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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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LE JARDIN PHILOSOPHE : blog philo-poiétique de Guy Karl
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14 janvier 2025

Hygiène

Hygiène n'est pas l'hygiénisme. Ce dernier terme désigne assez bien une tendance contemporaine à la normalisation effrénée des corps et des conduites corporelles. Culte manichéen de la propreté, obsession de l'impeccable" (étymologiquement : le sans tache, ou, plus christianiquement : le sans péché), souci perpétuel du régime alimentaire, de la production défécatoire, des petits poils qui poussent et repoussent, des petits boutons qui boutonnent, des taches de peau, des rondeurs gentiment déplaisantes, de la coiffure et de la vêture, bref de l'image que l'on donne à consommer aux regards supposés gloutons de l'entourage. Surtout ne pas transpirer (obsession japonaise) ne pas avoir les mains sales, le col poussiéreux, après quoi on ne sera nullement gêné d'exhiber des tranches de peau dénudées des anfractuosités abyssales, des "grimaces" pantalonnières et autres incitations à la "culbute". Etrange paradoxe d'un corps vissé, corseté, normalisé, pathologisé à l'extrême, et, dans le même temps caché-exhibé jusqu'à l'indécence, comme si l'essentiel c'était d'être non pas vu, mais regardé. Cela vérifie jusqu'au grotesque les remarques lacaniennes sur le "désir de l'autre" : "dis moi que tu me désires, que tu me trouves désirable à pamoison, mais surtout ne me touche pas, ne m'approche pas, je crie "au viol". Domestication des corps dans un langage hyperlibéré, sexualité sans sexe, provocation sans suite, jeu de l'apparaître et du disparaître, grand guignol de la modernité, dont le string est la religion et le maillot fendu la seule valeur esthétique. Au dernier décours c'est le marché qui se frotte les mains, et tant pis pour les gros, les grosses, les velus, les sudoripares, les mal fichus, les miséreux, les porte-béquilles et les scrofuleux!

Religion du corps, ou plutôt de l'image du corps, dernière valeur, avec l'argent, à faire recette. Tout se vend tout s'achète. Gare aux culottes de cheval, aux petites pliures de gras, aux poils intempestifs, aux taches de peau réfractaires. Tout le monde il est beau, tout le monde il est propre, bien sanglé, prêt au commerce des flux monétaires, des processus de contrôle, des gages de pathonormalité.

Tout cela est fort triste et n' a rien à voir avec l'hygiène. L'hygiénisme c'est la convention, la soumission à l'Autre, c'est le corps domestiqué, la conduite surveillée, le regard intériorisé, l'Idéal du Moi divinisé, le narcissisme éternalisé. L'hygiène c'est le juste souci de soi, de sa santé d'abord, de son apparence ensuite, puisqu'il est inévitable d'apparaître. Au moins apparaissons selon nos propres normes ! J'imagine Diogène parcourir nos rues. Tiendrait il encore une lanterne allumée en plein jour pour nous réveiller ? J'en doute. Lui qui vilipendait les Athéniens et les Corinthiens, leurs moeurs faciles, leur incurie, leur valeurs fallacieuses, que ne ferait-il aujourd'hui pour " falsifier la monnaie", entendons, pour transvaluer les valeurs en cours? Je crains fort qu'après une seule heure passée à aboyer, hurler, mordre, invectiver, cracher, péter et déféquer en public, il ne se retrouve forclos à l'hôpital psychiatrique! Le brave homme! Les Grecs eux, non seulement acceptaient ses rebuffades et ses excentricités, ses provocations et ses dérives, mais, à sa mort, ils lui élèvent une statue. Après cela dites encore que notre société est libérale, que les individus sont libres, que la morale a vécu, que la religion est terrassée, que chacun peut réaliser ses fantasmes selon ses choix ("C'est mon choix!") en toute impunité, que le libertinage est monnaie courante et qu'en somme nous avons inventé la liberté ! Le "kunisme" (plutôt que cynisme, terme récupéré) c'est cela : provocation à une autre vie, dénonciation sans concession des moeurs artificielles et frelatées, rejet  de la culture de masse, amour de la nature et de la vertu naturelle, amour inconditionnel de Zeus, seul garant de la Loi, au mépris des conventions et salmigondis de ladite culture.

Je le dis sans honte: je n'ai pas l'idiosyncrasie d'un kunique ou d'un stoïcien. De plus je ne puis m'afficher en public comme ils faisaient, crier et provoquer comme ils faisaient. Aujourd'hui je passerais au mieux pour un saltimbanque (si les média s'emparent de la chose pour faire du chiffre) ou un psychotique si nul ne me connaît et ne me protège.

Nietzsche admirait sans réserve les kuniques, ces faux-monnayeurs de l'Antiquité. Mais il aimait aussi Epicure pour sa modestie, sa liberté souveraine, son retrait du monde. "Epicure, ce dieu des jardins" écrit-il. La première hygiène serait de se connaître suffisamment pour ne pas trop se tromper de route. "L'homme politique ferait mieux de s'occuper de son ventre", belle formule en temps d'élections ! On rétorquera qu'il faut bien des hommes politiques, comme il faut des esclaves pour travailler et des femmes pour engendrer. Soit. Mais si moi je préfère vivre selon la pauvreté, le retrait et la méditation, laissez moi vivre. Il y aura toujours assez de volontaires pour plancher dans les ministères, faire des heures supplémentaires ou gratter du papier. "Retrait", première règle d'hygiène. Ekchorèsis : en dehors du choeur, du troupeau, de la course à l'argent, au pouvoir, à la gloire. Amour de soi aussi, acceptation des besoins et des désirs, comme on a vu, exercices corporels, respiratoires, psychocorporels : un corps sain, autant qu'il est possible. Une âme apaisée (ataraxie: absence de troubles) . Un intellect vif et délié, plutôt que savant. L'épicurien n'est pas un fainéant, même s'il n'est en rien un travailleur. Il est un homme qui agit tout en ne faisant pas grand chose. En quoi il rejoint admirablement le sage taoïste qui disait : "Ne fais rien, le Grand Tao s'occupe de tout"

Ne rien faire, faire rien... quelle différence? Agir sans agir, penser sans penser, instruire sans instruire.  Et de Bouddha : pendant quarante ans de prêches et de discours il n'a jamais enseigné ni dit quoi que ce soit...

Notre Occident affairé, besogneux, passionnel et crispé, que n'a -t-il écouté la leçon de ce vieux fou d'Epicure, ce jardinier des âmes, ce dieu des jardins?

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