LE JARDIN PHILOSOPHE

Recherche et pratique de la philosophie comme thérapie existentielle et de la poésie comme création dans l'ordre du langage

18 décembre 2009

Du REEL en PSYCHANALYSE

Il n'est plus guère intéresant de faire aujourd'hui le procès de la psychanalyse. Trop d'échecs, de dépressions récurrentes en signent la relative déconvenue. Il est loin le temps où Freud et ses disciples pensaient revolutionner  la conscience collective, et générer d'authentiques guérisons. Sans doute la psychanalyse n'est-elle pas vraiment une thérapie. Plutôt une exploration. Voire un chemin de connaissance.

Dans un ouvrage important Serge Leclaire se proposait de "démasquer le réel". Qu'est-ce à dire? Par delà la déconstruction de ses représentations figées dans la répétition ou le symptôme, l'analysant était invité à vivre ce moment extatique où, renonçant enfin à ses constructions mentales défensives, il ferait l'expérience, dans une inévitable angoisse, voire dans l'effroi, d'une dimension tout-autre, hors champ du connu :  de ce qui se dérobe à toute saisie, à tout imaginaire, et à tout symbolique, comme fondement ultime de son "être". - par delà le "désêtre" qu'il est amené à traverser. La destitution subjective ménerait à cela, à cette brêche, avec laquelle dorénavant il faudrait compter, et qui ouvrirait à un tout autre positionnement subjectif.

Cela implique évidemment une traversée du fantasme. Mais qu'est-ce que le fantasme sinon une élaboration inconsciente d'images, d'émotions et de positions qui nous donne une sorte de réponse à priori, une gamme plus ou moins étendue de solutions toutes faites, qui se déroulent  automatiquement face à un problème, une question, une difficulté. Le fantasme serait une sorte de voile, de tissu élastique destiné à recouvrir le non-être, le vide originel, le trou dans la structure, le réel en somme. Un habit de confection valable pour toutes les occasions de la vie. Mais qui a évidemmlent ses limites, plus ou moins étriquées, et qui peut se révéler totalement inefficace dans une situation absolument inconnue. Alors le sujet, privé de boussole, se met à errer, et parfois il craque, d'un coup. C'est le fantasme qui fait en dernier ressort la "singularité" propre d'un sujet. On comprend dès lors que de toucher à cette struture fondamentale peut produire tantôt les pires catastrophes ( effondrement subjectif) et tantôt une réorganisation révolutionnaire de la psychè.

C'est dire qu'une analyse authentique ne va pas sans risque. Certains patients, subodorant le péril, s'enfuient dans une fausse guérison, ou plus simplement prennent le poudre d'escampette. D'autres s'accrochent, poussés sans doute par un invincible désir de savoir, à moins que ce soit par masochisme! Quelques uns en réchappent, d'autres s'écroulent. C'est dire combien la position de l'analyste est décisive, et sa compétence indispensable. Mais cela se fait à deux, et l'analysant y a évidemment sa part.

Qiuant à moi je n'encouragerait personne, en tout cas au delà des premières séances qui peuvent produire quelquefois une rémission des symptômes les plus gênants. Au delà commence un travail digne d'Héraklès qui me semble plus périlleux que prometteur. Dans bien des cas une thérapie brève peut suffire à soulager la douleur et à réouvrir le champ du possible.

Dans le bouddhisme Chan le maître multiplie à plaisir les épreuves préalables comme s'il voulait décourager le disciple trop zêlé : attente interminable devant les portes du monastère, corvées de cuisine et de latrines, interdiction de pratiquer la médiation assise, voire insultes et coups de bâton. Il faut un courage et une volonté de fer pour être enfin digne de recevoir les Enseignements! Pas de vain prosélytisme, mais au contraire un système drastique de sélection. Chez nous, dans un esprit assez voisin, Lacan déclara un jour que la psychanalyse "ça n'était pas pour la canaille!"

