HYPOCRISIE et VERACITE
Hypocritès : interprète d'un songe, acteur, comédien - de "hypokrinein" : répondre, interpréter. Le dieu, interrogé, répond sous la forme de l'oracle, ou dans les énigmes du rêve. Par extension : répondre à quelqu'un, d'où donner la réplique, ce qui nous conduit dans l'univers du théâtre, dont on sait par ailleurs que l'origine se situe dans les processions et oraisons religieuses. L'hypocrite, entendons l'acteur antique, est dissimulé sous un masque fixe qui représente un personnage traditionnel (Dionysos, Prométhée, Hérakès par exemple)immédiatemlent reconnaissable dans ses traits stéréotypés. Cette indication est précieuse. L'acteur antique efface totalement sa subjectivité, au point de n'être pas même reconnaissable. Rappelons qu'en latin "per-sona" signifie le son, la voix, qui sonne à travers les trous du masque. Nous tretrouvons les mêmes données dans le théâtre traditionnel de la Chine et du Japon.
Notre morale condamne l'hypocrisie, alors que la pratique sociale l'impose. Voilà une belle hypocrisie, qui a le mérite de montrer l'essence de la comédie humaine. "Tu ne mentiras point", dit-on. Et dans la même temps : tu mentiras pour ne pas vexer grand père, pour conserver l'estime de tes professeurs et de ton employeur, pour ne pas contrevenir aux normes, pour ne pas te voir exclu, banni de la société de tes pairs. La situation serait invivable s'il n'existait des codes d'usage, que l'enfant a quelque peine à assimiler les premiers temps, mais il se rattrappe vite! J'ai ouï dire qu'en Chine il était de règle de refuser trois fois de suite une invitation à dîner, pour y consentir poliment à la quatrième! Pour ne rien dire du fameux sourire japonais, dont la fonction première est de dissimuler la plus violente colère sous le masque de l'impassibilité.
J'en conclus que l'hypocrisie est la vertu ordinaire de l'homme civilivé. Qui supporterait le fâcheux qui se mêle de dire ce qu'il pense, ce qu'il désire, ce qu'il hait? Donner comme précepte moral de dire toujours et partout la vérité, comme le fait Kant, c'est ruiner l'édifice social, créer la guerre perpétuelle - et rendre l'activité politique impossible. Relire Machiavel : le Prince dira le vrai et le faux selon les circonstances, selon le jeu de la "fortuna", suivra la morale et la transgressera selon les nécessités de l'efficacité politique. C'est qu'il a d'autres devoirs que le commun des mortels. La véracité se voit de la sorte ramenée à la sphère du privé, entre amis éventuellemnt, dans les limites de la tolérance individuelle.
Est-il besoin de souligner que même dans un honnête mariage, si l'on veut sauver la mise, il faut une certaine dose d'hypocrisie. L'hypocrisie n'est pas exactement un mensonge. On ment en sachant qu'on ment. On "hypocrise" souvent sans le savoir, et pas forcément pour tromper. L'hypocrisie est peut-être une vertu du ménagement. C'est ainsi que l'on donnera de faux espoirs au mourant, non pour le tromper expressément - d'ailleurs y croirait-il? - mais on le ménagera parce qu'il ne veut pas entendre ce qu'il sait par ailleurs.
La véracité est le fait de dire ce qu'on estime vrai. C'est ainsi que Dieu, selon Descartes, est vérace selon sa définition même, si toute perfection exclut ce "défaut", ce "manque", cette "faiblesse" que serait le mensonge. C'est dire sans le dire que l'homme ne saurait être pleinement vérace, par imperfection native, par faiblesse ou insincérité à l'égard de soi-même. La véracité doit commencer de soi à soi : savoir et pouvoir se dire à soi ses propres motivations, désirs, inquiétudes, doutes et insuffisances. C'est ici que l'illusion, la tromperie, les faux-semblants, les mensonges sont si difficiles à débusquer. Alors ne parlons trop vite de véracité, de véridicité, d'authenticité et de franchise. Ce sont là qualités rares dans la vie intime et subjective, exceptionnelles dans la vie privée, impossibles dans la vie publique.
Lacan parlait fort justement d'un MI-DIRE, seul fondement possible d'une relation humaine vivable.