LE JARDIN PHILOSOPHE

Recherche et pratique de la philosophie comme thérapie existentielle et de la poésie comme création dans l'ordre du langage

19 septembre 2009

SAPPHO de MYTILENE : ouverture

Sappho est pour les Anciens la poétesse par excellence, souvent citée, louée pour la clarté et l'expressivité de ses vers, imitée par les plus grands. Malheureusement de son oeuvre vraisemblablemnt considérable, ne nous sont parvenus que quelques poèmes plus ou moins mutilés et des bribes. Son style est immédiatement reconnaissable, jusque dans ces fragments, si ellyptiques, mais qui expriment tous une intense volupté dans la magnificence du désir. L'ardeur de la sensualité antique nous est ainsi directement accessible, sans tous les artifices de la galanterie mondaine, et surtout sans la culpabilité qui empoisonne l'amour depuis les origines du christianisme. De la sorte nous comprenons mieux l'hédonisme spontané de l'homme antique, dans la révélation sensible et délicate du désir.

Et pour un philosophe-poète, comme Lucrèce, la beauté de son poème en ressort évidemment grandie, débarrassée des scories de l'interprétaion pédante. La "vulgivaga Venus", la Vénus vagabonde, le plaisir des corps, la saine et belle volupté, le désir sans honte, mais aussi la douleur insistante du manque, les affres de la séparation et de la jalousie, l'exaltation et le déchirement de l'Eros, tout cela nous est donné merveilleusement!

Poétesse du désir, prêtresse d'Aphrodite, éducatrice de jeunes filles à la musique, à la poésie, à l'art et au sacré, amoureuse perpétuelle, Sappho est la figure indépassable de la Beauté hellénique. Et ces poèmes datent de la fin du septième siècle avant notre ère!

Moi même, émerveillé et timoré, je me suis longtemps privé d'un grand plaisir : écrire des textes d'inspiration sapphique, selon les codes de son style, dans sa versification si originale, et dans un ton qui rappellerait le sien. Projet grotesque et prétentieux dira-t-on. Mais je n'entends en rien rivaliser : je veux chanter, louer, célébrer en me nourrissant moi-même de la splendeur de ce chant, et m'efforçant d'en rendre lisible l'actualité indépassable dans un poème moderne.

Je traduirai quand je le pourrai. J'adapterai des traductions trop prosaïques, soucieux avant tout de poétiser plus que d'être conforme, et puis je m'autoriserai des improvisations tout à fait personnelles, avec l'écart qui convient pour être en accord avec ma propre sensibilité.

Et enfin, à titre de défense, j'invoquerai l'exemple d'un de nos plus grandes poètes, Hölderlin, qui n'est certes pas sapphique, mais qui s'est emparée de la forme  (la strophe sapphique) pour exprimer une vision tout à fait originale de l'amour et de la sensibilité de son temps.

D'où ce petit recueil : Sappho de Mytilène. Puisse le lecteur y trouver quelque plaisir, et sensuel et esthétique!

NAUSICAA : poème à la manière de SAPPHO

Comme Ulysse jeté nu sur le rivage

   Confuse j'errais dans le désert du coeur,

      Et je te vis, qui dansais dans la lumière

          Nausicâa, sublime!

   

Et comme la déesse au sourire d'aube

    Sur le miroir des eaux, si pure! Ah je veux

      Sur la rose de ta bouche déposer,

         Humide, mon baiser!

PS : On se souvient de la scène mémorable dans Homère, où Ulysse, bateau fracassé, échoue sur le rivage, tombe épuisé dans un sommeil de plomb, et, se réveillant aux cris  des jeunes filles qui dansaient sur la plage, va cacher sa nudité dans les feuillages, et s'émerveille de la beauté de la princesse Nausicâa, qui le recueillera, lui fournira une tunique pour se rendre au palais de son père Alkinoos, le roi de l'île. J'imagine ici Sappho une transposition poétique de Sappho, toute nourrie d'Homère, évoquant son émerveillement devant la beauté.

