04 juillet 2008
SINGULARITE et IDIOTIE
Qu'est-ce que la singularité, une fois écartée la référence à l'identité.(Voir mon article plus haut : identité et singularité) Cette question revient à se demander si, hors les consignations sociales, culturelles et sociales, il reste quelque chose en propre à ce qu'on appelle la personne ou l'individu, ou le Self, ou toute autre dénomination courante. Qui suis-je, si j'écarte ce que je suis pour moi et pour les autres, donc toutes les images, représentations, rôles, statuts, et autres conventions, imaginaires ou symboliques? En toute rigueur on répondra : l'insaisissable singularité qui fait que je ne suis pas un autre que moi, que j'ai ma façon à moi de respirer, de manger, de sentir, de penser, d'agir ou de ne pas agir, de me situer dans le temps du monde et d'élaborer mon histoire. De tout cela on peut toujours parler en langage conventionnel, et d'ailleurs, qui s'en prive, mais allant plus loin, j'aimerais que l'on abandonne toute cette fricassée de notions et de fictions collectives pour tenter de dire vraiment s' il reste quelque chose en propre, de singulier précisément, de non communicable, d'indéfinissable et non moins réel pour autant, ce que dans la tradition occidentale on appelait l'âme, dont le sort nous était plus précieux que la vie même.
Singulier n'est pas particulier si particulier désigne le partiel ou le partial, donc un sous-ensemble d'un groupe qui l'englobe. Le particulier s'oppose au commun. En grec koinon c'est le commun - le singulier c'est l'idios! Ce terme ne renvoie pas à une imbeccilité ou une déficience morale, mais à ce qui ne se range pas dans les ensembles constitués, donc exceptionnel, privé, spécial, original. L'idiot c'est l'original, avant de devenir le crétin dans l'évolution sémantique de la langue française. C'est à cette acception qu'il faur revenir, en deça de la connotation laudative (exceptionnel) ou péjorative ( 'ytange ou choquant). le singulier n'est pas une varaiante du particulier, c'est une catégorie totalement différente, qui se soutient et s'affirme en soi et par soi, et non par différence intentionnelle. Je suis singulier non pas parce que je cherche à l'être, ce qui serait affectation ou hypocrisie, mais je le suis de nature, me vivant de toujours comme inassimilable à nul autre, original si l'on veut, mais au sens d'originaire. Le singulier n'est pas exceptionnel, ce qui serait encore comparer, situer hors norme, ne serait-ce que comme confirmation de la norme. Non pas : le singulier ne se signale que dans le rapport direct à soi-même, étrrange et étranger si l'on veut, si l'on juge du dehors, mais parfaitement identique à soi dans l'univers interne : "je" suis "je". Et encore, ce redoublement du "je" est-il suspect, puisque par définition le singulier ne souffre aucun redoublement, aucune répétition, aucune proposition extensive qui chercherait à l'expliciter. Le dé-finir, c'est le tuer. C'est dans ce sens , je suppose, que l'on a pu dire que la rose n' a pas de pourquoi, ni de pour-quoi. Ni cause ni finalité. Et me^même c'est trop dire que d'évoquer une identité de soi à soi. Non, un seul mot : singularité.
Soit dit ern passant, c'est pour cette raison que le fameux principe d'identité me fait bien rire. Comment affirmer que A=A sans se surprendre à radoter comme un vieillard caccochyme! A, cela suffit. Ajouter ègale A c'est dédoubler le A entre celui qui est et celui que l'on pense, c'est s'épuiser à rechercher une impossible coincidence. Je dirais de même pour ceux qui affirment de dieu : "je suis celui qui suis" Une telle proposition éveille le soupçon au lieu de l'endormir! Décidément, l'identité n'est pas la singularité!
De la singularité je ne puis donner de définition, mais je peux tenter de la situer. Soit elle se confond avec une substance personnelle indéracinable à la manière de la chose pensante de Descartes ou de l'âme chrétienne. Soit j'affirme qu'il n' y a rien que des apparences et des rapports interdépendants : anatta de Bouddha, que l'on traduit par non-soi. Mais Bouddha ne dit pas que l'âme n'existe pas, il dit qu'il n'existe pas d'âme substantielle, fixe, durable et immortelle, ce qui est bien différent. Généralement, dans une lecture hâtive, on tire Bouddha du côté du nihilisme. C'est une erreur. Bouddha suit la Voie du Milieu : ni éternalisme de l'âme substantielle à quoi s'identifier, ni nihilisme, c'est à dire néant d'existence. Le singulier est bien existant, mais pas sur le mode d'un être substantiel. Il est un agrégat d'agrégats (théorie des cinq agrégats) donc une existence toute relative, fuyante, évanescente et impermanente, mais réelle tout de même, quoique sur un mode quasi impensable. De même pour un Epicurien, s'il y a un Moi, et il ne fait aucun doute qu'il y en ait autant que d'individus puisque les deux termes sont superposables, il ne peut être autre chose qu'un conglomérat d'atomes et de vide voués à la dissolution. Cela n'empêche pas chaque corps d'être une combinaison unique, originale, "idiote", sans double ni réplique. Si nous sommes irremplaçables ce n'est pas au titre d'un mérite particulier mais de ce que chacun et chaque chose est unique à être soi.
Si la morale estle discours normatif de la collectivité et des religions pour ranger les particuliers à l'ordre commun, l'éthique sera la pensée et la pratique du singulier. C'est cela que l'on oublie, c'est cela qu'on refoule. Et c'est cela seul qui fonde authentiquement l'existence.
03 juillet 2008
ISONOMIE : de l 'EQUILIBRE GLOBAL
Tout un chacun se croit rapidement quitte avec la pensée D'Epicure, la croyant facile et somme toute assez banale. Il n'en est rien. J'estime, quant à moi, que c'est l'une des plus subtiles et des plus difficiles. On se laisse égarer par la simplicité des formulations et des sentences, on croit avoir compris, et il n'en est rien. En fait cette doctrine, et son intuition centrale, ne cessent, comme le refoulé, de faire retour dans les interrogations les plus serrées et les ardues. Pour s'en convaincre il suffit de reprendre attentivement la Lettre à Hérodote où Epicure expose sa physique avec une clarté et une densité incomparables.
Je reviens ici sur une notion capitale, assez négligée par beaucoup de lecteurs.
Isonomie : loi de l'équilibre général. Qu'est-ce à dire? Pour comprendre il faut rappeler quelques données fondamentales. L'univers est le Tout. Rien en dehors de ce Tout, infini dans le temps et l'espace. Ce Tout comprend un nombre infini de "mondes" comme le nôtre, plus ou moins étendus, et comme tout corps, soumis aux lois de l'apparition et de la disparition. Des formes naissent par combinaison, durent un temps, et disparaissent par décomposition. Il faut clairement opposer le Tout infini et éternel, aux corps constitués, mortels, issus de l'agrégation de ces particules élémentaires qu' Epicure nomme "atomes "( = insécables). En toute rigueur les atomes sont éternels comme le vide dans le quel ils voyagent à l'infini. De vraiment réel n'existent que les atomes et le vide, dont la somme inpensable et irreprésentable constitue le Tout éternel. Les corps constitués sont des agrégats, conglomérats, combinaisons aléatoires et périssables. Donc deux régimes bien différents : éternité des atomes, du vide et du Tout, sans origine et sans fin. Naissance aléatoire, durée relative, décomposition des corps, retour à l'élémentaire par dispersion, destruction, usure et érosion des corps. Au total rien ne se perd, rien ne se crée. Il faut, par cohérence intellectuelle, spéculative et intuitive, penser le Tout comme constant dans sa masse, son volume, son infinité enfin, sans quoi, comme le montre notre auteur, la somme globale se serait défaite depuis longtemps, ou serait en train de se défaire, ce qui ramènerait l'univers au néant. Inversement on ne peut penser une origine : de quelle Bouche d'Ombre, de quelle caverne, de quel Chaos émergerait cet univers, comme un deus ex machina? C'est là le risque suprême assumé par la pensée matérialiste : penser l'univers comme non créé, non né, non conçu ou fabriqué par une quelconque puissance surnaturelle. Dans la Physis infinie tout est physique, atome, corps, ou vide. Rien d'autre ne se peut penser sans contradiction, ou délire mythologique . (On songe inévitablement aux spéculations légendaires des poètes Homère et Hésiode qui font naître notre monde d'un décret, d'une intention, d'une origine fabuleuse à partir d'un immense trou originel, sans que l'on puisse comprendre jamais le comment et le pourquoi). Etre idéaliste c'est se réclamer d'un volonté, d'une intention cosmique, d'une raison universelle, d'un Logos tout puissant, cause et destination du monde. Etre matérialiste c'est assumer l'énigme d'une absence d'origine et de fin et de finalité, donc se connaître totalement ignorant face à ce mystère absolu d'une réalité sans cause, autosuffisante, éternelle et infinie dans tous les sens. In-signifiance d'un univers qui "est" sans cause ni raison, sans début et sans fin, et dont chacun de nous est une parcelle infinitésimale, mortelle comme tout corps, éternelle au niveau des composants atomiques.