Que conclure de tout cela? Que l'accès au réel est une aventure. Que nos représentations sont ordonnées au plus profond par un fantasme inconscient à la fois protecteur et extrêmemnt limitatif. Que ce fantasme recouvre une brêche, et que par cette brêche fait irruption le réel. Que le sujet est troué mais qu'il n'en veut rien savoir. Et que ce trou, une fois reconnu, nous contraint à une réorganisation psychique, où nous cessons de projeter sans fin le Moi sur le monde, à la manière d'une toile d'araignée. Qu'après cette épreuve décisive de percée, le moi sera une sorte d'arborescence, composé original et baroque de feuilles, de branches, de trous d'air, par où miroite le soleil. Au monolithisme du moi normopathique s'opposera à jamais la texture infiniment souple et mobile d'un sujet ouvert, réceptif et fluent.

L'aventure en vaut elle la chandelle? A chacun de voir. Ce qui est sûr c'est que les chemins de la connaissance sont ladres et arides. Mais que nous importent les idéologies de la facilité, de la mollesse et de la veulerie publique? Rappelons ici l'ironie amère de Diogène le Chien face à Platon : "A quoi bon une philosophie qui ne dérange personne?".

09 décembre 2009

DIONYSOS ET LE DAIMON

Tout au fond de nous, au terme d'une longue traversé psychique, il est possible que l'on rencontre les figures muthologiques les plus archaïques. Cette rencontre n'est pas forcément des plus plaisantes. Mais il faut remarquer qu'en général elle présentent un double visage, comme le dieu Janus. Aphrodite la sublime est -elle si différente de la redoutable Perséphone? La vieille femme hideuse est aussi la jeune fille en fleur. La mort et la floraison de la vie sont inextricablement mêlées, bien que notre imagimaire, en général, repousse l'une et adore l'autre. Ces figures mythologiques sont des expressions universelles des forces psychiques qui logent dans notre intimité profonde. Pour ma part je me sens hanté, comme Thomas Mann dans la "Mort à venise", par l'inextricable lien de la Beauté et de la Mort. C'est là peut-être le trait spécifique, comme Thomas Mann le nomme lui-même, de la connaissance mélancolique.

Nietzsche oppose avec une certaine exagération Apollon et Dionysos comme deux puissances antithétiques de la vie universelle qui se livrent un combat à la fois fraternel et interminable à travers l'histoire de la culture. Cette opposition lui apparaît évidente dans la tragédie grecque où la souffrance tragique du héros est pour ainsi dire transfigurée en Beauté appolinienne dans le Choeur et la musique. Apollon, c'est la beauté de la lumière, du soleil et la gloire des Muses. Dionysos c'est le fond oriental de la civilisation grecque, la violence de l'instinct, la puissance sexuelle générative et la destruction de l'individu dans le fond universel de la nature. D'où les figures terrifiantes et pitoyables des héros, Oedipe en tête. Le miracle de la tragédie, et sans doute de tout art supérieur, c'est de réconcilier dans l'individu lui-même les deux puissances, comme l'indiquait déjà, bien avant, Héraclite, selon qui le dieu est nuit-jour, guerre-paix, printemps-hiver. Et j'ajouterais beauté-mort.

Dans le fond de mon inconscient se livre ce combat interne, mais en fait je ne suis plus hanté vraiment par cette opposition-là. J'admets l'opposition unitive des contraires. Je me sens parfaitement héraclitéen en ce sens précis et c'est pour moi dorénavant une évidence que c'est cette dualité-là qui fait la puissance et la vulnérabilité de l'homme. Je note en passant que l'opposition freudienne entre Eros et Thanatos n'est pas très éloignée de cette vision, à ceci près que Freud, après Nietzsche, accentue l'opposition au détriment de l'unité, qui est l'originalité d'Héraclite : unité des contraires. C'est Héraclite qui a raison.

