LE JARDIN PHILOSOPHE

Recherche et pratique de la philosophie comme thérapie existentielle et de la poésie comme création dans l'ordre du langage

16 décembre 2009

SILENCE MYSTIQUE et APHASIE METAPHYSIQUE

Le "myste" qui s'engage dans les arcanes de la révélation des "Mystères", par exemple à Eleusis, fait voeu de silence éternel : rien de ce qu'il aura vu, entendu, éprouvé, ne doit filtrer au dehors, ni en parole ni par écrit. Ce voeu est absolu. Le Sacré doit être protégé de la profanation. C'est pourquoi nous ne savons presque rien des pratiques et des enseignements ésotériques de la Grèce ancienne. Plus profondément, on peut estimer que le silence est plus qu'une protection légitime contre les curieux : sans doute est-il en lui-même, et par lui-même une expérience nécessaire, inévitable de la révélation. Préparé par les purgations, libations et prières, l'impétrant, placé face à la divinité, est plus que vraisemblablement saisi de la plus haute émotion, pétrifié en quelque sorte par la présence du Divin. Le silence est le signe infaillible de l'action du dieu sur l'homme, la marque de l'"enthousiasme", c'est à dire, étymologiquement, la présence du dieu en soi. Dans ce silence le myste se laisse envahir, transporter, emporter dans les sphères sublimes de la Vérité.

On pourrait distinguer silence et mutisme. Le silence comme expérience mystique, et le mutisme comme pratique sociale. Le myste silencieux se fait mutique par décision et voeu infrangible. Le mutisme scelle, par contrat, la relation de l'homme et du dieu, exceptant, en quelque sorte, le myste hors de la sphère commune, alors même qu'il continue par ailleurs de partager le sort de ses semblables. Mais il est en lui une certitude qui ne se négocie pas, hors commerce pourrait-on dire, lieu intime de la vérité expérientielle et sapientielle.

Cette conception antique de la sagesse mystique nous est évidemment fort étrangère. Nous ne croyons plus aux dieux anciens, ni à cet échange règlé et sacré des hommes et des dieux. Pour autant, il serait assez naîf, voire mensonger de croire qu'il n'existe aucune correspondance possible entre ces anciennes conceptions et notre présente relation au réel. Nous sommes malheureusement aveuglés par la pensée rationaliste, technico-scientifique, et nous avons tendance à rejeter toute expérience et intuition qui n'entre pas dans le schème général du développement rationnel. Une part considérable de notre expérience psychique et métaphysique se voit dès lors exclue du champ de la connaisance et de la pratique.

Quant à moi je me demande comment on peut penser aujourd'hui l'expérience mystique en la dépouillant de toute référence religieuse, de toute idéologie mystérique, de tout culte et de toute croyance. Pour y parvenir il faut, par delà le dépouillement préalable, se laisser guider par une vision non-intellectuelle, non-conceptuelle du réel. Il faut bien comprendre que toutes nos constructions langagières, scientifiques et autres ne sont que des représentations fondés sur des modèles tantôt conscients comme dans les sciences, tantôt inconscients comme dans le langage courant qui conditionne notre vision du monde. Le doigt qui désigne la lune n'est pas la lune, la carte routière n'est pas le paysage. Toute pensée de la "réalité" est structurée par un insu fondatif, qui délimite la perception, la différencie, la rend à la fois possible et partiale. Déjà Démocrite disait fortement que nos représentations ne sont que conventions, et que "la vérité est dans l'abîme". Cet abime est moins géologique que mental : la perception est reconstruction des apparences, que nous ployons de force à nos schémas de pensée.

Il en résulte, ou plutôt il devrait en résulter une extrême modestie : "Nous n'avons aucune communication à l'être" disait Montaigne. Que cela ne nous empêche pas de construire nos modèles théoriques s'il ont une efficacité pratique, - encore faut-il voire laquelle - mais ne croyons pas un instant que les choses sont comme nous les voyons et les pensons. D'où une attitude double : un savoir rationnel, qui n'est qu'une élaboration subjective de la "réalité" -et une suspension radicale de toute affirmation et négation sur le "réel". Et surtout ne confondons pas réalité et réel! Représentation et réel! Le réel, en première lecture, c'est ce qui échappe par essence à toute représentation.

Que cela soit confondant pour la raison conquérante c'est peu dire! Le réel c'est le scandale en acte! Et le scandale c'est ce qui fait buter, la pierre d'achoppement, l'obstacle insurmontable, la cause de chute, l'abîme. Hésiode disait que toutes les choses étaient nées de Khaos. Eh bien Khaos est toujours là, tapi au coeur de toute chose, principe de naissance et de destruction, mouvement éternel de la vaste nature.

En conséquence, si la mystique traditionnelle est bien morte, nous autres post-modernes nous pouvons expérimenter une nouvelle forme de "mystique", celle de l'expérience fondatrice et indépassable de la Faille, de la Brêche, de l'Abime, par où nous avons pressentiment du Non-représentable, plus vrai que toute théorie. Au silence du myste on pourra opposer l'aphasie volontaire du métaphysicien qui ne peut rien en dire, s'il est entendu que toute parole n'est qu'approximation ou duperie, mais qui, à l'image de l'Apollon de Delphes, ne cache ni ne montre, mais fait signe.

Artistes et philosophes, notre fonction présente, notre rôle et notre joie, c'est de faire signe, par delà tous les mots, vers l'horizon de ce qui nous échappe et qui pourtant nous enserre et nous traverse de toutes parts.

            PS : je me permets de renvoyer le lecteur désireux d'approfondir la question de l'aphasie à mon ouvrage édité sur ce blog : catégorie ; édition 3 : "Philosophie de la non pensée." J' y examine notamment les limites du langage et de la connaissance, et conséquemment l'"effroi" du réel.

