10 décembre 2009
DISSOLUTION : poème d'automne
Rouges les platanes d'automne
Dilatent le ciel immensément
En bleuité incandescente,
Et l'âme silencieuse s'évapore
Et se dissout dans l'infini d'avant toute naissance.
09 décembre 2009
ELEGIE à DIONYSOS
Assis près de Dionysos à l'ombre des futaies
Je regarde la nuit monter lentement de la terre
Comme une vague tendre et je repense aux jours anciens
Aux promesses de l'aube, aux émois des premiers éveils
Déjà le coeur se serre aux souvenirs enténébrés
Le soir se fait plus frais, plus moite sur la peau, plus âpre
Rien ne saurait guérir de vivre et l'espoir est chimère
Dès le premier instant tout est dit, naissance et mort
Sont le même et le seul réel qui consomme l'extase
L'origine et la fin dans un unique flamboiement
Je voudrais me dissoudre en fumée dans le ciel rougoyant
Eparpillé, poussière et or, dans l'incendie solaire
Et s'il me reste encore un peu de temps sur cette terre
Que ce soit comme flamme et cendre en attendant l'aurore.
08 décembre 2009
APOLLON DELPHIQUE
Que se déchirent toutes les images
Que se détisse la suture de la langue
Alors il se peut que le dieu apparaisse
Et parfois de sa main gauche il fait signe.
Si le poète survit à l'effraction terrifiante
Du monstrueux sans mesure
Il accède parfois à la parole nue
Fleur du désert qui n'a plus de nom.
ODE pour APOLLON
De tous les dieux
Apollon c'est toi que je préfère
Et Artémis ta soeur jumelle
Chasseresse, enfanteresse
Eternellement chaste et jusque dans l'amour
Fidèle au jour qui t'enfanta!
Je n'ai plus souvenir de tout ce que je sais
J'ai oublié tout ce que j'ai appris
Je ne suis plus que ce regard ébloui qui se délivre
Dans le regard immense, infiniment ouvert
Multiple, excentrique du dieu
Qui a nom Univers.
19 novembre 2009
FETE d'AUTOMNE : poème
Ruissellement d'automne.
Lentement la dépouille s'en va glissant au long de la lisière.
Le bel échanson à chevelure de rouille
Verse rouge le vin aux lèvres d'infortune.
C'est dit. Il ne reviendra plus.
30 octobre 2009
ECLAIRCIE : poèmes orphiques
I
A nous de nous tenir dans l'éclaircie
Du vide. Apre vertu
Vertu du coeur.
II
Très loin de quelque dieu qui nous fourbît
Armes et parangons, tenons fière stature
De n'être que nous-mêmes. Nous saurons
Vivre de rien et mourir insoumis.
III
Les hommes sont comme feuilles
Le temps immense fait la roue
Il faut vivre debout!
26 octobre 2009
De la COUPURE SYMBOLIQUE : la langue et le réel
"Le Beau c'est ce qui désespère" écrivait Valéry. Certes, par son infini éloignement, son inaccessibilité. Désespoir du poète à la recherche de l'improbable terme, exact, exhaustif, qui dirait d'un seul éclair la teneur insaisissable de l'intuition. Très vite il s'aperçoit que ce mot tant convoité n'existe pas, que chaque mot ne vaut que par un autre, et qu'en somme aucun signifiant n'est à la hauteur du Tout. Il faut donc en rabattre, jouer sur de secrètes connivences, des approximations et des résonnances. A défaut de la vision absolue on fera miroiter les reflets, les assonances, les images acoustiques, les subtils rapports de mélodie et de rythme. Cela produit parfois des merveilles. Et ainsi l'on se consolera de la ladrerie de la langue, de son inertie, de la rigidité des définitions. Poétiser, en somme, c'est suggérer.