Mon opposition à moi se situe plutôt entre vie-mort, donc Dionysos, et ce qu'on appelle couramment la réalité, entendue comme convention ordinaire et sociale, langagière et symbolique. L'extrème difficulté, c'est, après avoir eu accès à ces profondeurs métapsychologiques de la psychè ( Mythologiquement le voyage du héros dans les Enfers), de revenir à la surface apparente des choses, avec ce sentiment d'oeil brouillé, d'éblouissement et de déréalisation. Oedipe revient à la scène l'oeil crevé. La légende veut qu'Homère ait été aveugle et que Démocrite se soit crevé les yeux pour mieux méditer les profondeurs. Le  voyage auprès de Dionysos vous laisse en quelque sorte pantois, jusqu'à ce qu'une réconciliation supérieure se dessine.

Je "vois" mieux se profiler la solution. De Dionysos il faut recueillir le Daïmon. J'entends par recouvrer ce que nous avons perdu par la socialisation. recouvrer ce "génie" strictement singulier qui est notre seule véritable identité. Le Daïmon représente en quelque sorte, et le Double perdu, et le Démon, et le Monstrueux, et le Céleste, et le diable et l'ange. Il réconcilie ce que la culture sépare, il est en deçà du Bien et du mal, il ignore nos misérables conventions et dénominations ( Démocrite : "convention que le doux et l'amer. Convention que le juste et l'injuste"). Ce Daïmon , enfin reconnu, exige acceptation, reconnaissance, manifestation dans l'existence. Sous quelle forme? C'est d'abord dans une langue d'un genre tout nouveau : parler sans dire car on ne peut nommer la vérité, suggérer sans dépeindre, faire advenir une beauté et une certitude tragique sans sombrer dans le désespoir, rire de tout (Démocrite encore) et ne croire en rien (Pyrrhon), passer sans s'attacher à rien, participer sans prendre part, bref, devenir poète. Ou sage, si on en a la carrure.

Que le Daïmon nous inspire dans la vie et nous guide! Hélas nous n'avons plus de Delphes où consulter. Il faudra apprendre à consulter en nous-même. C'est un art, ce n'est pas une technique, et encore moins une science.

08 décembre 2009

DU POLYTHEISME

Suis-je polythéiste, panthéiste ou athée? Je ne sais pas penser dans ces catégories-là. Ce qui est absolument certain c'est que je ne me reconnais en rien dans les religions, quelles qu'elles soient. Mais de toutes je déteste le plus  les monothéismes, ces mornes fixations sur l'Un. " Credo in unum Deum " Mais aussi : "Ein Volk, eine Sprache, ein Führer" : un peuple, une langue, un guide. Toujours l'unité contre le pluralisme, l'univocité contre la multiplicité, la mon-archie contre la démo-cratie, la pyramide paranoïaque contre la plane surface des plaines et des mers, le Pouvoir central contre la liberté. Le monothéisme est d'abord politique, machine à organiser, centraliser, normer, réprimer, exclure. Et cette politique trouve son achèvement théorique dans l'affirmation du dieu unique, morne transcendance du principe créateur, idole du dévot d'Etat et d'Eglise, ultime justification du Pouvoir absolu. Je ne sache point qu'un monothéisme puisse admettre la diversité, le pluralisme, la critique, la contrariété. Pour le dire autrement, plus brutalement, le monothéisme justifie toutes les violences, toutes les inquisitions. Nous, héritiers du christianisme, nous oublions trop facilement les gigantesque massacres des siècles passés, les colonisations meurtrières, les exterminations massives au nom de Dieu, qui fatalement, "reconnaîtra les siens". Mais laissons cela.