09 décembre 2009

TEXTES sur DIONYSOS et APOLLON : une suite

Pour la jubilation (je l'espère) de mes lecteurs, et de mes auditeurs de l'UTLA que je remercie de leur constance et de leur appétence philosophique, je donne ici quelques textes écrits sous peu, en toute gratuité, mais qui entrent en résonance avec les cours du mardi.

Ce sont là farcissures et envolées inspirées par les deux grandes divinités de la sagesse, et qui ne sauraient prétendre à l'exhaustivité, ni à l'objectivité historique. Mais il est de première importance de se donner corps et âme à la "vérité", entendue ici comme expérimentation sincère et périlleuse des forces et des enjeux de l'existence. Sans quoi la philosophie ne serait qu'aimable bavardage.

Puisse le lecteur trouver ici de quoi réfléchir et se réjouir!

HYMNE pour DIONYSOS

Tu es de tous les dieux le plus sauvage, fils de Zeus

De la lunaire Sémélé enfant perdu, enfant cousu

Dans la cuisse du père. Les nymphes aux bras délicats

T'élevèrent là bas,  près des eaux de Nyssa la lointaine

Dans la caverne obscure où rodent les fauves noirs

Aux crinières de feu. Tu es resté toujours un bel enfant

Et jusque dans le dieu barbu qui préside aux spectacles

Toujours se voit le jouvanceau gracile, joueur et turbulent

Le violent qui déchaîne l'orgie frénétique des bacchantes

Dans la fureur extatique des bosquets maculés de ton sang

Jusqu'à ce que le Feu, soudain, se dévore lui-même

Et que la vie superbe en blanche mort se délivre.

La LACERATION de DIONYSOS : de la multiplicité

Dionysos, quel dieu étrange, et totalement inaccessible à la raison!  D'abord sa naissance. Zeus, coureur impénitent au grand dam d'Héra son épouse légitime, engrossa Sémélè, une mortelle. De là naquit Dionysos, être hybribe, à la fois divin et humain. Pour protéger l'enfant de l'ire d'Héra, Zeus le cousit dans sa cuisse, le  garda au chaud quelque temps, et le libéra ensuite, pour le cacher encore dans une grotte, où de bienveillantes déesses pourvurent à ses besoins. Dionysos, dieu et humain, "enfant cousu", naquit en somme deux fois. Et ce n'est pas tout. La légende crétoise l'assimile au Minotaure, et en fait un dieu-animal, sauvage,  cruel, sanguinaire alors que les hymnes en son honneur en font tantôt un jeune homme efféminé, et plus souvent encore un enfant, toujours représenté avec ses jouets divins : la toupie, les dés, le miroir. Dieu-animal, dieu-humain, né d'un dieu et d'une mortelle, né deux fois, voilà qui fait beaucoup. Et plus mystérieux encore, ce dieu est mortel contre toute la tradition olympienne, et pour faire bonne mesure, il meurt dans les affres, déchiré par les Titans!

Je ne traiterai pas ici de la signification d'ensemble du mythe, mais  plus spécialement de sa mort. Que signifie cette lacération, cette mise en pièces brutale et monstrueuse, cet équarrissage sanglant? Mythologiquement c'est la vengeance d'Héra. Mais le mythe est métaphysique. Il nous renvoie à une intuition singulière des origines. Ici le thème est des plus classiques : c'est le déchirement de l'unité primitive, la passage soudain et incompréhensible de l'Un au Multiple.

Je remarque d'abord une ressemblance frappante avec les mythes hindous et égyptiens. Le grand dieu Brahma, symbole de l'unité totale du monde, est régulièrement déchiré et réunifié, selon le rythme de la grande Année cosmique. De l'Un il se dégrade en multiplicité, puis, à la fin du cycle, il se réunifie à nouveau,  pour se déchirer encore. Par ailleurs les mythologues ont bien vu que Dionysos était le même que l'Osiris égyptien : unité corporelle, démembrement, restauration tardive par les bons soins d'Isis. Dionysos déchiré  échoit aux bons soins d'Appolon, son frère ennemi, et son continuateur. Tous ces mythes nous mettent en route vers une énigme métaphysique de haut niveau.

Les Anciens ont pensé le rapport mystérieux de l'Un et du Multiple. Contrairement à une opinion trop facilement cultivée dans nos facultés, ce n'est pas là une pensée prélogique et archaïque, mais une profonde intuition de la nature du Kosmos, de l'originaire et de sa manifestation. On se laisse abuser par le caractère narratif, et on s'imagine qu'il s'agit là d'une transcription chronologique. De là l'erreur. En fait l'originaire ne doit pas être pensé selon le temps, dans l'orbe de Chronos, mais a-temporellement. C'est d'ailleurs ce qu'indique assez bien la version hindoue qui insiste sur l'éternité du processus, sans début ni fin assignables : Brahma naît et meurt indéfiniment. L'unité originaire n'est pas un état qui aurait précédé le morcellement, précipitant la chute dans l'histoire. L'originaire est toujours absolument présent, à chaque instant, contemporain absolu de la lacération dionysiaque. En d'autres termes, c'est en même temps, dans un Hors-temps qui est aussi dans le temps, que l'unité se donne dans une intuition flamboyante et que la diversité infinie s'éprouve, se vit, s'incarne dans la diversité sensible.

