Philothérapie IV : narcissisme et sentiment cosmique
Romain Rolland avait écrit à Freud pour lui signaler que l'origine du sentiment religieux était à rechercher dans ce qu'il appelait "le sentiment océanique". Freud lui répondit qu'il ne comprenait pas ce qu'était le sentiment océanique, et qu'il n'en avait aucune expérience. Il était clair que pour Freud la religion s'enracine dans le complexe d'Oedipe - avec le rôle déterminant du Surmoi paternel - et non pas dans une effusion archaïque. On reconnaît là la répugnance fondamentale de Freud à aller chercher du côté de l'originaire, de l'archaïque et du maternel. Phallocratie oblige, et judaïté. Il fallut attendre les prolongements imprévus de la psychanalyse hongroise, avec Ferenczi, puis Bela Grunberger, pour que s'élabore une théorie un peu globale du narcissisme. Rappelons au passage que Mélanie Klein fut aussi psychanalysée par Ferenczi, ce qui est de la plus haute importance pour l'histoire de la psychanalyse.
Pendant que Freud, puis Lacan surtout accablaient le narcissisme de tous les maux (identification imaginaire, attachement au Moi Idéal, vanité et passion) Bela Grunberger découvrait un narcissisme très archaïque, relatif aux tous débuts de la vie psychique, où le pré-sujet ne se distinguait pas encore de l'objet maternel, non constitué en tant que tel, et qui devait éprouver une sorte d'élation à se confondre avec le réel tout entier. C'est là retrouver l'intuition de Romain Rolland, que Freud justement ne voulait pas prendre en considération. Quant à moi cette réalité du narcissisme natif, originaire, présubjectif me semble si évidente que je n'ai jamais pu la mettre en doute, et que les plus grandes intuitions de ma vie venaient la corroborer sans cesse. Que ce soit là un narcissisme "primaire", archaïque et quasi psychotique dans son essence je l'accorde très volontiers et en fait cela ne me gêne en aucune manière. Il y a belle lurette que j'ai admis l'existence en chacun d'un noyau psychotique originel, dont ce narcissisme primaire serait une manifestation privilégiée. De plus je doute fort qu'il s'efface complètement devant les prérogatives du principe de réalité et les exigences culturelles. Simplement il se replie dans les recoins les plus secrets et les plus clivés de la psyché, pour réapparaître dans certaines émotions tout à fait bouleversantes et quasi cataclysmiques. C'est notamment ce qui se passe dans les expériences de déréalisation, de dépersonnalisation, d'états crépusculaires ou oririques, voir sous forme hallucinatoire, positive ou négative. On peut penser à ce que dit Nerval sur l'énvahissement progressif de la vie consciente par le rêve diurne dans "Aurélia"). Sous une forme moins pathologique on pourra reconnaître l'émergence du sentiment océanique dans les états méditatifs du yoga ou du Boudhisme, dans les promenades sans pensée où le sujet, tel Rousseau se mlaisse aller passivement à une sorte de confusion émotionnelle sans objet ( Cinquiéme Rêverie du Promeneur Solitaire) et dans ce que je qualifierai d'état poétique. L'essentiel de la poésie, à mes yeux du moins, est la transposition plus ou moins adéquate d'émotions, de sentiments d'unité avec la nature, d'éclairs foudroyants de coïncidence cosmique, d'effacement momentané de la subjectivité au profit d'une adhésion au Tout. Que le rationaliste se moque si cela lui chante, mais j'estime qu'il lui manque une case et qu'il se voit privé d'une source essentielle de jouissance, de plénitude et de contentement. Et même de vérité, tant il est vrai que la poésie offre des vérités que la science n'atteindra jamais.