L'isonomie désigne donc cette réalité globale d'un univers qui, DANS SA GLOBALITE, est toujours identique à soi, sans augmentation ni diminution puisqu'il est le Tout alors que, au niveau des compositions atomiques, règne le plus grand hasard pensable : tel monde se constitue par accumulation de matière, au détriment de tel autre qui éclate sous le feu des galaxies environnantes, tel monde naît, tel monde meurt, ici c'est la disette et la famine, là c'est l'opulence d'une nature généreuse, ici le désert, là des plaines fécondes. Ici des animaux à cornes, à serres, à ongles, à nageoires, à bec et queue, là de hideux monstres marins et sousmarins, ici la sauvagerie, la discorde, la haine et la guerre, là bas la douce paix du jardin et la plus fine culture que l'on puisse imaginer. C'est que la loi d'isonomie ne concerne pas seulement les astres, constellations et immensités galactiques. Elle se vérifie aussi au niveau des vivants, végétaux, animaux, et peut-être ailleurs, dans des mondes lointains, sous d'autres formes à nous inconnues. La vie de l'un est la mort de l'autre. Des formes naissent, d'autres les détruisent pour disparaître à leur tour. Inutile de rêver d'une immortalité de notre monde, ni de notre humanité. Rien n'empêche de penser que des milliers de mondes comparables au nôtre aient déjà sombré de par le passé. Et puis, que signifie passé, présent et avenir dans le régime de l'éternité de l'Aïon?
Isonomie absolue du Tout. Isonomie absolue de l'éternelle Physis, isonomie relative des êtres vivants et des sociétés, animales ou humaines. Dans le mouvement universel tel corps qui se constitue par agglomération, déclinaison (clinamen) d'atomes, se régule par lui-même selon une loi d'autoconservation relative, cette liaison "vénérienne" dont parlera Lucrèce : entendons : la déclinaison des atomes produit des chocs microscopiques, entraînant des cascades de chocs, heurts et accrocs, source de nouvelles combinaisons, imprévisibles puisque la forme complexe naît de la combinaison aléatoire des éléments simples (les atomes), mais qui tendent à se coaguler, fixer, aimanter quelque temps ("les contrats vénusiens"), avant d'être repris dans le tourbillon cosmique universel. On peut donc admettre que ces combinaisons éphémères n'en sont pas moins une forme d'isonomie, mais soumise au temps, et vouée à la décomposition. Telle société se crée et se développe, Athènes illumine le monde méditerrannéen des feux de se sa haute culture, la pensée d'Epicure règne par tout le monde habité, puis surgit la peste, les Barbares débarquent, les grands textes sont brûlés, le monde meurt dans l'attente d'une autre civilisation qui fera refleurir la culture, les arts et la pensée du Maître. Isonomie relative dans l'isonomie totale.
Que tirer de cela? L'isonomie est la loi du Tout, disons de l'univers dans son absolue et inconcevable totalité. Pour nous, les hommes, cela reste une figure grandiose et nécessaire de La Physis, nature éternelle. C'est sur fond d'éternité qu'il faut penser la vie, non comme vie individuelle, mais cosmique. Je survis, si l'on veut absolument survivre, dans le jeu tourbillonnaires des atomes. Soit. Mais au niveau de la vie empirique, rien ne protège de la mort, aussi certaine que la naissance. Rien n'assure la survie de la culture. Et plus encore : ce qui se fait ici n'est pas sans rapport avec ce qui apparaît là bas. La totalité nous échappe absolument. D'où les résolutions éthiques de l'épicurisme : n'attends pas que le monde s'améliore pour t'améliorer. N'atteds pas un quelconque progrès social pour être heureux aujourd'hui. N'attends rien des princes ni des puissants. Compte sur toi, invente ta vie. Et puis ceci encore : cache ta vie. N'expose pas nutilement tes talents et tes petites misères. Vis au Jardin, et si tu es seul par nécessité ou hasard, crée en toi-même ce jardin de félicité, qui témoigne, face à l'évanescence des choses de ce monde, d'un bel et noble effort de courage et de beauté. Ne compte ni sur la Destinée, ni sur la Fortune, ni sur la Chance, ni sur l'Etat, ni sur la Révolution, ni sur les princes, ni sur les dieux pour t'amender dans le sens de la vie heureuse. Seules la sagesse et l'amitié véritables sont des biens immortels dans un monde morteL.
PS : "Ce qu'on gagne d'un côté on le perd de l'autre". Mais aussi, inversement : "ce qu'on perd d'un côté on le gagne de l'autre". Jamais de gain total, ni de perte absolue. Le tout est inaccessible, aussi bien dans l'ordre de la réalité que de la jouissance. Le plaisir donc est limité, comme la vie elle-même. C'est dans la finité du réel et la finitude de la vie physique et psychique, entre des limites précises et infrangibles, qu'il faut et qu'il suffit d'affirmer la vie heureuse. Rien à voir avec les morales de l'infinité, comme celles des religions monothéistes fondées sur la culpabilité, où le salut est indéfiniment éloigné et finalement inaccessible. C'est dans l'épicurisme que s'affirme le plus nettement, comme dans Pyrrhon, l'esprit de la sagesse grecque traditionnelle : "rien de trop'" - "pas plus ceci que cela".
01 juillet 2008
IDENTITE et SINGULARITE
J'ai bien des réticences, je l'avoue, envers la notion d'identité. Car enfin, quoi que l'on fasse, l'identité est sociale, c'est à dire conventionnelle et statutaire. L'identité ne peut se poser que par la différence. Qu'est-ce qu'un âne? Tout ce que je peux en dire c'est que ce n'est pas un cheval, ni un baudet, ni un bardot, ni un zèbre, ni tout ce que vous voudrez dans le vaste monde. Ce qui définit l'âne c'est précisément de n'être rien de ce que sont les autres, malgré les ressemblances éventuelles et les comparaisons possibles. Maintenant, quant à dire ce qu'est l'ane en soi et par soi, il faut avoir la naïveté d'un socratique pour imaginer une définition valable. "Dis-moi ce qu'est le juste, toi qui veut traîner ton père en procès!". Le malheureux interlocuteur de Socrate pourra s'échiner tant et plus, il est bien évident qu'il ne trouvera pas de définition, et ce ne sera pas de sa faute, ou par péché d'incompétence : ce qu'il ne voit pas, et Socrate pas davantage, c'est qu'une définition est à jamais impossible, qui dégagerait la chose en soi, puisque pour la définir il faut s'appuyer sur une batterie de termes voisions ou opposés, tous aussi peu définissables en soi, si bien qu'on ne définit jamais jamais rien, si ce n'est par convention : j'appellerai "droite" la ligne la plus courte qui va du point A au point B. C'est ainsi que l'on fait dans les sciences, et l'on fait bien puisqu'en somme on ne peut jamais aller au delà.