Là gît le mystère de Dionysos, comme de tous les mystères en général. Sitôt que nous sommes capables de transcender le point de vue limité du temps linéaire - et du temps cyclique- nous accédons à cette intuition paradoxale, inexprimable en logos rationnel, mais indépassable, selon laquelle le Temps est à la fois une illusion empirique et une réalité. Brahma est à la fois, et sous deux rapports divergents, unité absolue et multiplicité empirique, Osiris est à la fois unité corporellle et segmentation tragique, Dionysos est à la fois unifié et morcelé.

Que l'on me permette un parallèle audacieux : pour Spinoza je peux accéder à une certaine forme de connaisance en suivant les prescriptions de la ratio, et ainsi je pourrai étudier la série des causes selon les lois de la nature. Mais je peux aussi contempler la totalité selon le point de vue de l'intellectus : vison unitive de l'éternité. Et je peux passer de l'un à l'autre, car les deux sont vrais, bien que de manière différente.

La lacération de Dionysos, c'est le tragique en acte : écoulement du temps, irréversibilité, mortalité (un dieu qui meurt!), déchirement, éclatement, impermanence, souffrance, illusion, irréelle réalité des choses et de l'humain. Mais aussi, Dionysos est un dieu éternellemnt jeune, cet éternel enfant, cet innocent, ce jouvanceau aux boucles blondes, assis auprès de ses jouets divins, faisant tourner la toupie des éternels retours, lançant les dés du Hasard, se contemplant dans son miroir, car dans le miroir il ne voit pas seulement lui-même : il voit le monde.

Héraclite enfin, dépositaire indépassable de l'intuition hellénique : " le dieu est un enfant qui joue aux dés. Innocence d'un enfant".

APOLLON et DIONYSOS

Pour le Nouvel An qui n'est certes qu'une convention sociale (et marchande) je voudrais simplement rappeler qu'en d'autres temps les Fêtes avaient une symbolique porteuse de sens. L'univers indéfiniment meurt et renaît pour de nouveaux cycles. Le Nouvel An rassemble en un moment exceptionnel la mort et la renaissance du dieu. Aussi pouvons-nous donner, par notre pensée, une certaine signification à ce moment de passage, qui exprime en sa rigueur la sempiternalité de tous les passages. "Je ne suis que passage" dit Montaigne. Tous, nous ne sommes que passage. C'est de celà qu'il nous faut nous souvenir.

Reste que l'horizon nous semble parfois un peu sombre. Règne des passions tristes, du conformisme, de l'exploitation éhontée du travail et du travailleur, globalisation incompréhensible, doutes et incertitudes sur le devenir même de l'humanité. De tout cela nous sommes conscients. Mais ce n'est pas une raison pour s'affliger davantage. La vie est tragique par essence. Dans le règne du grand Tout que comptent nos déboires et nos espoirs?

Retour à Apollon. Clarté de l'intelligence, esprit de raison, lumière des arts et de la beauté, quoi de meilleur pour stimuler notre énergie vitale et célébrer le Beau?

Présence-absence de Dionysos. Le maître de la tragédie, mais aussi l'inventeur du vin, de la fête sacrée, du délire prophétique et poétique, énergie inépuisable de la Grande Nature.

Apollon est Dionysos sous un certain rapport. Dionysos est Apollon sous un certain rapport. Nous savons, nous autres tragiques, que l'un ne va pas sans l'autre, comme la nuit et le jour. -  Un mot encore en l'honneur de Hölderlin qui voyait dans Dionysos un dieu civilisateur, ami des hommes, ami de la cité, messager de l'avenir, alors même qu'il figure en même temps le fond obscur et insondable de la puissance instinctuelle.

Puisse cette union symbolique, en nous et autour de nous, produire de nouveaux fruits dignes d'une authentique culture!

07 décembre 2009

Des DIEUX ANTIQUES

A me replonger dans les origines de la sagesse grecque je suis stupéfait de la férocité de ces dieux antiques, de leur incroyable liberté de moeurs, de leur spontanéité pulsionnelle, de l'amoralité fonciède de leur conduite. Même Zeus, suppposé faire règner un ordre juste, se comporte avec la dernière légèreté, engrossant à tire larigo, violentant, vilipendant sans vergogne, toujours prompt à se venger comme le dernier des afficionados. Quant à Dionysos, voyez le tableau édifiant qu'en fait Euripide dans les "Bacchantes". Et le souriant Apollon lui-même, qui se souvient qu'avant de finir comme symbole lumineux du Logos il est le dieu oblique,  maître de l'arc, qui tire de loin, exécute sans pitié ses victimes? On devine derrière le visage convenu du classicisme un extraordinaire foisonnement oriental, torride et sanglant : ces Bacchantes folles d'ivresse et de rage dévorant la chair crue des enfants et des brebis, après un effroyable dépeçage, nous donnent la mesure troublante d'une sauvagerie déchaînée.

Sans doute la culture n'est elle qu'un adoucissement tardif, un remaniement réactif des forces : l'analyste attentif comme le furent jadis Hölderlin et Nietzsche, reconnaîtra, derrière le masque apaisé de la philosophie, le jeu excerbé des tendances élémentaires, des passions aveugles, de la rage sanguinaire, de la violence archaïque et de l'effroi. Fonds terrible et inquiétant. La mythologie, qu'on aurait tort de négliger, nous offre le spectacle de la vérité toute nue, du tragique à l'état naissant. De la sorte on peut reconstruire le trajet d'une culture, de la sauvagerie initiale vers les sommets de l'accomplissement artistique. Nous modernes, nous nous sommes laissé abuser par les prestiges de l'art classique grec, nous avons idéalisé sommairement, désireux avant tout de nous doter d'un exemple à imiter (Ronsard, Du Bellay, Racine, La Fontaine, Molière, et surtout les classiques allemands). Nous avons expurgé, refoulé, forclos, scotomisé toute la part "orientale" de cette remarquable civilisation, la réduisant peu ou prou à la formule célèbre de "l'harmonie et de la belle apparence" qui inspirent Goethe et Schiller. Il fallut le génie d'un Hölderlin, qui tradusit Sophocle et médita l'essence de la tragédie, pour que le fonds tragique, aorgique et violent  puisse à nouveau être perceptible derrière la façade officielle. D'où un retour à Homère, Hésiode, Pindare. L'archéologie de l'art nous offre à présent l'accès à la vérité du génie grec.