         

      

APPARITION : poème à la manière de Sappho

Tu as bien fait de venir! Je n'osais plus

     Toute languissante, toute déchirée

         Toute moite, fièvreuse, chair consumée

              Espérer ton retour,

Et tu es là!  Je te vois marcher, gracieuse

     Vaporeuse comme l'aurore, et je veux

         Toucher ta gorge d'un doigt léger, ta bouche   

              Où perle une rosée,

Et t'aimer dans la sainte nuit d'Aphrodite

   Avant que le promis, ce pâtre trivial

       N'enlève sa proie innocente, et n'arrache

           Ta tunique empourprée. 

PS : Ce texte est une recomposition (risquée) à partir de fragments authentiques. On sait que Sappho, qui préparait ses élèves au mariage, ne cessait de craindre pour elles, voyant volontiers les hommes comme des bergers frustes, et le mariage comme un sacrifice, si ce n'est comme un viol. D'où le "pourpre" que je reprends fidèlement à la fin du texte, avec sa connotation évidente.

18 septembre 2009

HOMMAGE a SAPPHO

Pourquoi cet engoûment pour la poésie de Sappho? Pourquoi ce désir de retravailler cette poésie, pour nous si lontaine en apparence, si classique? Quel est donc ce charme, cette "charis" qui émane de ces textes pourtant difficiles, qui a séduit tant de lecteurs et de poètes à travers vingt cinq siècles? Et surtout, en quoi, moi, lecteur et poète, je me sens si proche, à la fois de la personne et de l'oeuvre?

Poétesse du désir, bien avant tous les autres, totalement, viscéralement, Sappho nous laisse des témoignages troublants sur son ardeur, sa passion, ses déboires et ses joies dans une langue riche et imagée, toujours sincère et directe. Elle cultive son amour comme un jardinier de la volupté, toujours sensible, toujours charnelle, en nous communiquant un enthousiasme divin pour la beauté "miroitante" de ces jeunes filles "douces comme le miel", parfumées de roses, au teint de lys, à la fraîcheur de rosée, sans se lasser jamais de désirer encore et toujours, jusque dans leur départ inévitable pour la vie d'épousée. Car notre poétesse était l'éducatrice de ces nobles jouvencelles qui, auprès d'elle, s'initiaient à la danse, à la musique, à la poésie, à la culture la plus raffinée, et peut-être, - mais qu'en savons-nous -, aux prémices savantes de l'Eros.

Et surtout, c'est Aphrodite qui est incontestablemnt la matrice, le "trône rutilant" de cette étrange école du plaisir et de l'art. Sans doute Sappho en était-elle la prêtresse, fidèle, enthousiaste et inspirée. A chaque poème, de manière directe ou allusive, c'est Aphrodite qui impose ce furieux et doux désir, toujours renaissant, intarissable. Dans cette alliance entre la sublime déesse et la poétesse il est une sorte d'ardeur, de terreur aussi, d'effroi, et d'abandon : c'est que l'image de la déesse est parfaitement et constamment ambiguë. Aphrodite fait jaillir le désir, contre notre volonté même, fait "rôtir" le "thymos", dans l'attente fiévreuse, l'espoir fou, la crainte, le tremblement, la pâleur et jusque dans la pamoison. Là dessus les textes sont sans équivoque. Souffrance, allégresse et jouissance, volupté sans remords, déception cruelle, "nausées" et "peines sans nombre", en toutes ces afflictions et affections Sappho reconnaït l'ouvrage immortel d'Aphrodite, en qui elle remet totalement son destin. Les plaintes, innombrables, adressées à ses jeunes aimées, ses joies et ses souffrances, la grande douleur qui la ravage, jamais ne  visent à contester les actions de la déesse.  Partout et toujours Sappho clame son irrévocable fidélité, sa dévotion sans faille, décidée à souffrir mille morts pour son amour, qui est sa vie même.

Sappho laisse un nom : Lesbos, dont on sait les occurrences. On sait moins qu'elle était mariée, mère d'une fille, et peut-être tout à fait fidèle à son époux, du moins selon les canons ordinaires de l'hétérosexualité. Mais clairement elle est d'une bisexualité éclatante, affichée, incontestable. Nous ne saurons sans doute jamais rien de sérieux sur ses relations érotiques avec les filles de son bocage, mais clairement elle les désire sans frein ni honte, les aime d'un amour total, où le corps et le coeur sont totalement engagés. Ce qui nous confond, aujourd'hui encore, dans notre réputée et fallacieuse licence sexuelle, c'est l'ingénuité, la noblesse et la véracité de ce désir, simple et pur, d'une candeur et franchise enfantines. Pour elle, en elle c'est la beauté qui fait loi, et la beauté est toujours, en dernier lieu, celle de la déesse. En toutes choses, en elle-même et dans les autres, Sappho est servante d'Aphrodite.