Dans le domaine psychologique il en va évidemment de même, puisque c'est la loi du langage. Mon identité c'est d' abord la carte du même nom, sans laquelle je ne suis plus rien socialement parlant. "Vos papiers, monsieur, et plus vite que cela!". Et que donne une carte d'identité? Un nom - celui de votre père vraisemblablement - un ou deux prénoms qu'on vous a collés gratuitement à votre naissance, des dates diverses, des chiffres "identificatoires", éventuellement, par mauvais temps, une étoile jaune ou un signe d'infamie, bref vous êtes un numéro dans le vaste échiquier du socio-politique, étiquetté, classé, répertiorié, immédiatement repérable où que vous soyez pour peu qu''on ajoute la carte de crédit, le chéquier, la carte électorale, le numéro de portable - il est effrayant de voir combien votre fameuse identité est en fait désidentifiée, chosifiée, réifiée dans cette société "libérale" de contrôle absolu. L'identité sociale est la plus merveilleuse machine d'aliénation qu'on ait jamais inventée, discrète, imparable, sans ratage ni échappée possible - du mpoins pour celui qu'on qualifie d'honnête citoyen.
On me dira que je joue sur les mots, que l'identité ne se limite pas à un grimoire fumeux de gendarmerie. Soit. Vous dites que vous êtes de telle ou telle région, vous voilà donc périgourdin ou breton, que vous pratiquez telle ou telle religion, vous voilà donc protestant ou bouddhiste, que vous exercez telle profession, vous voilà ingénieur ou manoeuvre, et ainsi de suite. A chaque fois vous subissez une réificatiion supplémentaire, à se demander où est passé le bonhomme! Eh bien, justement, il est trépassé sous le poids des chosifications, définitions-finitions successives! Mais alors, direz-vous, il ne resterait plus rien? Qui sait? En tout cas quoi que vous disiez de plus, cela ne fera que rajouter un élément supplémentaire de chosification : "j'étais manoeuvre, j'ai suivi les cours du soir, me voilà ingénieur, je ne crois pas en dieu, ni à rien d'ailleurs, si ce n'est à l'honneur de la patrie". Bien. Vous voilà donc patriote, et ce terme vous convient aussi peu ou aussi bien que tous les précédents. Faites le tour du dictionnaire, pas moyen d'échapper à cette barbarie civilisée.
Aujourd'hui, face à la globalisation, les crises identitaires reprennent de plus belle, avec leur charge émotionnelle et dévastatrice. Chacun se sentant noyé dans l'immense empire de l'ultracapitalisme mondial va se chercher de petites causes identitaires locales, plus ou moins obsolètes, pour protester de son irréductible originalité. Et voilà le retour des petites et grandes haines, des conflits de dogme, des séparatismes, régionalismes, fondamentalismes et intégrismes. On se veut plus juif que juif, plus blanc que blanc, comme la fameuse lessive de Coluche. Multiplication, diversification, soustractions, déviations et dérives, chaque groupuscule y va de sa pathétique guerre de religion, ne serait-ce que pour la sauvegarde du pinard local ou des handicapés de la main gauche! Qu' importe le flacon pourvu qu'on ait l'ivresse. L'ivresse d'une identité affichée, exaltée jusqu'au sublime, affirmée jusqu'au trépas. Je suis ceci ou cela qu'importe, mais par là je suis!
On me raconte qu'il est impossible de pénétrer sur le territoire américain sans s'être préalablement réclamé d'une confession religieuse, n'importe laquelle pourvu qu'on en ait une! Il faut croire que là-bas on n'aime pas l'indéterminé, l'incertain, l'indéfini. Permanence du bon vieux Western : " Un bon apache est un apache mort".
Mais alors qui suis-je? Impossible de le dire. Vous direz tout au plus un peu quelque chose sur ce que vous êtes, cette identité fallacieuse et vraie en même temps qui vous assure quelque existence dans le monde social. Mais si vous perdez vos papiers à l'étranger, si vous perdez la mémoire en plus, qui êtes-vous?
Le "Qui" n'est pas le "Que". L'identité ne livre que le "que", avec bien des réserves par dessus le marché! Car on peut tricher, au moins un certain temps. Dans la dictature absolue qui nous guette on ne pourra peut-être même plus mentir, dissimuler, simuler ou extravaguer ; nous serons tous fichés jusqu'au trognon, aussi localisables que le prisonnier lâché sous conditions avec une puce électronique dans la peau. Cette aimable tyrannie fera rire des machines grossières et patibulaires d'un Hitler ou d'un Staline. Plus besoin de goulags. Le goulag s'installe insidieusement à chaque coin de rue, à chaque nouvel appareil de surveillance, à chaque radar, et demain il y en aura partout, jusque dans le Surmoi de chaque "citoyen", avec en plus, vraisemblablement, la bénédiction collective! Que ne ferait-on pour la sécurité?
Citoyens Lamdas du monde entier, que faites vous pour votre sauvegarde?
Loin des religions, sectes, fratries et autres confréries le philosophe est celui qui est concerné par la question de la singularité. " Que sais-je" demandait Montaigne. Aujourd'hui la question est plutôt" Qui suis-je". Et cette question ne supporte aucune réponse positive qui nous ferait retomber dans le marécage de l'identité. Pourtant il faut bien un mot. Le terme "singularité" me semble le moins mauvais, pour l'instant du moins, pour qualifier cette "chose" que nous sommes chacun de nous, irréductible à toute définition, tout concept, tout savoir et prévoir, - sans quoi la dictature a déjà répandu son flilet noir sur le monde habité.
25 juin 2008
DE l' OBSCENE
L'obscène est un produit particulier de la mise en scène. Un décor, une salle de spectacle par exemple, ou un cabaret, une ambiance feutrée, en demi-teintes, claire-obscure, un plateau, une femme qui se déshabille lentement en musique, cela ne fait pas encore obscénité : c'est un sorte de raffinement de l'attente,un jeu subtil avec le désir de voir qu'on satisfait par degré pour le decevoir soudainement à la fin : c'est la mise en scène bien rodée, sans surprise, du spectacle de cabaret. L'obscène commence au delà d'un certain degré de tolérance publique à la révélation, dans une intention de choquer par l'exhibition de l'intime le plus intime, la mise à nu du secret, la désacralisation violente du sacré. Aussi pense-t-on le plus souvent aux exhibitions sexuelles, mais toutes ne sont pas obscènes. La vision d'un dieu grec intégralement nu, comme le fameux Zeus brandissant la foudre, malgré l'impudeur relative d'un sexe viril intégralement donné à voir, n'a rien d'obscène. Pas plus le Michelangiolo de Florence au centre de la Grand'place. Le visiteur non prévenu aura un moment de stupeur devant la crudité du spectacle, mais non pas le sentiment de l'obscène. Dans ces oeuvres d'art rien ne conspire au scandale, mais tout invite à la contemplation émue et reconnaissante.
Dans l'obscène il ya un élément de surprise et de choc. Je me promène tranquillement en ville, un homme exhibe brusquement son sexe dressé devant une jeune fille éberluée. On criera à l'obscénité, au viol visuel, à l'outrage aux moeurs, la police viendra ceuillir proprement l'original pour le mettre en détention. Ici nous avons la conjonction de plusieurs facteurs : choc délibérément asséné à une personne qui n'est en rien concernée par les fantasmes de l'exhibitionniste, qui pense à tout autre chose avant que d'être agressée par un spectacle sexuel qu'elle n'a nullement envisagé ni désiré. L'obscène c'est de l'effractif, donc une sorte de viol, de passage en force à travers la barrière de la peau psychique, une violation de territoire. On sait par ailleurs que cet acte est une forme de sadisme par déplacement du tactil au visuel : on force à voir, sans préparartion, sans consentement de la "victime", dans la brutalité du dénudage. C'est le choc infligé à la jeune fille qui fait jouir l''xhibitionniste : "Tu as peur, tu es choquée, traumatisée, effarée jusqu'à l'orteil, trouée de part en part - donc je suis! Je n'ai vécu et travaillé et rêvé que pour ce mioment unique d'exaltation souveraine, de folie extatique, d'ultime et absolue parousie de mon secret désir! Peu m'importe la suite. J'aurai vécu d'avoir forcé ton désir à se couler dans le mien, à te contraindre à ce terrible aveu à toi-même : petite gourde sans cervelle, je te révèle ton aspiration inavouée, ton obsession première et dernière!". Et ce qui ajoute encore à la jouissance éprouvée c'est le scandale public, l'effarement des spectateurs, leur trouble qui les jette avec lui et elle dans la plus grande obscénité. Magré qu'on en ait, l'obscénité, comme l'angoisse, est contagieuse!