Nietzsche disait ironiquement que devant les prétentions d'un dieu qui se veut unique les dieux de l'Antiquité sont morts de rire!  Ah s'il pouvait avoir raison! Le polythéisme est bien mort et enterré, et nous n'y reviendrons pas. Mais je m'obstinerai, moi, à parler de Zeus et d'Apollon, non que je croie un instant en ces nobles figures disparues, mais parce que cette symbolique-là me semble extrèmement puissante dans son apparente naïveté poétique. Je suis parfaitement convaincu par notre moderne philosophie des sciences, je souscris totalement à la vision matérialiste, immanentiste et antifinaliste issue de Démocrite. Plutôt je dirai que nous n'allons pas assez loin dans ce programme de désidéalisation et que nos savants ne sont que trop obsédés par le modèle unitaire et platonicien (Voir par exemple Tihn Xuan Than). Mais cela n'empêche en rien d'évoquer poétiquement Zeus comme image de la royauté communautaire : non le tyran d'un absolutisme personnel, mais le garant collectif de l'ordre du Logos. Et Apollon, qu'est ce Apollon, sinon l'éternelle jeunesse, l'éternelle lumière et l'éternelle Beauté? Les dieux sont les puissances infra-individuelles, singulières et nominatives des grandes énergies du Kosmos : le feu, l'eau, la terre, le ciel, le soleil, le vent, les marées, la végétation, le principe de croissance ("physis") , d'organisation spontanée ("sponte sua" disait Lucrèce), de naissance et de développement ("natura"), de décomposition et de recomposition indéfinie et éternelle. Je suis, en ce sens, absolument païen, naturiste et naturaliste, amant des belles choses qui naissent et qui meurent, des végétaux, des animaux et des dieux. J'ai un incommensurable plaisir à contempler les neiges sur la montagne, à écouter le bruisssement des feuilles et des sources, à suivre du regard les jolies pies dans les branches, à contempler un beau visage adolescent, à m'émerveiller des nuages qui passent en figurant les tribulations de nos destins.

"Comme nuage et comme feuille

Ainsi va la vie."

Sentiment cosmique! Jubilation cosmique! Du fond du coeur monte une divine allégresse qui ne doit rien à une transcendance dont j'ignore et veut ignorer le mythe. Mais une sympathie originelle, originaire avec le chien, le chat, la source, l'ours, l'arbre, la fleur, et jusqu'aux chardon épineux.  Et que les jours de pluie, eux aussi, dans leur langueur fade, puissent devenir motifs de joie! Le polythéisme c'est peut-être ce sentiment originel de l'appartenance à la terre, aux figures mobiles des éléments, aux orages de l'énergie. Je ne comprends pas que l'on puisse considérer la nature comme un objet de mépris, une sous-catégorie de l'Etre, une erreur du créateur, et autres sornettes. Otez-moi le corps, et dites moi ce qui reste? Philosopher c'est apprendre à mourir" clamait l'autre. Qu'il parle pour lui. Mélancolie insondable de celui qui n'est jamais né et qui en veut à la terre entière! Pompes funèbres du nihilisme religieux. Interminable cantate de la désespérance! Nous refusons vos poisons délétères, ô vous, tristes sires théologiens!

Va pour le polythéisme, s'il s'agit d'opposer la poésie à la fureur. Mais qu'avons-nous besoin de ces références arthrosiques? Disons plutôt, avec les plus grands poètes :

"Accordez moi une saison, une seule, ô Muses

Pour dignement vous chanter et que l' Hadès obscur

Alors m'emporte sans regret!"

02 décembre 2009

De la NECCESSITE du DEPLAISIR : isonomie psychique

Les Epicuriens ont établi le principe d'isonomie : dans l'univers considéré comme somme de toutes les sommes (summa summarum) on peut toujours observer des mutations, destructions et liaisons locales. Mais le Tout n'en est pas affecté. Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme. Le Tout est constant dans sa masse énergétique, alors même que rien n'est stable, ni dans les galaxies, ni dans les systèmes stellaires, ni dans la l'atmosphère, la végétation, la faune et les relations humaines. Si l'on refuse ce principe on aboutit à une extravagance théorique. Imaginer une perte de quantité atomique c'est penser que l'univers se serait  vidé de toute substance et serait retourné au néant. Il est de même impensable de construire le modèle d'une création ex nihilo : d'où viendraient la matière, l'énergie et la somme des forces constitutives?  Egalite à soi du Tout, transformation infinie des parties, c'est la seule logique recevable. (Epicure : Lettre à Hérodote, sur l'univers).