Je ne sais si dans toute l'histoire future  on peut trouver encore pareille véracité. Le désir sans la honte, la volupté sans la culpabilité, la joie des corps sans le péché, la beauté sans la moralité, - et avec cela la splendeur d'une poésie frémissante, voilà qui fait, interminablement, miraculeusement, rêver!

Mais vous, me dira-t-on, que venez vous faire ici? Et dans un jardin de femmes! Que l'on me permette une modeste confession. Pour moi Sappho et ses aimées, toutes ces beautés "à la ceinture violette" et "à la fraîcheur de rosée", et Aphrodite enfin, elle-même, ne font qu'une seule et unique image, celle de l'éternelle jeunesse du Désir. Et de quoi sustenterai-je, je vous prie, les quelques moments qui me restent, si ce n'est de ce rêve de beauté, cette sublime image à jamais inscrite dans la splendeur du poème?

17 septembre 2009

LESBOS

Je t'ai perdue à tout jamais, mon amour.

    Ta belle image comme un rêve s'étiole

         Je vais affligée aux plaintes de la mer,

             Et soudain je te vois,

Et je veux, comme l'aurore aux doigts de rose

    Toucher frémissante ta joue, oui je veux

        Frôler tes cils d'ombre et de soie, et baiser

            La rose de tes lèvres!

ABANDON : poème à la manière de SAPPHO

Antinéa, dis-moi, toi si prometteuse

   O douce flûte d'Aphrodite, pourquoi

      Tu déchires les bandelettes d'amour

          Pourquoi tu me déchires

Et tu voles vers Andromède, la fourbe

     Ourdisseuse de ruses toujours nouvelles

        Qui d'un regard de miel, de vaines promesses

             A moi te déroba?

Loin de toi je suis un coquillage vide

    Jeté par les flots cruels sur le rivage

       Je vais seule, errant, le regard déserté 

         Sur la mer inféconde.

PS : Sappho se plaignait quelquefois de ce que certaines de ses élèves aimées ne la délaissent pour des rivales qui tenaient peut-être école comme elle, telle cette Andromède, citée dans ses textes.

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BOUZOUKI : pour SAPPHO

Je passe ma vie à ne rien faire

Je suis très heureux

La brise berce doucement mes rêves

J'aime la beauté, la vie, le bel amour

J'écoute la mer

Ma pipe fume comme un encensoir.

         Bouzouki bouzouki

         De quoi me chantes-tu bouzouki

         De quelle histoire oubliée

         De crime, d'amour, de mer Egée?

Oedipe avait un oeil en trop peut-être

Et cet oeil est crevé

Il pleure son amour Oedipe

La nuit, comme une amante

Ouvre son ventre au bien-aimé

Le froid soudain brûle comme un brasier.

Tous nos amours sont déchirés

Seul sur son île solitaire à Patmos

Saint Jean porte encore le flambeau

Qu'il tend vers d'âpres soleils morts!

         Bouzouki bouzouki

         De quoi me chantes-tu bouzouki

         De quelle histoire oubliée

         De crime, d'amour, de mer Egée?    

Oh je voudrais te célébrer

Belle d'entre les Belles, ô Mytilène

Prêtresse musicienne amante et poétesse

Toi Sappho la plus belle,tant renommée

Tant décriée

Ceux qui ont sali ta mémoire

Sont indignes de te baiser les pieds

Ah laisse moi déposer

Comme des fleurs sur ta tombe ces vers

A ta manière:

"A l'instant l'aurore aux sandales d'or

Me porte vers ce beau pays sans nom

Qui brûle au plus profond de nous, plus fort

Plus beau que l'avenir!

Je te respire ô belle entre les belles!

Sur les douces plages de ton corps

Court le long frisson amer et doux

Du désir voyageur!

Désir, désir, invincible serpent

Tu laboures ma chair et je brûle

Et je crie! Hélas ce n'était rien

Qu'une écharpe de lune!