Il en va de la philosophie comme de l'art, sauf que cette nécessaire révolution des esprits n'est toujours pas faite, comme si la philosophie, et ses universitaires au premier chef, voulaient conserver à tout prix l'image traditionnelle d'une pensée qui commencerait avec Thalès de Milet, trouverait son axe avec Socrate, et s'achevait à peu de choses près avec Platon et Aristote. Ceux-là en sont encore à lecture médiévale de la sagesse. C'est Nietzsche le premier à voir que ladite sagesse s'origine de tout autre chose que de la Raison. Et à vrai dire, même un auteur tardif comme Platon, est plein de réminiscences de ces âges plus anciens où l'on tenait la Mania -expression délirante de la divination apollinienne, des fureurs de la Pythie, et des ivresses dionysiaques- comme source irrévocable de la plus haute sagesse. Pour un Grec traditionnel c'est le dieu qui est sage! Est déclaré sage, sans aucun doute possible, ce furieux Dionysos qui apparaît tantôt sous les espèces terrifiantes d'un taureau déchaîné, tantôt sous le masque d'un jeune homme efféminé, et le plus souvent  comme un enfant jouant aux osselets! Etrange sagesse en vérité! Quant à Apollon, maître de sagesse par excellence, il délivre son obscur message à une furie "à la bouche délirante", aux yeux exorbités, haletante et toxico, à charge pour l'herméneute de déchiffrer l'oracle, et s'il n' y parvient pas, d'en périr! Car le dieu ne plaisante pas. Le consulter, s'ouvrir à cette parole énigmatique, c'est courir le plus grand danger pour un mortel. L'oracle, à tout prendre, est aussi périlleux que le labyrinthe de Minos. Toujours le dieu est hostile à qui le consulte, mais bénéfique à qui le comprend.

Quelle sagesse est-ce donc là? Sûrement pas un tiède consentement à l'ordre universel, une faible médiocrité de juste milieu, social ou moral. Rien de "sage" dans cette sagesse, mais l'extrême, la terreur, le risque suprême, et la Vérité tragique. La légende veut que Homère, "le plus sage des Grecs" se laissât mourir d'accablement de ce qu'il fut incapable de résoudre une énigme posée par des enfants. Quant à Oedipe on sait ce qu'il devint de n'avoir pas compris les avertissements de Tirésias.

Sage ne veut pas dire modéré, timoré, humble, réservé, patient, soumis au destin et consentant. Seul le dieu est pleinement sage, lui qui réside au plus près de la vérité. Soit il se manifeste, terrible, dans l'orgie, l'ivresse, la folie omophagique, et c'est Dionysos. Soit il agit à distance, par l'arc et la lyre, inspirant les devins et les poètes, et c'est Apollon. Mais toujours c'est par la Mania, en s'abandonnant à la Mania, que l'homme peut avoir commerce indirect avec le dieu, sous les auspices de l'oracle, par les rêves et les divinations, et jamais par la raison lucide. Platon encore nous rappelait les quatre formes de mania, oraculaire (Apollon) initiatique (Dionysos) poétique (Les Muses), érotique (Aphrodite), en insistant sur la caractère sacré, divin de ce type d'activité. Lui, le supposé rationaliste, fait, comme un Grec traditionnel, un éloge absolument sincère et convaincu du délire, posé sans ambiguité comme source de la sagesse!

Le dieu qui est sage par essence se communique par la démonstration directe, ou l'oracle indirect, laissant à l'homme le redoutable soin de comprendre. La sagesse est un don périlleux que le dieu fait à l'homme. Le Logos dérive de la Mania. Plus tard il s'en affranchira et ce sera la philosophie. Bien plus tard.

Quant à la sagesse ancienne c'est sans doute dans Héraclite qu'elle trouvera son éclat le plus tranchant et le plus pur. Nous y reviendrons.

27 novembre 2009

Le BORDER-PHILOSOPHE : d'une nouvelle image du philosophe

Bord, bordure... Au bord de l'abîme, où, depuis le Dit de Démocrite, gît la Vérité. Sur la crête, avec, derrière nous, la tourbe empressée des opinions, intérêts, passions de conquête, obsessions financières, luttes de pouvoir et d'influence. "La grande misère". Passion et représentation. La vie ordinaire, confuse, gérée par l'illusion. Rien n' y fait. On peut amender de ci de là, on ne peut rien changer. "Malheur banal" disait Freud. Et c'est encore une illusion, du second degré, de croire qu'on délogera l'illusion. Pour cela il faudrait que l'homme cesse d'être ce qu'il est.

Et devant nous le fond sans fond. Nous voici donc sur la crête, en déséquilibre, un pied en avant, un pied en arrière, la tête vacillante, les yeux embués de vent et de frimas.

Montaigne avait inventé une étrange image, d'un philosophe suspendu sur une planche qui branlait dans le vide. Et que fait notre homme nourri de penseurs divers et variés? Il tremble comme le premier venu, humble soudain, revenu de toutes ses certitudes de livres, effaré de crainte et de tremblements. J'aime assez cette image en qui je reconnais volontiers une complexion toute mienne, n'étant pas de nature porté à braver les altitudes et les profondeurs. Comme les latins en leur langue, je reconnais sans effort que "altus" puisse désigner aussi bien le plus haut et le plus profond : dans le vertige toutes les extrémités s'égalisent, tout ce qui dé-borde est également source de terreur. Et pourtant c'est bien à cette expérience-là qu'il faut s'en remettre.