Certains poètes, je pense à Nerval, à Hölderlin, s'épuisent en vain à trouver le mot de l'absolu, le mot absolu, celui qui dirait tout, d'un seul jet, dans une fulgurance aveuglante, définitive. Et ne le trouvant pas ils multilpient, redupliquent à l'infini, égrenant sans fin des termes purement additionnels, qui finissent par se superposer, s'égaliser et se confondre dans la même impuissance verbeuse : Nerval s'épuise à énumérer les Sylvie, Aurélie, Stéphanie, Isis, Astarté, Cybèle, Aphrodite et autres, qui sont toujours, au bout du compte, la même image, insaisissable, fuyante et mobile de la même énigme personnelle : "la mort, ou bien la morte", comme il le suggère dans "Artémis " (Les Chimères). Et encore, dire "la morte", est-ce bien d'elle qu'il s'agit? Car cette morte, objet cruel d'un deuil impossible, n'est-elle pas la plus vivante dans le désir du poète, ni morte ni vivante, et vivant d'une existence de mort indéfinie et indéfinissable le long d'une oeuvre toute vouée à son adoration? Nerval se pendra dans une ruelle de Paris, à jamais incapable de trancher dans la chaîne du langage, de fixer son vertige, et de clore, si ce n'est par le suicide, cette quête éperdue d'une signification humainement assumable. Ce péril guette, à divers niveaux, tous les poètes, ces amants de la langue, ces déchiffreurs de vertiges, sauf à faire la part qui revient à la réalité
La mère perdue hante l'esprit de Nerval. Hölderlin, c'est la question du père. Mais je ne veux pas faire ici de psychanalyse. Je remarque simplement l'occurrence obsédante des signifiants paternels dans son oeuvre. " Pays du père, Dieu, mort de dieu, défaut du dieu, infidélité divine, - sans compter les innombrables figures de substitution, et cette ambiance d'effusion, de deuil sempiternel et impossible, cette nostalgie inconsolable, cet endeuillement de l'homme abandonné des dieux et ce courage aussi, héroïque, désespéré et finalement impuissant à venir à bout de l'énigme. "Je puis bien le dire : Apollon m'a frappé". Mais non de folie, comme on le dit si facilement, reléguant notre poète au rang de psychotique, mais d'une sorte d'effroi sacré. Panique, plutôt dionysiaque d'ailleurs, - mais pour Hölderlin Apollon a tous les caractères terribles du Dionysos de la tragédie antique - panique d'être confronté sans médiation à ce qui nous dépasse et nous emporte, lucidité supérieure en somme, d'un poète aveuglé par l'intensité de son intuition. Eblouissement vertigineux, jusqu 'à l'"ennuitement" fatal de ses dernières années. Lui, pas plus que Nerval, et dans un registre très différent, n'a pu, n'a su placer une butée dans le langage, une clôture symbolique, une "fin de non-recevoir" pour endiguer la sublime et terrifiante frénésie de l'esprit.
Quel est donc ce danger qui guette la quête poétique, chez les meilleurs d'entre les poètes? Ce sont les plus exposés, par une disposition particulière de leur esprit, sans doute, mais surtout par une sorte de sanctification de la langue. La langue doit tout dire, et ne le peut. On peut estimer qu'il s'agit d'une confusion du mot et de la chose. Le mot est chargé de débusquer la chose, de la nommer, de la circonscrire, de la présentifier dans l'ordonnance métrique. Le poème s'égalise mythiquement à l'univers. C'est admirable, et c'est dévastateur. Tentation démonique, sauf si le Daïmon se rebiffe, met le holà, crie au scandale. Sauf si le Daïmon, par la voix de quelque oracle salvateur, ou de quelque génie inspiré, ou de graves symptômes propitiatoires ne condamne l'entreprise poétique à l'échec, avant le drame.
Antigone s'opposant à Créon ne témoigne pas de quelque résistance féminine, ou"familiale", à l'ordre politique de la cité des hommes, comme le crut Hegel. Elle conteste plus radicalement le Zeus de la cité pour lui opposer "mon Zeus", la justice du dieu, de son dieu, du dieu vrai. Ce faisant, elle s'identifie outrageusement à Zeus en personne, et par fidélité inconditionnelle, commet le sacrilège, qu'elle expiera par la mort. An tigone s'estime elle-même, et elle seule, dépositaire de l'absolu, en mesure de faire entendre aux hommes la vraie justice, et de la sorte bascule dans l'injustice absolue. Confusion des genres : certes le Zeus de la cité n'est qu'un pâle succédané du vrai Zeus, mais elle oublie que ni les hommes, ni les femmes, n'ont à se confondre à lui et de parler en son nom. Impiété par excès. C'est en ces termes peut-être qu'il faut juger de cette ivresse dionysiaque du poète qui, dans le langage, poursuit l'entreprise insensée d'épuiser l'essence du réel.
Le dernier mot revient, une fois encore, à Pindare :
"N'aspire pas, mon âme, à la vie éternelle
Mais épuise le champ du possible".