Hélas tu m'as quittée, ma bien aimée

Le vaisseau rapide sous le vent

Te mène vers ce bel étranger

Qui sut voler ton coeur,

Et moi je me déchire, et mon désir

Me laboure la chair, et je pleure

Et je mouille ma couche en serrant

L'ombre de mon amour!"

      

Bouzouki bouzouki

      De quoi chantes-tu bouzouki

      De quelle histoire oubliée

      De crime, d'amour, de mer Egée?

Dans l'immense cercueil de la mer Egée

Je veux toutes vous noyer mes pensées

Qu'elles rejoignent le grand pays des morts

Sous la mer, sous la mer

Qu'elles nourissent le dauphin, la murène

Qu'elles pourrissent joyeusement

Dans le grand cycle du temps!

Je ne me souviens plus de rien

C'était un jour cruel et délectable

Une histoire de crime d'amour et de cercueil

Qui pourrit dans la mer Egée

      

Bouzouki bouzouki

       Tu ne chantes plus bouzouki

       Tu me laisses tout l'avenir

       L'angoisse et le plaisir.         

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DESIR : poème à la manière de SAPPHO

Si jeune, si belle, si fraîche de rosée

   Comme au joli matin la rose nouvelle

      Offerte à la brise des vallées de Lesbos

         Qui berce de la lmer

La surface miroitante! Et la grâce

    Enveloppe le satin pur de ta peau

       Si douce au toucher de mes doigts, frémissant

           Au feu de la caresse!

Aphrodite m'a saisie, et toute blanche

    De fièvre, d'allégresse je serre ton corps

        Tendre, et ton coeur contre mon coeur, vibrants

            De l'immortel désir!

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16 septembre 2009

DESESPOIR d'AMOUR : poème sapphique

Je t'ai vue, à l'aurore au trône d'or

     Jouer dans le flux des vagues violettes

         Danser, nymphe légère aux cheveux de flamme

              Et j'ai cru défaillir!

A ce jour, seule Aphrodite la sublime

    Avait su conquérir mon coeur. Ah désir

        Tu me tords de désespoir et de nausées

             Et je me sens mourir.

      PS : adaptation personnelle à partir de fragments originaux. L'expression " aurore au trône d'or" est homérique. Quant aux "nausées " elles sont bien dans le texte, comme élément original de la symptomatologie amoureuse et passionnelle de Sappho. Voir là dessus Jackie Pigeaud. Elle dit aussi " je désire et je me meurs". J'espère avoir su traduire la tension extrème qui fait la singularité de sa poétique.

JALOUSIE : un poème de SAPPHO

Il me paraît tout à fait égal aux dieux

   Cet étranger, tout là bas, qui te fait face

      Assis tout près de toi, à boire ta voix

         Si douce, si suave

Et ton rire charmeur qui frappe d'effroi

    Mon coeur dans ma poitrine. Mais moi, hélas

       De te regarder je ne puis plus parler

           Pas la moindre parole,

Mais déjà ma langue se brise, subtil

      Sous ma peau coule le feu, et dans mes yeux

         Plus un seul regard, et le bourdonnement

             Etouffe mes oreilles,

Une âcre sueur m'inonde toute entière

    Le tremblement me saisait toute, je suis

       Plus verte que la prairie, et je me semble

           Presque morte à moi-même.

Mais il faut tout endurer, demain, conquise,

    Sur la nef aux voiles blanches vers Argos

        Il t'emmènera, l'étranger. Plus jamais 

            Je ne te reverrai.

PS : Cet illustrissime poème qui a inspiré d'innombrables poètes, était bien difficile à transcrire en strophe sapphique. De plus il manque la dernière strophe, juste ébauchée dans un demi vers. Je me suis permis d'en imaginer une fin possible, justifiée par d'autres passages de l'oeuvre, où Sappho, qui élevait ses élèves à la plus noble culture et les préparait au mariage, se plaint amèrement du départ -inévitable- de celles qu'elles aimait d'amour. D'où l'introduction de l'"étranger" dans le début du poème, pour rendre plausible la fin que je me suis autorisée.

Posté par GUY KARL à 12:29 - SAPPHO de MYTILENE : poésie 6 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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