Je me demande souvent : mais quelle est donc cette limite, cette borne invisible, cette butée qui se dresse devant moi, comme une fière montagne inaccessible? Mais avec cette bordure-là on peut transiger. Autrement inquiétante est l'ouverture béante du vide, cette faille dans le plein de la terre, ce trou où le regard se perd, ce hiatus, ce "Khaos" où s'épuisent et se confondent toutes nos représentations. Ceci est la frontière de l'intellect, le nec plus ultra de la pensée, la débâcle de la spéculation. Depuis ici, de ce faible promontoire qui surplombe l'abîme, je ne sais plus rien, et, tenté par la chute, je ne sais que ceci : si j'avance je meurs. Je note simplement cette étrange hésitation en moi : avancer ou reculer, comme si dans l'exténuation même de mon être dans la chute il y avait je ne sais quel attrait, ou morbide ou divin. Titanesque sans doute, dans cette confrontation incongrue à ce qui n' a plus ni bord, ni fond, ni sens. Tout ou rien. On peut préférer le rien. Tentation d'Empédocle sur le bord du cratère. Mourir pour tout savoir. Mais qui saura ce qu'il sait, s'il est mort?

Gilles Deleuze avait décrit trois images du philosophe : l'amoureux des hauteurs (Platon), de la profondeur (Empédocle) et de la surface, dont il déclare par ailleurs qu'elle est plus profonde que toute profondeur. Je vote pour la surface. Mais la surface n'est pas égale, isomorphe, plane, régulière, euclidienne. Voici les glaciers béants et craquelant, et bêlant tels des Titans du fond des couches amoncelées. Et puis voici la surface trompeuse de la mer, avec ses requins, ses colossales cavernes invisitables, ses pièges et ses attraits fallacieux. Chant des Sirènes furie de Poseidon. Et puis voici les couches géologiques, les effractions, les convulsions volcaniques, les puits imprévisisbles où se perd le montagnard imprudent. Plane, la surface est un leurre. Brisée, une menace. Toujours incertaine et douteuse. Le philosophe de la surface n'est pas plus à l'abri que ses congénères amoureux des Olympes et des Cavernes.

J'aimerais ajouter à cette liste l'image du Border-Philosophe. C'est celui qui prend acte de la brisure universelle de la surface, des ruptures imprévisibles, des craquelures de la couche terrestre, des fausses planitudes de l'océan, lui que les Grecs appellaient l'"Ebranleur du sol"! (Homère). Non il n'est pas de plaine tranquille et sereine, de bonace durable, de paix marine et continentale! Le Border-philosophe est un familier de la rupture. Il en voit les signes et les marques en tout domaine. En politique bien sûr, dans le tumulte et les déflagrations, dans la morale, toujours brisée par la contradiction, et dans l'âme bien sûr, déchirée sans fin entre des polarités inconciliables. Le plan horizontal est un cas particulier de la déclivité. Le calme un cas particulier de l'orage, et la raison une conspiration subtile des passions.

Dans les belles pages consacrées à Bouddha on nous parle souvent du Maïtre assis sur le pic des Vautours, méditant longuement, les yeux mi-clos, le ventre et le coeur au calme, à mille lieux au dessus des plaines industrieuses. Il est sur la crête, entre deux mondes. Ne croyons pas qu'il cherche quelque improbable salut dans les altitudes célestes. Il sait bien qu'il redescendra les sentiers qui mènent à la vallée, que ses disciples l'attendent, et l'enseignement indispensable. Que non! Voilà bien longtemps qu'il a réfuté les croyances aux dieux et les rites et les sacrifices d'animaux. Il n'attend rien du Ciel. Mais il sait aussi que les hommes ne désirent guère l'Eveil, en dehors de quelques esprits, rares et précieux. Ni le Ciel, ni la Terre. Mais ici, assis sur son rocher, au bord de l'abîme, contemplant l'immensité, il est Bouddha, l'Eveillé.

C'est une image. Et peut-être pas la meilleure, trop surchargée. Plus près de nous, en nous surtout, voici les bords, les bordures, les arêtes et les abîmes. C'est d'accepter de voir cela, de contempler cela, de vivre face à cela qui nous importe. Sans doute Nietzsche avait-il raison : il n'est rien de plus profond que la surface!

26 novembre 2009

SOPHIA et SOPHROSUNE : les deux images de la sagesse

La Grèce antique nous a légué deux images très contrastées du sage et de la sagesse. L'ancienne sagesse, celle d'avant la philosophie, s'intitule Sophia, et celui qui s'en recommande et la pratique, reconu comme tel par la multitude, s'appelle Sophos, le Sage. Tel était Héraclite, ou Empédocle, savants en toutes choses, maîtres d'excellence en tous domaines. C'est dans ces termes qu'Homère parlait de Kalchas, "qui savait tout ce qui est, qui était et qui sera". Cette absoluité du savoir et du personnage passaient déjà pour contestable au temps de Socrate et de Platon. Plus modestement, ce dernier recommande à l'homme réel de tendre vers la sagesse, selon l'étymologie même du mot "philo-sophie"(amour de la sagesse), plutôt que de prétendre y avoir un authentique accès. Mais l'image du sage ne disparaît pas pour autant, elle se modifie. Dans les temps difficiles du déclin politique des cités et de l'empire macédonien le sage se recroqueville sur l'espace privé, et dans la turbulence universelle cherche son salut personnel dans la pratique éclairée de la raison. C'est alors qu'apparaissent les nouveaux sages, kuniques, cyrénaïques, stoïciens, épicuriens, et pyrrhonniens.