Quelles sont les thématiques obscènes par excellence? On vient de parler du sexe, notamment dans sa dimension organique et ostentatoire, tout en relevant le fait que cet élément à lui seul ne suffit pas. Il y faut une intention, celle qu'on qualifie de perverse. Jouer avec la loi, transgresser en toute conscience tout en feignant l'ignorance. Mais en soi le sexe n'est pas obscène. C'est la présentation sans voile des actes, rapports et agissements qui relèvent en principe du plus intime, donc de l'occulté. C'est là qu'intervient le pornographique pour prendre le relai de l'érotique. Mais que cherche-t-on donc à voir dans un coït, quand tout un chacun sait parfaitement ce qu'il fait lui-même avec sa partenaire. L'obscène est toujours le fait de l'autre, et ce qui m'est propre, je le trouve sale chez autrui (Pour reprendre les distinctions récentes de Michel Serres). La question devient donc : qu'est ce qui fait jouir l'autre? en précisant que dans le fantasme il ne s'agit pas de n'importe quel autre, mais d'un autre secret et intime lui aussi, jusqu'à coïncider mystérieusement avec mon autre intérieur, qui n'est au fond que moi-même.
Je vois, pour finir cette approche trop rapide, deux formes particulièrement intéressantes de l'obscène, d'une part dans le désir effréné d'assister à sa propre conception, donc à la "scène primitive" où nos parents nous ont conçu dans l'amour ou la haine, et, après la mort, de se représenter son propre cadavre, avec la scène familière des pleurs et des gémissements qui accompagneront ma mise en bière. Dans les deux cas nous rencontrons un impossible : impossible de voir la "scène primitive" puisque je n'étais pas né et que je ne pouvais rien voir, sauf à remonter le temps. Ce que je vais fantasmer est toujours un succédané de l'impossible. Et pour ce qui est de la mort j'invente un moi fantasmatique bien vivant supposé assister à mes propres obsèques. Nous avons là deux blancs dans la représentation, deux énigmes sans solutuon, que le fantasme viendra boucher avec ses constructions plus ou moins déirantes. Deux trous noirs si l'on préfère, et ici blanc ou noir cela revient au même! Peut-être tenons nous là quelque vérité sur l'obscène. La fascination trouble de l'obscène vient de ce qu'il s'essaie à représenter l'irreprésentable, dans un invraisemblable défi lancé à l'impossible.
Ajoutons enfin, pour faire bonne mesure, que c'est par là que la question de l'obscène se rencontre à celle de l'inceste. Il s'agit bien de franchir des limites sacrées où l'énigme du sexe cohabite avec celle de la mort.
"La nature aime à se cacher" disait Héraclite. Isis ne se présente jamais sans voiles. Voile et viol, quel rapprochement significatif! Eh bien soyons gentlemen, et laissons à nos femmes leurs parures exquises et leurs petits ou grands secrets!
24 juin 2008
De l' ABJECTION
Pourquoi ce que nous qualifions d'abject provoque-t-il en nous une irrépressible répulsion? Cela heurte évidemment notre conscience morale, à supposer que nous en ayons une. L'acharnement de trois ou quatre malfrats armés sur un pauvre gamin sans défense nous paraîtra abject. La torture pour le plaisir sadique, le détournement des aides aux sinistrés par des bandes maffieuses, l'organisation systématique de l'appauvrissement voire de la famine, les maltraitances et autres fléaux heurtent notre sensibilité frottée de morale, nos convictions les plus chères et nos valeurs les plus légitimes. Mais, parce qu'il y a un mais, de la sorte nous nous dispensons le plus souvent d'analyser plus profond, et de découvrir que notre gêne n'est pas seulement une pure et simple condamnation, mais un ingrédient plus complexe de jouissance inavouable et de culpabilité. Et pourquoi la culpabilité si nous n'avons aucune participation aux faits? C'est sans doute qu'il existe en nous une secrète participation psychique, des résidus non règlés de sadisme inconscient, ou de masochisme secondaire. C'est là qu'on retrouverait quelques aphorismes énigmatiques de Lacan : " je pense où je ne suis pas" ou " Je désire ce que je ne veux pas". Je me pense comme sujet moral, je me veux social et moral, et je me découvre secrètement pervers. Mon désir ne se plie pas complètement aux lois, ni de la cité ni de ma psychè socialisée. Quelque chose résiste à la moralisation, quelque chose tire du côté de la jouissance inavouable, du fantasme pervers, de l'insociabilité si l'on veut, mais surtout vers l'archaïque, le démoniaque et le diabolique. Satanisme du saint qui se veut saint et qui n'est que barbare ou fanatique. Il y a dans les religions quelque chose de cette horreur, si l'on songe à l'Inquisition, aux persécutions et aux régimes théocratiques. Bien entendu le totalitarisme n'est pas en reste, et c'est que ce régime prétend absorber le sacré dans le profane, et se retrouve immanquablment à créer des goulags pour incrédules et autres sceptiques récalcitrants. Bref, ce qu'on chasse par la porte revient par la fenêtre. Il serait bien vain de croire que l'on puisse évider totalement l'inconscient de ses miasmes. L'excès de contrition fabrique des pervers.
Tout ceci nous invite à mieux examiner les rapports complexes du désir et de la Loi. On pourra distinguer une fausse loi, celle d'un Surmoi tyrannique, sadique-anal, persécuteur dont la fonction serait de créer une obéissance inconditionnelle aux diktats extérieurs : parents, professeurs, gendarmes, police, Etat, parti etc. "Sustine et abstine". Dans le genre les Stoïciens font fort, mais Rousseau de même qui exige une soumission inconditionnelle à la Volonté Générale. Tout cela n'engendre que dictature et totalitarisme. le pire étant que celui qui se soumet de la sorte se croit en paix avec sa conscience, alors qu'il est traître à la véritable Loi fondamentale. Celui qui ouvre le portail d'Auschwitz n' a-t-il pas l'aval de son supérieur? Et ainsi de suite. Si bien que nul n'est reponsable et tous coupables. Le Surmoi ne fabrique que des lâches, des peureux, des obsessionnels et des mélancoliques. La dernière volonté du Surmoi n'est-elle pas d'écraser, limer, éradiquer le désir? Paradoxalement le Surmoi qui se veut l'incarnation de la Loi en est la premier contempteur, transgresseur et négateur : le pervers joue avec une loi qu'il feint d'ignorer pour mieux la contester. C'est ainsi que Savonarole, pour rédimer la luxure des Florentins, les jette dans la terreur, l'obscurantisme, la délation et le bûcher. Pour combattre le vice il verse dans le crime.
Cela mérite une première conclusion : dans tout système de savoir ou de pouvoir il a un restant de non-éliminable, une part maudite si l'on veut parler comme Bataille, ingérable, inéliminable, et si on se mêle de réduire cette part elle produit une sorte de renversement catastrophique, ce que nous voyons bien dans les révolutions. Montaigne proposait de ne pas trop bousculer les institutions, ce qui serait ruineux pour tous, alors que l'institution, dans sa pente naturelle, glisse vers une sorte de malléabilité et de mollesse qui la rend finalement moins tyrannique : on peut toujours s'arranger entre honnêtes gens. Avec les fanatiques jamais. Ne précipitons pas trop les choses, et comme disent les psychiatres, il est urgent d'attendre. On peut miser sur la corruption et l'affaiblissement naturels des systèmes comme le fait notre sage du Périgord, mais pas trop longtempos quand même : parfois il faut hâter un peu le processus, avec doigté et souplesse.
