POSTLUDE
POSTLUDE
Voilà donc ! J'ai noté tout ce dont je me suis souvenu. Après quoi je suis reparti, serrant précieusement mon rouleau d'écriture sur ma poitrine. Je n'ai plus jamais revu Pyrrhon. Je le savais bienheureux, bien plus qu'Anaxarque réputé tel, qui avait fini en gloire dans la plus effroyable situation. Pyrrhon dorénavant vivait tantôt à Elis, en ville et dans sa ferme, tantôt dans les forêts, comme Héraclite, comme Démocrite. Mais il ne hait pas les hommes, ne les aime pas davantage. Il est un médecin qui observe, diagnostique, prescrit un remède, si tel est le voeu du patient, et tant pis s'il ne veut pas de remède.
De toute manière il n'y a pas de véritable remède. Une fois né vous courez à la mort. Simple question de temps. Hadès, en fin de compte, c'est le Temps, le Maître-Temps auquel rien n'échappe. Tout au plus pouvons réduire un peu notre souffrance, nous y accommoder, y plier selon nous. Suivre l'apparence "qui l'emporte sur tout, où qu'elle aille".
Le grand projet de Pyrrhon c'est de nous délivrer des dogmatismes de toute farine qui nous font rechercher ce qui n'existe pas. Sitôt qu'on pose un certain quelque chose, un dieu, un être, une idée, on bascule dans une quête sans fin et alors le temps engloutit tous les moments de notre vie. Nous voilà affairés, préoccupés, malheureux. C'est la raison pour laquelle Pyrrhon, comme Diogène avant lui, vantait la vie de l'animal parfaitement heureux en flottant dans l'apparence. L'animal se contente, l'homme se mécontente. Le petit goret impavide sous l'orage c'est lui qui donne l'image de la parfaite sagesse. Il ne s'agit pas de contrefaire le goret, mais bien d'être un homme - capable de se dépouiller, un autre type d'homme que le modèle ordinaire qui ne vise que la puissance et la renommée.
La philosophie de Pyrrhon c'est cet effort paradoxal à se situer à l'inverse de ce qui motive les hommes. Il fut admiré pour son comportement exemplaire. Je ne sais s'il fut jamais compris. Reste que les habitants d'Elis édifieront une statue à sa gloire, puis un tombeau imposant., jugeant admirable et divin un style de vie unique entre tous.
Pour conclure, un petit poème à sa mémoire :
De tout ce qui apparaît à la lumière
Il a vu, le sage d'Elis, la naissance et la mort
Et que rien ne demeure des choses que l'on aime
Celles qui viennent, les précieuses, et s'en vont telles
Feuilles jaunies, pèle mêle, au gré du vent.