A la Sophia traditionnelle s'opposera la Sophrosuné : santé du corps et de l'esprit, modération, prudence pratique. L'éthique passe au premier plan des préoccupations, la politique est abandonnée (comment faire autrement?) aux tyrans et aux stratèges, le savoir s'approfondit et se complexifie, mais rapporté essentiellemnt à ses applications pratiques. Il s'agit avant tout de survivre dans un monde devenu fou, et si possible d'y construire un ilôt de sérénité, sur fond de tragique. "Philosophie pour gros temps" comme le dira un penseur contemporain.

Sophia était l'Excellence absolue. Sophrosunè est une excellence relative, construite en retrait. Le sage n'est plus un législateur, un théophante, un inspiré, un herméneute et un magicien. C'est un homme parmi les hommes, rendu à la sphère privée, soumis aux aléas du sort, et comme tout un chacun confronté aux affects et à la précarité de l'existence. Mais il ne renonce pas à l'excellence, il la conserve comme Idée régulatrice, méditant concrètement ses obstacles et ses chances, et proposant pour finir un style, ou plutôt des styles opposés de conduite, entre lesquels le candidat pourra choisir : déjà une sorte de psychothérapie à la carte, chaque école renchérissant sur les autres à coups d'exemples, de démonstrations et d'anathèmes. Antisthène s'oppose à Socrate, Diogène à Antisthène, Zénon de Kittium à Epicure, Epicure à Aristippe de Cyrènes, Pyrrhon à l'école mégarique, etc. Les sagesses, plutôt que la sagesse. Une floraison extraordinaire, profuse, polymorphe et à jamais fécondante. Aujourd'hui encore nous en sommes là, peu ou prou, à défaut de concevoir ue nouvelle orientation pour la pensée. Bien sûr il y a eu Montaigne, Descartes, Spinoza, Kant, Schopenhauer, Nietzsche et bien d'autres. Mais étrangement certaines pensées des Anciens peuvent nous sembler plus modernes, voire contemporaines que Sartre ou Heidegger. Et ce dernier, soit dit en passant, se renouvelle plus à la lecture d'Héraclite qu' à la relecture de Kant.

Certains de nos écrivains actuels se gaussent de cette mode à l'antique, y voyant faiblesse d'esprit ou cabotinage. Ils ont beau jeu de ricaner. Notre soudain engouement pour la "sagesse" ne serait que débilité intellectuelle, pire encore, illusion, incorrigible illusion. Toute la présente littérature sur le "développement personnel" et autres fadaises (là dessus je suis d'accord avec eux) serait une resucée pitoyable des penseurs hellénistiques. Dont acte. Mais je pense qu'il s'agit là d'une erreur de lecture. A mon sens les penseurs héllenistiques, - Stoïciens mis à part, et leur détestable providentialisme, leur optimisme béat et flagorneur - ne sont nullement de confortables benêts de sérénité. Rien dans ces penseurs difficiles qui nous laisse espérer bonheur durable, sécurité, facilité morale, satisfaction et béatitude. Voir l'extraordinaire entraînement "athlétique" de Diogène, cet Héraklès aux pieds nus couchant à la dure, jeûnant, vociférant sa lampe à la main, allumée en plein jour, à chercher un homme, un seul, dans cette multitude affairée, vautrée dans le confort et à la mollesse. On me dira : "Mais Epicure? N'est-il pas le patron du plaisir, l'inspirateur éhonté d'une fâcheuse coterie de jouisseurs?". Mais relisez donc les textes! Que faites-vous du hasard, de la déclinaison des atomes, du désorde cosmique, de l'indifférence de la nature, de la férocité politique, du déchaïnement imbécile des passions, de la sottise, de la superstition, de l'infâme cruauté qui ravage le monde? Epicure voyait tout cela. Il savait l'homme peu amendable. Il luttait pour sauver l'essentiel. Il a bâti une image de l'homme cultivé dans la barbarie générale. De fait peu de penseurs sont subtils, nuancés, lucides et courageux comme celui-là!

Et je ne dirai rien ici de Pyrrhon auquel j'ai consacré plusieurs articles. Le seul, avant Marcel Conche, à avoir reconnu la portée critique indépassable de Pyrrhon fut notre Montaigne. Voyez comment Pascal en fut bouleversé jusqu'à l'os, passant le plus clair de son temps à tenter de réfuter le pyrrhonisme! Au fond Pascal avait raison : ou c'est Pyrrhon ou c'est la religion. Le reste, deux ou trois mis à part, n'est que compromission.

Relisons les antiques avant de nous autoriser ces critiques faciles sur l'illusion. Ils sont des maîtres de desillusionnement. Bien avant nous, et de manière souvent plus radicale, ils ont dégagé l'essence du tragique.

24 novembre 2009

TONOS et EUTONIE : tension et détente éthiques

Tonos : tension. A-tonie : absence de tension. Eu-tonie : tension juste. Ces notions sont au coeur de la réflexion éthique. Problème de mesure, et plus profondément, choix de style, option existentielle.

On connaît la parabole de Bouddha : toi qui cherches le juste chemin de sagesse évite de tendre l'arc avec excès. Ton arc se briserait. De même évite le relâchement et la mollesse. Ta flêche ne partirait pas. Tension juste, juste ce qu'il faut, entre les deux extrêmes. Voie du Milieu.