J'ajouterais volontiers, sans ironie, le "chant", autant que le "champ" du possible.
07 août 2009
De "CHAOS" - et de la FAILLE
Que serait une faille, un trou que ne délimite aucun bord? Voilà une question de Moderne qui visiblement n'embarrasse pas Hésiode quand il rédige la Théogonie. Relisons quelques vers :
Or donc, tout d'abord, exista Chaos, puis par après
Terre Large-Poitrine, base sûre à jamais pour tous les êtres...(vers 116 et 117)
De Chaos naquit Erèbe et la Nuit toute noire
De Nuit naquit Feu d'en haut et Lumière du jour...(vers 123 et 124).
Quel est ce mystérieux Chaos d'où procèdent tous les éléments de l'univers? Chaos : ouverture, baîllement, hiatus. Originellement le mot n'évoque pas particulièrement le désordre. D'après ce texte Chaos est totalement indéterminé. On n'en peut rien dire, si ce n'est précisément qu'il est antérieur à tout temps mesurable, à toute histoire. Les choses commencent avec la naissance de la Nuit, du Ciel, du feu, du jour, et de la terre. Toute explication, toute interprétation serait ici incongrue. Il suffit au poète d'énumérer. En donnant le mot juste, il donne définitivement le sens, il "réalise" en quelque sorte la Vérité. Le Logos qui énonce est auto-suffisant, et le poète est toujours vrai. C'est du moins ainsi que les Grecs de la tradition voient les choses. Dans le poème la Parole de Vérité séjourne et brille, immédiatement sensible aux auditeurs.
Le traducteur (Jean-Louis Backès dans Folio) propose Faille pour Chaos. Cela évite le contre-sens sur le désordre. Mais aussi, comment concevoir une Faille qui ne serait pas déchirure d'un tissu préexistant? Nous voilà pris aux rets de la raison raisonnante. C'est le meilleur moyen de rater l'esprit de cette Vérité du poème, plus vraie que toute vérité rationnelle.
Nous n'en sommes pas si loin quand nos astrophysiciens évoquent une nébuleuse "soupe primitive" suppposée antérieure aux premières secousses du temps. L'origine est rigoureusement impensable. Dès lors le mythe conserve à jamais son éclairante obscurité. Notre science est notre mythologie, à ceci près qu'elle n'a aucune vertu poétique. D'où l'actualité paradoxale d'Hésiode.
Mais cette aporie est précieuse pour saisir l'essence du langage. Que je dise Faille, ou Chaos, ou Tao, ou Soupe Primitive, peu importe en somme puisque je ne dis rien, si ce n'est mon impuissance à nommer, me réfugiant dans une pure logomachie? Un signifiant ne se définit que par différence avec un autre. Le langage, pour exister comme tel, suppose originellement deux termes qui se distinguent. Le poète qui nomme le Chaos ne livre aucun savoir, il le sépare de ce qui suivra, il délimite, il écarte, il isole le domaine de l'originaire, le contient, le retient et le protège comme savoir impossible. "De Chaos il n' y a rien à dire. Toutefois je le nomme, non pour en révéler la nature, qui m'échappe autant qu'à vous, mais pour le situer, et le situant, le conserver dans la mémoire des hommes, inexploré et obscur, trace d'un Avant inconnaissable. Il vous suffira d'en recevoir le nom. Rien de plus pour les mortels".
L'édifice du langage repose sur un indicible. Vouloir le saisir par le langage même relève de la démence. Peut-être la poésie, et le mythe, sont-elles une sorte de délire dont la fonction paradoxale serait de désigner par le verbe, de sauvegarder ce qui, à jamais, est celé dans le pli de l'impossible.
02 août 2009
De la METAPHORE
Meta-phorien c'est trans-porter. Porter au delà. Faire passer d'un registre à un autre. La métaphore est au principe de l'activité poétique. Remplacer une idée par une image, par exemple : le lion pour la puissance paternelle ou royale. Dans cet exemple le même signifié court du premier registre au second, seule change le signifiant. Quand je veux saluer la virginité je parlerai de la neige immaculée. Le problème c'est qu'en recouvrant le premier signifiant (la paternité, la virginité) par le second (le lion, la neige) je cours le risque d'obcurité. Mais aussi quel merveilleux déplacement! J'ouvre à l'imagination l'espace de l'infini.