Mais alors dira-t-on, si le Surmoi est cette Loi à l'envers qui en interdisant et obligeant crée la perversion et le malheur, que serait la véritable Loi? Disons que rien n'oblige a priori que la Loi prenne la forme de la tyrannie et de l'oppression. Relisons Spinoza : "le désir est l'essence de l'homme". Si l'on opprime le désir on le pervertit. Est-ce à dire qu'il faut tout permettre? Certes non. Il faut interdire le minimum possible. Quelques injonctions fondamentales et constitutives de l'humain suffiront. Par exemple : l'interdit de l'inceste, du vol, de la violence sur les personnes, de l'exploitation, de l'oppression. La fonction de la Loi est double : assurer la sécurité publique en règlant les échanges, donner de l'espace au désir et à la raison individuelle pour permettre un juste déploiement des forces. La répression, quand elle est vraiment nécessaire, quand tous les arguments de la raioson se seront montrés inefficaces, surviendra en dernier ressort. La loi doit donner au sujet son statut de citoyen, en lui assurant le droit à la liberté civile de penser, de s'exprimer et de développer harmonieusement sa puissance d'exister.
Même dans ce régime rationnel des désirs et de la Raison il y aura un reste : il y aura des criminels et des pervers aussi sûrement qu'il y aura des gendarmes et des voleurs. La criminalité est "normale" (Durkheim) entendons, inexpugnable, constitutive de la réalité sociale, à la manière d'un résidu inévitable du système de régulation. Cette constation ne doit pas nous décourager : la Loi est toujours à amender, ou plutôt à comprendre dans sa juste acception pour être régulatrice et libératrice.
Enfn, ces observations ont valeur pour la vie psychique. A trop sacrifier aux idéaux on se perd soi-même. A trop vouloir le bien on fait le mal. C'est notre tâche à tous de réformer le Surmoi dans le sens de la souplesse rationnelle, ou, mieux encore, d'accéder à la Loi véritable. C'est le travail d'une vie. C'est le travail de la civilisation. Avec cette dernière évidence : pas d' opération sans reste, pas de savoir sans ignorance.
23 juin 2008
SUJET OBJET ABJE(C)T
Le sujet : l'assujetti à, celui qui est placé sous une tutelle, que ce soit le Prince, l'Etat, Dieu, ou le langage comme Autre symbolique. Depuis Descartes on pense le sujet comme sujet de la pensée ( je pense donc je . suis), puis comme sujet de la parole (Kant établit la naissance du sujet comme avènement de la parole au "Je")et enfin, plus récemment avec Lacan, comme sujet de l'inconscient (Je pense où je ne suis pas). Toujours le terme de "sujet" se rapporte à la première personne du singulier, soit comme conscience spontanée ou réfléchie, sujet de la connaissance et de l'action ( je pense, je parle, j'agis) ce qui implique une certaine liberté, garante de la responsabilité morale et juridique, - soit -, assez paradoxalement mais étymologiquement fondé, comme sujet-assujetti à l'autorité de la Loi, sociale ou morale. En introduisant le discours analytique Freud a passablement compliqué les choses puisqu'à côté, ou sous le sujet conscient il faut découvrir et assumer un sujet inconscient, ou un sujet de l'inconscient : l'individu est doublement aliéné, structurellemnt pourrait-on dire, à la culture, aux lois de la société devant qui il est responsable(Durkheim) et aux lois du langage, cet Autre symbolique dont la structure détermine en grande partie sa pensée, sa parole et son action. Dès lors la question de la liberté devient extrèmement difficile, voire inextricable, ce qui fait peut-être les délices du psychanalyste, mais du patient la corvée quasi infinie.
Pour la pensée classique le sujet est sujet de la connaissance et de l'action, ce qui implique immédiatement la notion d'objet. Je pense quelque chose, je dis quelque chose, je fais quelque chose. ou encore : "Toute conscience est conscience de quelque chose" (Sartre). La puissance percevante et pensante de la conscience se donne immédiatement un objet de pensée, ou de perception. J'ouvre les yeux, je vois le monde. Je ferme les yeux, je vois mes images intérieures. Pas d'exception à cette loi. Sujet et objet sont liés d'une manière immédiate et nécessaire, l'un ne peut se concevoir sans l'autre, dès lors que s'est opérée cette "scission" fondamentale qui nous sépare de l'englobant originel, par la naissance, et surtout par l'accès au langage. (Le mot "tue" la chose, donc la pose comme objet devant moi). Cette scission est indépassable à la conscience ordinaire, celle qui fonde notre habitus, notre vie empririque, notre savoir et notre conduite. Je ne sais s'il faut admettre avec les Taoïstes que l'on peut dépasser cette conscience dans l'unité retrouvée du Tao, mais de toute façon il s'agirait d'une conscience différente, on d'un état modifié de conscience ( EMC), ce qui ne change donc rien à notre thèse.
Sujet-objet. Objet-sujet. C'est le schéma de la connaissance empirique et scientifique. C'est ausssi le modèle classique par excellence, celui sur lequel nous vivons encore dans la pratique, même si nous sentons bien quelque part qu'elle est pour le moins simpliste et contestable. Le sujet perçoit-il en vérité un objet distinct de lui, ou bien pro-jette-t-il sur l'objet ses propres images, ses contenus de pensée, ses émotions et ses attentes? Perception ou projection? Cela est vrai même pour le scientifique quand il observe et théorise. Les médecins d'autrefois refusaient de se laver les mains après une opération et transmettaient les microbes morbides d'un patient à l'autre. Ils ne pouvaient admettre qu'il existât de minuscules animalcules invisibles qui causaient les contagions. Einstien ne pouvait penser que Dieu joue aux dés, refusait le hasard ou les explications multiples. Toujours le sujet pose un objet qu'il croit "objectif", ce mirage de la conscience claire, ignorante des lois secrètes qui la conditionnent. Voir Spinoza : on se croit libre faute de connaître les déterminations subies par la conscience. Plus grave encore : la connaissance classique pose un sujet transcendantal, pur de toute passion, de tout désir, de toute inclination humaine, une sorte de dieu-homme souverainelment libre et connaissant. Mais où est passé le vrai sujet', celui du désir inconscient? Lacan aura raison de souligner le fait que la science repose sur la forclusion du sujet : poser une conscience souveraine et lucide absolument revient à éliminer le sujet de l'inconscient par un acte fondateur de forclusion: où je pense (comme conscience lucide) je ne suis pas (comme sujet désirant). En un sens la science opère un remarquable déni quasi psychotique : en entrant dans mon laboratoire "je" disparais comme sujet, je ne suis plus que lumière divine à l'éclairage des choses. Mythe fécond, c'est évident, mais dont les limites et les impensés sont redoutables. Il revient à poser un absolu qui se referme sur lui-même, autovalidé, dont l'humain serait pour ainsi dire exclu sans reste. La science plus récente fera le procès de cette illusion en réintroduisant des variables liées à l'existence et à la position de l'observateur. Pas d'observation sans observateur qui modifie peut-être les faits observés. Mais en toute rigueur, cet observateur réintroduit dans la champ de la recherche reste un sujet cartésien, supposé pur de tout désir, figure rédimée de l'ascétisme de la connaissance.