Plus près de nous il sera bon de méditer l'exemple de Montaigne. Extrêmement soucieux du problème de la mort, Montaigne, influencé par La Boétie et sa lecture des Stoïciens, se propose de méditer, sans trêve ni repos, de se tenir à tout instant "botté et prêt à partir" : il n'est fonction ni occcupation plus nécessaire que celle-là. Efforce-toi, roidis-toi dans ce penser perpétuel et à tout instant, comme certains pères de la doctrine, dis toi : "Frère, il faut mourir". Mais c'était là un artifice de disciple trop zèlé, et notre Michel abandonnera bien vite cette voie, toute contraire à sa complexion, et de peu d'efficace. Pourquoi se pré-occuper sans trêve, toute sa vie durant, d'un instant à venir que l'on ne sentira guère, tant il est bref? C'est là une sorte de barbarie, un forçage impénitent, et de toute manière inutile. Vivons que diable! "Et que la mort me surprenne en plein champ, cultivant mes choux, nonchalant d'elle comme de mon ouvrage imparfait".

La thématique du Tonos, de la tension psychique et éthique, apparaît chez Diogène le Chien, et se systématise chez les Stoïques. Paul Veyne, étudiant les Stoïciens, fait remarquer avec sagacité qu'ils ont introduit dans la vie morale une opposition décisive entre le moi empirique, soumis aux affects, et l'idéal du moi, cette image sanctifiée du Sage, inamovible dans sa fermeté rationnelle, duplication fidèle de la Raison universelle, cette instance invisible mais certaine qui gouverne les choses selon un principe d'ordre et de justice. Tout aspirant à la sagesse est dès lors invité à l'examen de conscience, à l'endurance et la fermeté : "sustine et abstine". Dans le cours apparemment chaotique du monde le sage verra à l'oeuvre une Providence souveraine, et s'en remettra à sa bienfaisance fondamentale, jusque dans l'extrême de la douleur et les contrecoups du sort. Tension de tout l'être vers une perfection, que Nietzsche qualifiera de "comédie de la vertu", d'autant que les Stoïciens se demanderont eux-mêmes, en toute bonne foi, s'il a jamais existé sur terre un véritable sage!

Laissons-là ces extravagances. S'il est bien clair que la tension existe bien entre le moi empirique et le moi Idéal, il est plus rationnel d'en limiter l'écart, et de commencer par un renoncement salutaire à la perfection. J'aime bien mieux le bon sens d'un Epicure qui prend les choses comme elles sont, reconnaissant dans l'homme une invincible tendance (et non une tension) vers le plaisir. L'Hédonè est la voie du bonheur " le début et la fin de la vie heureuse". Si l'on peut accéder à quelque vertu c'est encore par la recherche du plaisir, mais selon un calcul rationnel qui préfigure bien l'idée freudienne que c'est encore selon le principe de plaisir que l'individu accède au principe de réalité. La vertu n'est qu'un aménagement de nos inclinations. Pour autant on ne recommandera pas la mollesse et l'atonie. Le libidineux, le paresseux, le débauché, le pusillanime, le lâche et l'aboulique sont des faibles d'esprit qui ne savent pas ranger leur "pathos" aux lois de la droite raison. On pourra se livrer aux plaisirs d'Aphrodite, mais avec le souci de conserver son indépendance, ce qui bannit a priori tout laisser-aller. On cultivera l'amitié, ce bien immortel, et cela jusqu'à renoncer à son propre avantage. Et dans les faits, ce fut attesté de mille manières par les auteurs antiques, les épicuriens ne furent pas moins vertueux que les Stoïciens.

Eu-tonie : souplesse et fermeté. Souplesse du corps, souplesse de l'âme, et fermeté dans les principes. On ne renonce pas à soi, on ne faiblit pas quant à sa conservation et à son autarcie. On ne transige pas sur les véritables biens. En toute chose on conciliera le possible et le souhaitable.

Relisons pour notre délectation la belle fable de La Fontaine : "Le philosophe scythe". On y voit un apprenti-philosophe se livrer, pour l'édification de son âme, à je ne sais quel abominable carnage, taillant, coupant, serpant à l'envi les malheureuses branches de son jardin. La Fontaine conclut:

"Tout languit et tout meurt. Ce Scythe exprime bien

Un indiscret stoîcien

Celui-ci retranche de l'âme

Désirs et passions, le bon et le mauvais

Jusqu'aux plus innocents souhaits.

Contre de telles gens, quant à moi, je réclame.

Ils ôtent à nos coeurs le principal ressort :

Ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort".

23 novembre 2009

Les TOURBILLONS de DEMOCRITE

"Yoga cittavritta nirodha" : Yoga est la cessation des tourbillons du mental. C'est le premier vers du grand Traité de Patanjâli sur le Yoga. Ce qui est frappant c'est la convergence de cette idée avec celle de Démocrite, d'Anaxarque et de Pyrrhon : "euthymia", calme des affects, cessation des troubles psychiques, dont Epicure fera l'"Ataraxia", le non-trouble de l'âme.