Je rêve de transposer ce modèle dans la vie psychique. Concevoir une sorte de régulation holistique des forces, tensions, pulsions, résistances dans la psychè, tout en observant évidemment d'infinies dérives, de multiples déplacements, renversements et mutations "locales". A vrai dire l'idée n'est pas absolument neuve. En créant le principe de plaisir-déplaisir Freud introduisait une sorte de constance dans les affects et les motions de désir. L'appareil psychique serait constitué de manière à réduire les tensions et à les ramener à un niveau supportable. Donc, si la décharge procure le plaisir de la détente, il est nécessaire aussi que cette décharge n'excède pas une certaine limite. A l'inverse, quand la tension est excessive, le sujet trouve toujours quelque expédient (réel, imaginaire ou symbolique) pour réduire la douleur. En somme le principe de plaisir-déplaisir est une sorte de garde-fou qui gère l'expérience de plaisir entre le trop et le pas assez. De la sorte la santé est globalement préservée.

On peut faire une observation semblable au sujet des symptômes. Le sujet ne cesse de se plaindre de sa douleur, demande assistance et secours pour qu'on l'en débarasse. Or que voit-on? A peine soulagé, le sujet se précipite dans un autre symptôme, ou parfois le même, entamant une sorte de course métonymique où la régulation des symptômes présente une forte analogie avec celle du plaisir. A croire que plaisir et symptôme sont liés, à moins qu'ils ne soient que deux versants de la même réalité psychique. Tel sujet "guéri" par l'analyse s'empresse de se concocter un bon cancer, à moins que ce ne soit une solide dépression. Ne voulait-il donc pas guérir? Mais guérir de quoi? On se plaint du symptôme mais on le chouchoute comme un animal de compagnie. Il a son utilité, ne serait-ce que de se sentir vivant. Tel garçon de café me déclare tout de go : "Je ne peux travailler que dans le stress. Sinon je ne fais plus rien et je déprime". Celui-ci, au moins, est conscient d'une certaine nécessité intérieure, pathologique tant qu'on voudra, mais qui a manifestement sa "necessité". Guérissez-le, vous le tuez, à moins qu'il puisse inventer un autre mode de fonctionnement qui lui évite la solution dépressive. Isonomie : il faut une certaine quantité de désagrément pour que l'agrément devienne perceptible.

Schopenhauer, dans la même veine, avait noté avec subtilité qu'il souffrait d'innombrables phobies, dans une complexion globalement anxieuse. Quand il trouvait enfin une solution à un problème, il goûtait quelques instants de répit, presque aussitôt pollués par une nouvelle préoccupation. Il en conclut que pour assurer l'équilibre global - douloureux mais vivable - il avait besoin de se trouver sans fin de nouveaux objets de déplaisir, qu'il écartait de son mieux pour en inventer d'autres. Isonomie.

Dans les grandes passions amoureuses on caresse le rêve d'une satisfaction absolue, sans nuages, éternelle. "Amour, toujours". On croit sortir enfin du cycle pénible de l'alternance de plaisir et de déplaisir, rompre le cercle du Samsäâra, vivre de la vie divine. Remarquons simplement que cela ne dure jamais. Bien vite les amants retombent dans le cycle. On rompt. On espère trouver ailleurs le bon objet. On se réaccoquine ailleurs. Et ça recommence. On peut s'en plaindre et injurier le sort. On peut aussi constater que la vie conjugale ne se peut vivre qu'avec un coefficient donné de désagrément. Qu'en somme un des rôles, fort méconnu, du conjoint, est d'assurer au sujet une certaine somme de déplaisir, grâce à quoi l'équilibre  est assuré. Passion et vie commune sont diamétralement opposés dans leur logique respective.

