "eidola", des répliques, des membranes infiniment fines qui se détachent des objets, voyagent dans l'air à des vitesses inconcevables pour venir frapper nos terminaisons nerveuses, provoquant ces "phantasias", images mentales dont nous avons toute raison de les penser conformes à la réalité. Lucrèce parlera abondamment des simulacres de l'amour, des troubles qui nous saisisssent, même en rêve, au spectacle d'un beau corps, et comment, au plus vif de son émoi, le jeune homme mouille sa couche sous la brûlure du désir. Ce ne sont pas les choses qui nous émeuvent, ce sont leurs idoles, leur simulacre, leur apparence sensible, leur peau, '"leur incarnat léger qui voltige dans l'air "(Mallarmé). Plutôt que de condamnner, de nous fâcher, rendons grâce à la nature sensible de nous émerveiller, encore et encore !
Leçon de vie : quand la profondeur remonte à la surface, c'est le trouble, la "taraxie", la terreur de l'illimité, le devenir-fou des organes, le khaos et l'aorgie, cannibalisme, inceste et monstruosité. De ceci la poésie de Sappho témoigne sans fard. Mais en contrepoint elle nous fait rêver à l'infini. La beauté est le remède, et la beauté s'offre sans partage. Mais aussi elle ne se peut retenir : l'aimée est toujours déjà perdue si l'on prétend l'asservir. Il faut aimer la beauté, sans rien garder, alors elle revient toujours.