De la MORT d'EMPEDOCLE (7)
"J'étais hier sur les hauteurs de l'Etna. Alors me revint le souvenir du grand Sicilien qui, las de compter les heures, uni à l'âme du monde, dans une fervente joie de vivre se précipita dans les flammes souveraines". Paroles d'un poète à l'adresse d'un poète. Et qui, mieux qu'un poète, peut rendre compte de cette mystérieuse union de la vie la plus haute avec la plus sublime mort?
Hölderlin reprend le thème esquissé dans son "Hypérion" (le seul roman qu'il ait écrit) dans une ode :
EMPEDOCLE
"Tu cherches la vie, tu cherches, il sourd et brille
Un feu divin du fond de la terre en toi,
Et toi, dans un frémissant désir
Tu te jettes dans les flammes de l'Etna.
(...)
Et je voudrais suivre dans la profondeur
Si l'amour ne me tenait, ce héros".
Diogène Laerce, qui n'apprécie guère Empédocle, dresse le catalogue des récits de sa mort. Disparition soudaine que les uns attribuent à une sorte d'ascension solaire, les autres à une chute, d'autres encore à la pendaison, et les derniers à la mort volontaire dans les flammes de l'Etna. On ne sait. Mais se précipiter tout vif dans les flammes, quelle allure ! C'est une légende qui parachève avec sublime le sublime du personnage, tantôt honoré comme un dieu, tantôt rejeté et exilé, toujours exceptionnel à tous égards.
Cette mort, que signifie-t-elle, au delà des fables ? "La légende est plus vraie que l'histoire" dira Victor Hugo. Et de fait on ne saurait imaginer Empédocle sans cet étrange sacrifice. On peut penser que le théoricien des quatre éléments ait voulu sublimer sa fin par une ultime unification du corps dans le corps du monde. Lui, fait de terre, d'eau, d'air et de feu, s'immolant dans le feu de la terre, au milieu des tourbillons, des laves, des fumées, ultime offrande au dieu, suppression des contraires, noces finales de la Haine et de l'Amour.
De tous ces récits de légende se dégagent deux thèmes : une disparition soudaine et inexpliquée, un possible suicide, soit par pendaison, soit par ignition. Le sage fixe librement l'heure de son décès. Et dans un acte spectaculaire il délivre le message de sa fidélité. Il a vécu en prophète et en poète, il mourra en poète et en prophète. Ses paroles excèdent toute écriture, et se vivent dans la mort choisie. Ainsi se referme le cercle, le splendide "Sphaïros à l'orbe pur". L'existence, comme séparation et individuation, doit se clore sur la réunification, la réintégration dans l'élémentaire. Poésie, et sagesse vécue jusqu'au terme.
Et ce qu'il a voulu s'est réalisé : il est bien plus vivant, vivant à jamais, par la mort elle-même. Empédocle, c'est à jamais l'homme de l'Etna, qui, en partant, laisse une sandale de bronze, recrachée par le volcan. S'il s'est fondu dans l'unité cosmique, il reste de lui cette trace des héros, la sandale pour le pied du marcheur de vérité.
Et enfin, les Anciens, Thalès, Héraclite, Empédocle n'ont-ils pas déclaré unanimement que la vie et la mort sont une seule et même chose ? Vivre c'est mourir, et la mort est aussi une vie. Celui qui parvient à se situer au niveau du Tout de la Nature, qui regarde comme passage toute existence séparée, qui développe la conscience aiguë de l'unité cosmique, celui-là a rejoint de toujours la grande demeure du dieu qui "de toujours a été, est, et sera".