En radicalisant cette idée on pourra soutenir sans honte que l'homme redoute le bonheur bien plus qu'il ne l'espère. A la lumière de ce principe, assez décourageant je vous l'accorde, on saisit mieux le comportement contradictoire des humains, qui recherchent ce qu'ils ne veulent pas et refusent ce qu'ils veulent. C'est tout l'intérêt du principe d'isonomie de rendre compréhensible ce rapport subtil entre plaisir et déplaisir, bonheur et malheur, satisfaction et déception, passion et dépression, sérénité et confusion, paix et guerre.

Bien entendu, il reste la terrible et légitime tentation de faire sauter les limites. Et l'on va se jeter dans l'excès, l'extrême, voire au delà.  A la différence des atomes et des agrégats atomiques qui ne désirent ni ne veulent, l'être humain s'impatiente et piaffe devant l'obstacle. Il veut aller y voir. Et bien soit. Qu'il y aille! Et que signifierait le fait de ne jamais y aller? De toute manière, quand le principe de plaisir est bafoué, c'est le réel qui nous rattrappe. En dernière instance l'isonomie  s'applique toujours, jusque dans ses apparentes défaillances. L'homme reste, en toute rigueur, et dans son illusoire liberté même, un élément parmi d'autres de la nature universelle.

01 décembre 2009

Du "DEVELOPPEMENT PERSONNEL" - et de l'illusion

Il est toujours intéressant de flâner dans les librairies, même si on n'achète pas grand chose. Voici vingt ans les étalages croulaient sous le poids des livres de psychanalyse, à se demander si les analystes avaient encore le temps de pratiquer en leurs cabinets et d'écouter leurs patients. On aurait cru qu'être psychanalyste c'était faire métier de plume. Maintenant cette funeste mode est passée, mais au bénéfice des marchands de "Développement Personnel". L'espoir a changé de camp. Le marché s'est recyclé. Mais l'attente semble toujours la même.

Cette évolution me semble plutôt régressive en son principe. Je ne suis pas un fanatique de la psychanalyse mais je dois reconnaître qu'elle avait au moins le mérite, - à qui prenait la peine de lire, et surtout de la pratiquer en effet, - de décourager les espoirs insensés de plénitude, de béatitude et de nirvâna. Elle mettait en avant des catégories plutôt déplaisantes, comme la frustration, la coupure symbolique, la destitution subjective, voire le "désêtre" ou "l'impossible". Les bonnes gens, qui, dans leur souffrance d'être, espéraient y trouver une solution satisfaisante, un réconfort, une raison de vivre et d'espérer, étaient rapidement renvoyés à leur "malheur banal", comme dit Freud. Un immense espoir, fallacieusement entretenu par une certaine presse, se voyait implacablment déçu, chez ceux du moins qui prenaient le temps d'aller y voir de plus près. Rien d'étonnant dès lors que la même clientèle virtuelle se rabatte à présent sur les ouvrages de "Développement Personnel".

Personnellement je ne nourris aucune animosité contre la recherche de soi. Encore faut-il avoir les idées claires. En l'occurrence il s'agit vraisemblablement de la persistance d'un fantasme, enraciné dans l'image du moi idéal, qui résiste opiniâtrement aux leçons de l'expérience. Il est des choses que le sujet humain ne veut pas savoir, mais qui ont la fâcheuse tendance à se rappeler à notre souvenir dans les aléas et les crises inévitables de l'existence. Le rêve bute contre le réel. On a beau aménager une sorte de pseudo-réalité conforme à nos voeux, une oasis de sécurité, un havre de plaisir, ce beau château de cartes s'écroule à la première tourmente. Certains, il est vrai, semblent comme caressés par le sort : belle épouse, beau métier, beaux enfants, argent, réputation et santé. Ceux-là n'entendent rien à la détresse humaine et font généralement preuve d'une abominable intolérance. Et cette "chance "peut durer longtemps. Mais nul n'est définitivement à l'abri. Et quand cela chute, cela fait encore plus mal que chez celui qui a appris à composer avec le malheur. Sophocle concluait sa tragédie d'Oedipe-roi en déclarant qu'il était imprudent de se déclarer heureux avant l'heure de sa mort.