En fait, pour dépasser le modèle classique de la complémentarité sujet-objet il ne faut pas rêver d'une improbable réunification dans l'absolu transcendant (LA VERITE), mais admettre plus prosaïquement l'existence d'un déchet, d'un impensé, voire d'un impensable, une sorte de produit inévitable de la division originaire. Sujet, objet, ab-jet - ou "abject", dans un sens évidemment très spécial. Je vais voir mon médecin et lui décline mes troubles. Il diagnostique une colopathie.(Objet d'observation : les symptômes, établissement d'un bilan clinique selon les règles de la rigueur scientifique) Pour moi, cette "objectivité" me donne évidemment un savoir relativement crédible, mais je partirai immanquablement avec un "reste", ou un "restant". N'ai-je pas oublié de parler d'autres symptômes qui modifieraient le diagnostic? M'a-t-il bien écouté et surtout, entendu? Est-il compétent? A-t-il pris le temps nécessaire à une observation clinique séreuse? Après tout il n'est pas dans ma peau, il ignore mon passé et mon vécu, il raisonne du général vers le particulier. Il y a peut-être des cellules cancéreuses dans mon intestin? Etc. Bref, soupçon, émotion, attente en partie déçue, facteurs irrationnels, désir de tout comprendre et de tout expliquer chez le spécialiste, oubli vraisemblable de certaines données pour lesquelles il faudrait des analyses interminables et finalement hasardeuses - que vaut un diagnostic? Sans compter les facteurs interrelationnels, si importants dans une consultation. Sans parler des dispositions idéologiques, religieuses et autres qui peuvent déformer la vision du scientifique le plus sourcilleux, et pas seulement le médecin ou le thérapeute. On nage en pleine incertitude. Dans mon langage : il y a du déchet, de l'abjet, du rejet (conscient ou inconscient) du pas-tout, du ratage, de l'erratique, et dans tout système, nécessairement des failles du fait d'un non examen des innombrables connexions, variations, interdépendances, corrélations et exclusions faites sans savoir pour boucler le système. L'Ab-jet reviendra sous d'autres formes et d'autres visages. Retour du refoulé. Réinjection de la déjection. Introjection de l'abjet- voire de l'ab-ject?
L'abject désigne dans notre langue ce qu'il faut rejeter pour cause d' irrecevabilité morale ou sociale, avec une connotation extrêmement négative. L'abject rejoint l'innommable, l'horrible, le condamnable sans équivoque possible, le dégoût extrême, l'inhumain, la trahison, la veulerie, la cruauté, la barbarie la plus sanguinaire et la plus dégoûtante. Il résonne dans ce terme les relents putrides de l'analité indomptée, avec sa violence primaire, sa saleté insupportable, ses odeurs pestilentielles, son animalité inéducable. L'Abject c'est avant tout l'immondice, l'immonde, le sadique-anal, ce qui passe à la cuvette. Si nous mettons de côté un instant le dégoût que nous inspire cette évocation nous pourrons admettre sans difficulté l'idée qu'il n'y a pas d'organisme vivant, pas d'individualité, pas de société, pas de système politique, pas de théorie universelle qui n'ait sa part d'Abje(c)t : nécessité de l'évacuation pour rouvrir le système clos, nécessité du trou pour garantir les échanges, de la faille pour réveiller la conscience, de l'échec parteil ou du ratage pour féconder l'avenir. Pas de vie sans Abjection.
On dira que l'Abjection est le négatif en lui-même. On préférera la beauté, l'élévation, le sublime. Mais chercher la beauté c'est se vouer nécessairement à l'Abject, ce dont témoigne admirablement l'oeuvre de Baudelaire. Pas de nonne sans putain. Parfois les deux figures n'en font qu'une, comme dans la prostitution des Anciens. Disons pour conclure provisoirement: le sujet croit isoler l'objet objectif, il ignore ses propres présupposés subjectifs en posant l'objet dans une illusoire clarté de méthode. Ce faisant il produit malgré lui, s'il vise un idéal de beauté, de vérité, de moralité ou de connaissance, un abjet, dont l'abject est la figure à la fois emblématique et caricaturale.
PS Sujet, objet, abjet, abjection, rejet, déjection, projet, projection, introjection, rétrojection, que de "jets" dans le devenir du conatus, ou de la libido si vous préférez, pour la continuation de la vie bien sûr, mais aussi, dans les dérives du clinamen et les tourbillons, pour la volupté!
20 juin 2008
DE VITA CONTEMPLATIVA III
Quelles sont les modalités de la contemplation philosophique? J'en distinguerai trois.
L'intellection, la contemplation proprement dite et la méditation.
L'intellection désignera ici l'activité de penser telle qu'elle est pratiquée par les philosophes depuis Démocrite c'est à dire la recherche de la définition exacte dans un champ de réalité clairement délimité, l'élaboration du concept en relation différentielle avec les concepts voisins, le travail dialectique, la classification, le développement discursif, la création in fine d'un univers conceptuel cohérent qui ouvre une perspective nouvelle sur le Réel. C'est en ce sens que Spinoza fait l'éloge de la "ratio" opposée à l'opinion, à l'humeur et aux passions. Deleuze dira encore plus justement que l'activité du philosophe est de créer des concepts et que la validité d'une philosophie se reconnaît à cette aptitude de l'auteur à élaborer une visoion du monde qui interpelle et ouvre de nouveaux champs de recherche. Je n'ai rien à ajouter, tant cela est évident pour un praticien de la philosphie. Sauf que ce n'est, à mon avis, qu'une potentialité parmi d'autres, dominante en Occident, cela va de soi, nécessaire sans aucun doute pour assurer les bases d'un travail sérieux, mais qui ne représente peut-être qu'une option, qu'un type de regard, celui de la relation sujet-objet, et à ce titre relativement clôturé. Les plus grandes pensées, comme celle de Spinoza ou de Schopenhauer, distinguent soigneusement le point de vue rationnel (plus efficace en fin de compte dans les sciences) et le point de vue intuitif, dont le concept ne saurait épuiser le contenu, et qui relève finalement d'une approche plus globale et englobante. C'est ainsi que Bergson oppose le temps et la durée, le temps mathématique, calculable, temps de la vie sociale et de la science, calqué sur l'approche de l'espace - et d'autre part la durée comme "mélodie", changement ininterrompu, processus créateur et inventif. Cet exemple nous permet de passer de l'intellection à la contemplation.
L'intellection isole, découpe, discrimine, juge, conceptualise et finalment réifie ce qu'elle touche: elle s'achève dans un savoir systématisé d'où le sujet est absent, ainsi que la durée, et en poussant les choses à l'extrème, le Réel dans son surgissement créateur, hasardeux, imprévisible et "quantique". Chez Bergson la durée n'est plus un objet de pensée au sens conceptuel, mais une sorte de révélation, de révolution dans l'appréhension des "choses", non des "objets" qui relèvent, eux, de la pensée discursive. La durée, cela s'éprouve dans un corps sentant et vibrant, dans une conscience ouverte aux changements infinitésimaux, aux infimes modulations de la vie, à la fois interne et externe, comme une mélodie qui se déploie aussi bien dans la conscience sensible et intuitive que dans l'univers "vivant", vaste symphonie cosmique, dont la science physique ne nous donne qu'une partition figée et incomplète. L'intuition bergsonienne est participative. Il ne s'agit plus du monotone dialogue d'un sujet qui croit maîtriser un objet, préalablement défini et sclérosé dans une définition (une "finition") mais d'un processus qui inclut le "sujet"( faut-il encore parler de "sujet"?) dans l' observation elle-même, organisme vivant dont l'observation participe, non comme un deus ex machina, mais comme élément cosubstantiel du tout.