Hume avait recherché les principes généraux de l'asssociation des idées. Ce qui lui fit découvrir la similtude et la contiguité. Par la simitude j'accède à une série quasi infinie de sensations, d'impressions, d'images et d'idées qui s'appellent par une sorte de parenté sensible ou intellectuelle. C'est déjà ce qu'on appelle ici la métaphore. Quant à la contiguité, sapatiale ou temporelle, elle nous invite à investiguer le proche, et de proche en proche, à parcourir un vaste espace de proximités, sans autre lien que la proximité elle-même. La contiguité est factuelle, sans nécessité interne, "phénomélogique" si l'on veut. Pensant à la Gascogne j'en viens tout naturellemnt aux Gascons, à D'Artagnan, à Porthos, à Athos, à Aramis, à Monsieur de Tréville, à Alexandre Dumas, aux contemporains de Dumas, et ainsi de suite. Série sans logique de nécessité, livrée aux caprices de ma mémoire, et quasi inintelligible à autrui. Pour en suivre le décours il faut un compendium, un livre de bord, une boussole. Dans la métaphore, à l'inverse, le lien paraît naturel, ou pour le moins déchiffrable. Un sens est préservé, parfois inapparent, mais en principe intelligble. C'est ce qui fait la puissance de l'évocation poétique.
Freud oppose la condensation (Dichtung) ) au déplacement (Verschiebung). La condensation reprend la métaphore, le déplacement la contiguité. Remarquons qu'en allemand Dichtung veut dire condensation, mais aussi poésie. Le lien de la métaphore et de la poésie se trouve ainsi confirmé par la logique langagière. Nos rêves sont des productions poétiques à part entière, mais non sans participation du déplacement, ce qui complique le travail d'interprétaion. Nous savons aussi qu'il ne suffit pas de rêver pour faire de chacun un poète. Du moins la puissance latente de l'inconscient est-elle située du côté "poiétique".
Lacan remplacera clairement la condensation freudienne par la métaphore, et le déplacement par la métonymie. L'inconscient, pensé comme langage, suit les règles de la rhétorique.
La poésie, donc, est métaphore. On peut se demander pourquoi. La métaphore peut tourner à l'obsession, au tic littéraire, embrouillant le malheureux lecteur dans un écheveau inintelligible d'images et de références. C'est l'effet que me fait parfois la lecture de tel poète moderne qui semble plus soucieux de dérouter le lecteur que d'éveiller sa créativité. La métaphore, pour être juste et signifiante, doit exprimer une logique nécessaire, immédiatement sensible, irradiante. C'est évident chez Héraclite. Il n'est obscur que pour le paresseux, ou l'intellectuel gâté par le rationalisme(Socrate).
"Le dieu est un enfant qui joue aux osselets". Ici la métaphore explose sous l'effet d'une prodigieuse surdétermination, qui accueille, légitime, exalte une pluralité de significations. Notre curiosité métaphysique, notre sensibilité artistique, notre ignorance ouverte, notre savoir même sont potientalisés à l'extrème, déverrouillés, sublimés dans une expectative pleine de recueillement, de gratitude et de beauté. Au sens strict nous ne comprenons pas, mais d'une manière paradoxale nous sommes parfaitement éclairés, conviés à la table de Zeus, à partager le nectar et l'ambroisie.
Rares, et précieux entre tous, sont les poètes qui nous exaltent de la sorte. Non par quelque complaisance morbide au mystère, mais dans la parfaite clarté, la parfaite synthèse du corps, de l'âme et de la pensée.
25 juillet 2009
La PIE JACASSIERE : tanka
Vivace la pie
Pica-pica, pique-assiette
Nourrit ses petits
Oiseau d'hier et de demain
C'est toujours même refrain.
NOTE : Pour m'inscrire dans la trajectoire tracée par le bon oncle Arthur je remarquerai que si la Volonté est informe et indéfinissable, elle s'exprime fort naturellement dans des Formes relativement fixes, dont les espèces animales fournissent une approximation plus que suffisante. Répétition des mêmes structures à travers le temps, jusqu'à ce qu'une Force, ou un ensemble de forces contraires les détruise, au profit de Formes nouvelles. Ainsi en alla-t-il des dinosaures et de bien d'autres espèces. L'homme lui-même n'est qu'une forme parmi d'autres, résistante certes, mais soumise aux mêmes caprices de la nature. La Forme est une objectivation temporelle de la Volonté éternelle et indestructible.