Bien entendu cette affaire ne va pas sans danger. Il faut se souvenir que ce ne peuvent être que des états passagers et qu'il serait fort périlleux de vivre constamment dans un état d'élation psychique qui confine à l'hypomanie. J'ai connu un homme qui se flattait de vivre dans une euphorie perpétuelle, à la grande stupéfaction de l'auditoire, mais le malheureux -qui était loin loin de se sentir tel- se retrouva incontinent à l'HP pour état délirant quasi chronique. Tout cela interroge ce qu'on appelle la mystique, dont je pense le meilleur et le pire. Disons que l'état narcissique révèle le fond psychotique inconscient, une sorte de réserve poétique fondamentale, qui n'est dangereux que s'il envahit la sphère rationnelle, balaie la conscience vigile et emporte le sujet dans une confusion catastrophique. C'est en quoi il est dangereux d'être mystique ou poète, sauf à conserver une raison critique et une intelligence des choses qui rétablisse la validité de l'expérience commune. Je suppose qu'on ne peut être poète à toute heure du jour et de la nuit. Pour certains, et j'en suis, le rêve nocturne n'est pas suffisant et il leur faut une quantité supplémentaire d'activité semi-onirique pour conserver un certain équilibre. Je pense souvent à ce poète surréaliste qui collait un billet sur sa porte : "Ne pas déranger. Le poète travaille" après quoi il s'étendait voluptueusement sur son lit pour dormir d'un sommeil créateur!
Certains comme Goethe ont trouvé un équilibre souverain, mais conquis de haute lutte, entre leur part "démonique" et leur part rationnelle, étant à la fois curieux des choses, et curieux du mystère intérieur, à la fois chercheurs et poètes. Stefan Zweig a consacré à ce problème un livre profond et judicieux : "La lutte avec le démon" où il examine les destins de trois grands esprits brisés par le démon intérieur: Kleist, Hölderlin et Nietzsche. On y voit bien qu'il n'est pas de génie poétique ou philosphique sans "démon" mais que celui-ci, qui est le meilleur, est aussi le plus dangereux. A sa mère Hölderlin écrit qu'il se livre de plus en plus à la plus "innocente" des occupations : la poésie. Mais ailleurs, et plus tard, il se plaindra que Apollon l'ait frappé. Vivre auprès d'Apollon, quelle merveille! Mais souvenons-nous qu'Apollon est un dieu oblique et destructeur autant que créateur. Le soleil fait pousser les plantes, le soleil assèche les plantes.
D'un point de vue plus humblement psychologique la question devient : comment cohabiter avec le démon? Ou encore, plus prosaïquement : comment vivre avec en nous avec cette part invincible de narcissisme primaire, de confusion onirique, d'élation poétique, de mystique indéterminée, qui elle aussi réclame son dû? La plupart s'en tire avec l'amour, qui est bien une sorte d'hallucination, plus ou moins durable, et dont on dit que le mariage nous guérit! Le transport amoureux ravive très évidemment ces zones archaïques de la psyché, au moins dans le premier amour où le sujet vit une sorte de dépersonnalisation psychotique avant de retrouver ses esprits, s'il les retrouve jamais. Deuxième forme : la transe religieuse et toutes les ritualités qui les accompagnent et en même temps les limitent. Heureusement pour la plupart la religion devient une institution qui règle leurs affects, les canalise et les modère. On sait bien que les Eglises haïssent les mystiques et ne les reconnaissent qu'à contrecoeur, généralement après leur mort. Puis vient la poésie, heureuse, mais délicate et rarissime expérience, qui fait la joie de quelques uns et qui reste inabordable à la plupart. Et enfin la physique, ou plutôt la "physiologie" telle que je l'ai définie plus haut, et qui fait une sorte de synthèse miraculeuse entre la mystique, la poésie et la rationalité la plus exigeante.
Freud avait en quelque sorte raison d'avoir tort. Pour la plupart des hommes la bonne et simple névrose est encore le prix le moins élévé à payer pour survivre dans ce monde. Quelques autres ne peuvent se contenter de la banale réalité, s'efforcent vers les cieux ou les enfers, scrutent les étoiles et les abîmes, plongent dans les tréfonds les plus obscurs de l'âme "pour y trouver du nouveau" et, trop souvent, leur propre perte. Jung nous explique quelque part ce que serait une vie réussie, qui aurait pu explorer l'abîme sans périr, et revenir parmi nous, éclairé, plus sage et plus humaine. Il ajoute cependant qu'il n' a jamais rencontré d'homme totalement abouti. GK