L'attitude mentale de la contemplation est omni-accueillante, sans discrimination, sans concept. Kant en parle fort bien, mais uniquement pour l'expérience esthétique qui échappe au principe de raison. Mais il est déjà beau qu'il puisse admettre une approche spécifique des "choses" de l'art, dans l'activité du goût, source d'un plaisir désintéressé. Rien ne nous oblige à cette réduction là, et on peut, comme le fait Bergson, et comme le faisaient les Anciens, donner à la contemplation une sorte de préséance universelle. Pourquoi éliminer l'intuition sous prétexte de subjectivité, quand la rationnalisation n'est autre chose qu'une subjectivité collective, partagée, conventionnelle en un mot. Pour accéder au niveau de la contemplation il faut avoir mesuré les limites de la conceptualisation, et le pyrrhonisme nous en donne une remarquable leçon qui irritera le scientifique et le croyant tout aussi bien.( Descartes et Pascal)
Pour moi donc j'aime contempler. Cela peut être une chose commune, une source, un feu de bois, le vol du héron, l'amoncellemnt des nuages, la limpidité du ciel et de la mer Egée, les charmants petits ports de Bretagne, mais aussi la laideur et la tristesse incommensurable des banlieues ou le voile noir de la mélancolie. Peu importe, puique ce n'est pas un objet que je contemple, mais à travers lui cette "chose" en relation impermanente avec toutes choses, et en ouvrant le couvercle, l'univers, et le Tout. Le tout est dans la partie. Dans le Kairos contemplatif le vol de l'oiseau est monde, univers déchiré, trouée d'espace, ciel donné à voir et à sentir, épée de lumière et révélation. Le tout sans mysticisme aucun, sans rationnalisation ni démonstration. La Chose ouvre au Tout, c'est cela la contemplation. Qu'en tirons nous? Aucun savoir, c'est évident. Aucune théorie nouvelle. Rien, en somme, si ce n'est cette extraordinaire conscience de l'impermanence universelle, de l'interdépendance, de la mortalité immortelle, ou pour parler comme Héraclite, nous redécouvrons que le jour est nuit et que la nuit est jour, que l'aller et le retour sont une seule et même durée, et que d'une certaine manière tout surgit, se développe et s'abolit pour renaître et périr sans fin.
Cela encore reste à peu près formulable, encore qu'on ne sache plus très bien si on est en philosophie ou en poésie. Mais que vaut ici cette traditionnelle distinction? Elle ne valait ni pour Empédocle ni pour Héraclite. Elle ne vaut pas pour moi. Au delà nous entrons dans le troisième genre de connaissance : la méditation.
La contemplation, de par sa démarche propre, nous induit tout naturellemnt à nous asseoir, à surseoir à tout pensée et préoccupation, à faire retraite en nous-même, en accord avec le ressenti contemplatif, à le prolonger, l'approfondir par la réceptivité maximale dont nous soyons capable. Pour cela on pourra préférer la position assise, à l'orientale si on peut, mais une chaise aussi peut faire l'affaire. Laisser entrer profondément dans le corps la vivacité des sensations, accueillir images, symboles, émotions, sans réfléchir, sans analyser, laisser se déployer toute cette imagerie mentale, jusqu'à l'épuisement naturel des associations. L'attention au respir, menée avec persévérance, nous conduira bientôt dans ces prairies du calme, calme du corps et du coeur, présidant à l'apaisement du mental, de ses émotions et de ses images. Alors la méditation peut commencer, c'est à dire, ici, l'acceptation du "rien faire" dans la béatitude progressive de la vacuité. Les limites se dissolvent, limites du corps et le pensée, on se laisse doucement glisser dans une sorte d'océan sans bordure.. Le moi, cet ennemi nécessaire mais encombrant de notre vraie nature, apprend au moins à se relâcher et à se taire quelques précieux instants. Cette expérience du vide peut être terrifiante : c'est que vous n'êtes pas prêts : remettez à plus tard. Elle sera délicieuse au delà de toute volupté dans certains moments où ni temps ni durée n'ont plus la moindre signification: vous êtes revenus à l'origine de toutes choses. Souvent la méditation s'avèrera décevante. Cela aussi en fait partie. Vous apprenez à cohabiter avec l'ennui, la fatigue, l'exaltation, la colère et l'angoisse. Une seule règle: régularité, sans obstination ni vouloir. Ne pas vouloir est souvent plus difficile que vouloir. Ecole de renoncement et de décantation la méditation noous enseigne une sorte de placidité, de simplicité, de naturel que l'on ne peut guère atteindre par d'autres voies. Aussi fait-il s'étonner, et s'indigner, que nul en Eurpoe n'en fasse le sommet de la pyramide philosophique, comme faisait Bouddha.
On comperendra mieux mon amour inconditionnel des Anciens, ceux d'avant la science et la technologie. Non par nostalgie romantique d'un passé dépassé. Mais par souci de synthèse. Nous avons développé extraordinairement les sciences et la connaissance rationnelle, écarté Dieu et les dieux, démystifié le monde. Fort bien. Mais à quel prix? Le temps est venu de réintroduire ces dimensions anciennes et toujours actuelles de la philosophie, non pour combattre la science et la raison, mais pour rouvrir ces champs fleuris de la connaissance et de la pratique, dont le charme et la fragrance sont toujours là, bien que menacés par le monstrueux de notre mondre, et qu'il importe de protéger, de cultiver et de faire refleurir, comme symbole du futur.GK
19 juin 2008
DE VITA CONTEMPLATIVA II
Passons résolument au plan philosophique. Et pour conmmencer, avec les Grecs, tous les Grecs, contester l'opposition facile entre vita activa et vita contemplativa. Aristote par exemple déclare que l'activité la plus haute et la plus noble, celle qui fait l'homme de qualité et le vrai philosophe, cest la "Theoria", terme difficile, que nous traduisons d'ordinaire par "contemplation". L'activité, l'authentique, pour un Grec bien né, c'est la contemplation! Peut-on imaginer opposition plus formelle entre les Grecs et nous, obsédés par la pratique te chnologique et commerciale? Les mots parlent d'eux-mêmes. De la Theoria, comme science de l'esprit ouverte à l'étonnement, on passe tout naturellement au "théorétique" (plutôt qu'au théorique, qu'on oppose trop facilement au pratique). La philosophie est cette discipline qui privilégie l'attitude théorétique sur toutes les autres, ce qui ne veut pas dire vaine rêverie sur l'être et l'étant, mais examen rationnel du ciel et de la terre, étude des lois de la Physis, et plus largement encore communication intellectuelle et émotionnelle,voire physique, avec le Tout. C'est cette dimension fondamentale que la Grèce tardive a elle-même oubliée au profit de la question morale (Socrate: "ne t'occupe pas de sonder les mystères du ciel et des profondeurs, mais cherche en toi la vérité éternelle). Dimension à jamais perdue en raison du divorce entre contemplation et sciences naturelles, figé comme tel dans la conscience moderne, jusqu'à aujourd'hui.
Si l'on veut comprendre sincèrement ce qu'était la Theoria pour les Grecs il faut convoquer les penseurs-poètes d'avant Socrate, comme le firent Hölderlin et Nietzsche, avant Heidegger. Tous les textes conservés des Empédocle, Héraclite, Parménide, voire Démocrite sont des "Peri physeos" c'est à dire des traités sur la nature, entendue non comme extension matérielle à la manière d'un Descartes, mais comme énergie fondamentale de l'univers, croissance (sens premier du mot physis"), développement, vie et mort universelles. Citons Démocrite : "Je parlerai du Tout" ( to pan). Le Tout ce n'est pas seulement la matière et le vide, c'est aussi le temps, l'éternité, l'occasion, ou, pour parler grec : Aion, Chronos et Kairos. C'est l'ensemble incommensurable des astres, des mondes nés et périssables, de notre petit monde, avec ses herbages, ses océans, ses animaux, ses hommes et ses dieux. Bref, le Tout est Tout. Rien n'échappe, de par la nature même de la nature, à la nature, à ses lois et à ses inventions imprévisibles, à sa force créatrice infinie. C'est cela la Theoria : contemplation bien sûr, mais non pas d'un élément au détriment d'un autre, mais du Tout comme Tout. Rien n'échappoe à l'investigation du sage, ni l'origine des sources de montagne, ni les nuages, ni les attributs des dieux, ni les passions de l'âme, ni l'essence de la volupté. "Je perlerai du Tout, mais aussi : je parlerai de tout". C'était l'extraordinaire programme de Démocrite, le plus savant de tous les Grecs, qu'on a outrageusement vilipendé, pillé, émasculé, enseveli sous les fanfaronnades platoniciennes et aristotéliciennes.
Cette extraordinaire vision du Tout nous la trouvons encore chez Epicure, avant que, dans un ultime flamboiement, Lucrèce n'en fixe les contours dans son "De natura rerum", oeuvre absolue, et d'autant plus étonnante qu'elle fait resplendir dans sa splendeur la pensée grecque dans un langage latin. Mais voyez comment il parle d'Epicure, "cet Héraklès, ce dieu, oui ce dieu parmi les hommes!". Mais déjà, malgré lui et son grand maître, l'esprit de la theoria a vécu.