On sait que Démocrite est partisan d'une conception tourbillonnaire de l'univers: la dinè, le tourbilon. est la forme spontanée, immédiate de la nature : mouvement incessant, impermanence héraclitéenne, énergie "quantique", dispersion et imprévisibilité, tornades, orages, pluies diluviennes, torrents déchaïnés, mer houleuse, marées, fureur d'Okeanos, décharges eoliennes - turbulences des éléments, frénésie a-cosmique. Cela n'enlève rien à la perception des stabilités relatives, des formes apparemment fixes, comme sont les pierres et les montagnes. Perception grossière, incomplète, confortable et trompeuse. Déjà Montaigne notait que les stabilités ne sont que "mouvements vagissants", et que de fait un regard acéré perçoit sans peine le mouvement dans la stabilité elle-même. Ainsi de l'érosion, de la dispersion atomique, de la dissipation de la matière. Problème d'échelle : géologiquement tout se transfrorme, se modifie, se disloque et se recompose, d'un seul mouvement, à la fois selon une logique de destructuration permanente, et de composition permanente. Tout se fait, se défait, se re-fait autrement : eadem sed aliter. Pour la raison la nature offre le spectacle d'un affollement qui affola Platon, déclarant le sensible un "devenir-fou", un chaos où règnent l'incohérence, la démesure, échappant à toute connaissance et à toute prévision. (Voir le "Théétête", où Platon reprend la thèse héraclitéenne selon qui "tout coule" et que "le même homme ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve". Le malheureux Platon en conclura qu'll faut à l'esprit une "theoria" des Idées éternelles pour échapper à cette folie et construire un savoir assuré.

La vision tourbillonnaire de Démocrite est la plus moderne que l'on puisse concevoir. Elle renverse vingt cinq siècles de logique binaire et de rationalité causale. Certes il n' y a pas d'effet sans cause et de cause sans effet, mais nous voilà dans un océan de causes entremêlées, contradictoires, mal isolables et qui se complexifient encore de ce que nous cherchions à les isoler, modifiant de la sorte leur déploiement natif, et faussant nos conclusions. Le non-connu, et le non-connaissable s'en trouvent paradoxalement reportés à l'infini, insondables doublement, de notre ignorance, et de notre savoir lui-même!

Tout cela ne modifie pas vraiment notre perception ordinaire : nous voyons toujours le soleil se lever à l'est et se coucher à l'ouest. Mais notre conception est totalement renversée. Nous sommes bien immergés dans le tourbillon a-cosmique. Je dis a-cosmique parce que l'idée même d'un kosmos (un monde ordonné) est suspendue, décrédibilisée, renvoyée aux oubliettes de la connaissance. Ce sont peut-être les artistes, plus que les philosophes, qui rendent le mieux compte de cette révolution mentale, rejetant toutes les anciennes croyances à l'ordre et à la beauté, jetant résolument les oeuvres dans une radicale insignifiance.

Notre perception restera à jamais préhistorique. Notre connaissance scientifique et notre art contemporain nous jettent dans le tourbillon, et alors que devient l'idée d'un ordre humain fondé sur la raison, et notre rêve de sagesse, qui promeut l'euthymie et l'ataraxie?

Démocrite, dans un trait de génie absolument unique, maintenait ensemble toutes ces contradictions : la vision tourbillonnaire de l'"abîme" n'empêche en rien l'édification d'une science  des stabilités relatives : géographie, géologie, climatologie, physiologie et médecine. L'établisssement de lois naturelles, donc de régularités observables et quantifiables sont parfaitement rationnelles à leur échelle, alors même que la relativité générale en mine le fondement. Affaire d'échelle. Au niveau de l'existence humaine, dans le temps "rétréci" de notre expérience on peut négliger jusqu'à un certain point l'action des tourbillons et de la dinè universelle. Que la Sicile soit une dérivation géologique de l'Afrique (dont la durée de glissemnt se calcule en millions d'années) ne nous emêche pas de la considérer géographiquement comme un prolongement de l'Italie. Que l'Everest s'élève d'un centimètre en mille ans n'est pas en soi d'une importance considérable. Cela concerne la connaissance fondamentale. En somme la dinè, source universelle et loi de hasard universel, n'infirme en rien une conception rationelle des causes et des effets. Démocrite est à la fois un penseur du hasard radical et de la causalité rationnelle.

Mais alors qu'en est-il du programme de sagesse? Comment concevoir ue éthique de l'euthymie dans un univers tourbillonnaire? Commençons par observer patiemment le fonctionnement de notre esprit. Que voyons-nous? "Idées nous viennent, idées s'en vont" sans ordre ni logique, errements, errances et vaticination d'un esprit débridé "qui fait le cheval échappé", associations imaginatives, dérives des affects, affollements de nos représentations, idées fixes, idées vagabondes, délires intimes de la "folle du logis", irrationalité foncière de notre intellect, de nos émotions et de nos passions, que n' a-t-on écrit, des Stoïciens à Pascal, sur cette sauvagerie native de notre entendement? Les mêmes tourbillons quantiques dans les neurones et les représentations. Notre cerveau est bien un résumé d'univers!

Démocrite n'en pensait pas moins qu'une éthique est possible : "yoga cittavritta nirodha". S'il ne pratiquait pas le yoga il n'en recommande pas moins une version "occidentale" : calme des affects, réserve et prudence, exercices mentaux, développement de la faculté rationnelle. Le peu de textes que nous avons de lui présentent une bonhommie de bon aloi, une sorte de rusticité paysanne, une simplicité de ton qui ne va  pas sans banalité : observer patiemment le vol des oiseaux, écouter la douce musique des rivières, se retirer de la place publique et des affaires douteuses, bannir la préoccupation politique, cultiver ses rosiers, et se  moquer ouvertement de la stupidité commune. Son fameux, son inextinguible rire est celui des dieux de l'Olympe! Dans l'océan de la variabilité et de l'inconstance universelles Démocrite édifie sa fragile nef de sérénité, sachant bien que l'homme ne maîtrise rien, ni les dieux d'ailleurs, et qu'il est vain de s'en remettre à quiconque pour sauver une vie perdue d'avance.

"Cittavritta nirodha" : cessation des troubles de l'âme. C'est le pari de la sagesse. Pourquoi nous, fichtre, sommes nous incapables de cette sublime modestie?

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