Pour plus de clarté il faut soigneusement distinguer la contemplation religieuse de la contemplation philosophique. Ici on peut à la rigueur parler des dieux, mais nous savons bien, entre nous, que nous n'en parlons pas à la manière d'un Hésiode ou d'un Saint François d'Assise. Nous n'adorons aucune figure, fût-ce celle d'Appolon ou de Zeus. Nous ne confondons pas nos fantasmes humains et l'ordre des choses. Nous n'attribuons à nulle divinité le pouvoir de créer ou de détruire, ou de guider les coeurs. Bref nous sommes totalement et définitivement agnostiques. Nous vénérons l'esprit scientifique, mais seulement jusqu'à un certain point. Nous ne croyons nullement en l'infaillibilté, ni papale, ni ecclésiale, ni mystique ni laïque. En fait nous ne croyons rien, nous ne pensons rien, nous contemplons. Et quoi, que contemplons-nous? Une seul réponse possible : le Tout. Et, du Tout, l'univers n'est qu'une image partielle, aussi la science ne peut-elle se substituer à la sagesse éternelle. Pas plus que la vérération d'un dieu ne peut nous dispenser d'observer le vol des martinets et des cigognes, ou de nous abîmer dans le spectacle d'un ciel moutonneux ou limpide.
Contemplation sans objet défini, puisqu'il s'agit des "choses", et que les choses sont partout, en dehors de nous et en nous. J'ai bien ri en lisant dans un soutrâ que Bouddha connaissait exactement le nombre des poissons dans la mer! Mais il ne s'agit évidemment pas de cela. Ce tout-savoir n'est pas un savoir, en aucune manière. C'est plutôt la disponibilité absolue à l'égard de toutes les choses, l'accueil inconditionnel du réel dans toutes ses formes et ses manifestations, sans véritable préférence affective ou passionnelle, mais avec son corps-esprit tout entier: présence inconditionnelle, acceuil inconditionnel, écoute et vision, theoria en un mot. L'esprit doit apprendre à se taire pendant l'écoute, quitte à travailler double après l'écoute. Mais l'accès au Tout ne peut se faire que dans le silence.
17 juin 2008
DE VITA CONTEMPLATIVA
Chaque âge a ses plaisirs. Moi qui fus, à une certaine époque, fort porté sur les exercices physiques et martiaux, engagé dans la vie familiale, professionnelle, voire politique, je me retire de plus en plus à l'ombre, sur la terrasse de mon appartement qui donne sur les arbres et les jardins, et, en pleine ville lorraine, je me sens citoyen d'une ancienne Athènes, comme Epicure, dans un retrait douillet et bienheureux. Tout serait parfait si je parvenais à me réformer davantage, à penser moins et à goûter davantage. J'ai l'âge où il faudrait passer du "sapere"-savoir (homo sapiens) à "sapere"-saveur (homo estheticus et meditativus). Mais je ne sais quoi d'amer reste au fond de mon âme, qui semble faire corps avec moi, comme un Autre, un Avec intime, né avec moi, double dramatique, et qui ne me lâche jamais longtemps. Je suis mon propre laboratoire de philothérapie - et je m'irrite de faire si peu de progrès vers la sérénité. Au moins aurai-je appris l'humilité, la tolérance, la défiance à l'égard des savoirs et des méthodes, et une sorte de négativité intérieure, qui ne me rend pas heureux mais qui me protège de tout "collage" mental durable. "Le mol oreiller" de Montaigne, retissé par mes soins, avec la délicatesse des petits doigts d'une fée! Position fort banale au demeurant, et si banale qu'elle en devient presque pittoresque! (pardonnez la rime, mais je n'ai pas osé contredire mon génie intérieur qui me dictait ce mot-là et pas un autre). Cela dit j'ai conscience que la route n'est pas achevée. Il reste en core à conquérir ce sourire du non-attachement qui fait la beauté des bouddhas.
Pour autant je ne suis pas étranger au monde. Je n'ai rien d'un ermite, mais pas davantage d'un stylite égaré au sommet de sa colonne d'exhibition. Je vis en ville. Je vais au café, au restaurant, aux conférences, au cinéma. J'anime des café-philo et des ateliers. Et j'en ferais bien davantage si le public m'en demandait encore. Mais il y a peu de gens intéressés sincérement par la philosophie, ce que je comprends parfaitement au souvenir de mes années de lycée et de faculté, plus enclines à vous endormir qu'à vous réveiller. Le meilleur je le dois à mon tempéramant anxieux, mais curieux, schopenhauerien, avec cette extraordinaire goût de la lucidité, cette misanthropie native et cette sagacité qui faisaient la gloire de l'oncle Arthur! J'ai plus appris en m'observant, en comparant mes expériences avec celles de mes prédécesseurs ou amis éventuels, et enfin dans la lecture, dont je suis un pratiquant plutôt fantasque et cavalier. Au total je suis assez ignorant sur bien des points, mais je ne vois pas que l'ignorance, sauf à être bestiale, gêne vraiment l'inventivité, au contraire. Pensez à Empédocle, Héraclite ou Pyrrhon! De pauvres ignorants en toutes choses, mais quels génies de la pensée et du langage! La pensée jaillit des profondeurs ou s'éteint à jamais dans la vaine curiosité ou le dogmatisme.
J'ai opté pour la vita contemplativa, après avoir pratiqué, souvent malgré moi, la vita activa. Aujourd'hui, plus qu'un droit et un loisir mérité, c'est une nécessité intérieure, à condition de la mettre en relation avec une certaine présence au monde, qu'elle doit féconder. Et qui stimulera en retour. Je ne voudrais pas finir en Jean Jacques fuyant le monde pour de pauvres ruminations paranoïdes! J'entends bien méditer, rêver, écrire, penser, enseigner même à l'occasion, garder le contact et cultiver l'amitié. Epicurien en cela, souverainement, même si je ne vis pas dans une communauté philosophique comparable au Jardin d'Athènes ou d'Oenanda. Athènes est dans mon coeur, non celle que j'ai visitée jadis, pauvre amoncellement de maisons sales et de ruines glorieuses, mais celle qui vit éternellement dans l' imagination des sages! Si j'étais prétentieux, mais il faut bien l'être un peu, je dirais "Athènes est avec moi, Athènes est là où je suis".
ESSAIS PYRRHONNIENS
Je donne ici une petite suite philosophique consacrée à l'apologie de Pyrrhon, sage d'entre les sages, considéré dans l'Antiquité comme un homme remarquable à tous égards, puis vilipendé par la tradition universitaire qui se gausse des sceptiques en général, et de lui en particulier. Je voudrais simplement signaler que deux esprits de premier ordre, Montaigne, et à sa suite Pascal l'ont tout à fait compris, au point de se mesurer à lui, soit dans le sens de la continuité (Montaigne) soit de l'opposition inconditionnelle(Pascal). L'ennemi par excellence pour le penseur chrétien c'est Pyrrhon, là où Montaigne y voit plutôt une prodigieuse école de libération. J'ajouterai que pour bien goûter les essais qui suivent le lecteur intéressé devrait lire le remarquable travail de Marcel Conche "Pyrrhon ou l'apparence" chez PUF.
J'ajoute enfin, que de mon point de vue, Pyrrhon s'élève à la hauteur d'un Boudhha, et que le pyrrhonisme dûment compris et appliqué devrait nous dispenser de nous perdre dans les méandres du bouddhisme, philosophie que j'honore au plus point, mais qui ne me semble pas adaptée véritablement à notre monde. Je pourrais approfondir ce point si des lecteurs m'y convient.
De plus je traite longuement et abondamment de Pyrrhon et du pyrrhonisme dans le livre ici publié sous le titre "PHILOSOPHIE DE LA NON PENSEE". (EDITIONS 3) Le lecteur y verra une tentative personnelle de penser et de pratiquer un pyrrhonisme moderne en gestation.