Ce n'est pas l'idée, en soi valable, du développement personnel qui me gêne, c'est l'espoir insensé qu'il entretient, dans une fâcheuse confusion des genres. Aller mieux, quoi de plus naturel? Mieux respirer, mieux dormir, mieux jouir, travailler moins pour mieux apprécier l'existence, voilà un excellent programme! Pour ma part j' y souscris avec enthousiasme! Mais il faut répérer immédiatement la dimension de fantasme qui sous-tend, ou peut sous-tendre ce noble projet. Quelle place faites-vous à la douleur lors du décès d'un proche ou d'un parent? Que faites-vous quand on vous arrache votre emploi? Quand votre amie vous quitte? Quand vous vous sentez gagné par une sourde et invincible mélancolie? Ne soyons pas rabat-joie, mais cela existe, et trop souvent. Le réel a ceci de terrible qu'il décapite vos espoirs de plénitude, de santé éternelle, de sécurité absolue, de jouissance illimitée. Bref , "le bonheur n'est pas au programme de la création".(Freud).

C'est Lacan qui a mis au premier plan la catégorie de l'impossible. Il est impossible que le fantasme soit la réalité, quels que soient les efforts que nous puissions déployer. C'est une bien mauvaise doctrine que celle qui nous recommande de le réaliser. Outre les dangers inhérents à une telle posture, voyez ce  qu'elle implique d'inutiles efforts, de déplaisir et de sueur! Et de toute manière, sitôt que l'imaginaire devient réalité - à supposrer qu'il le puisse - il cesse sur l'heure d'être l'imaginaire, et se voit dépouillé de tout attrait. "Il y a deux malheurs dans l'existence : que le désir ne se réalise pas, et qu'il se réalise". Ajoutons, pour faire bonne mesure, que la seconde éventualité est souvent pire que la première!

Se développer? Soit. Faisons de notre mieux. Mais soyons clairs. Conscients. Décidés. Et commençons par intégrer cet impossible dans notre programmation! Imposssible de ne pas vieillir, de ne pas mourir, de ne pas être dans la temporalité, de vivre sans autrui, de jouir indéfiniment. Notre rêve de toute-puissance est notre malheur. C'est là une étrange leçon de banalité! Non de style ou d'opinion, mais de faits. "Le réel c'est l'impossible" disait Lacan. Sur ce point on ne saurait, sans goujaterie, lui donner tort!

31 octobre 2009

ETHIQUE de la BRECHE : du nomadisme existentiel

Comment vivre dans la brèche?

Cette expérience-là est decisive. Pas moyen de revenir en arrière, sauf à se déjuger de tout. A se mépriser. A se haïr définitivement. Posture solaire. Et solitude sans consolation.

La brèche, c'est ce savoir irréfutable, irrévocable qu'il n'est aucun remède. Savoir tragique.

Comment le dire, le signifier sans grandiloquence, sans apprêt, en toute simplicité? Les dieux sont morts, la connaissance est impossible, l'espoir fallacieux, l'illusion funeste. A-lètheia : dévoilement de la caducité, de la non-réconciliation, du délaissement, de la vacuité.

Contrairement à ce qui se dit même la mort n'est pas un retour. Dispersion plutôt. Ulysse ne rentre pas à Ithaque.

La religion offre trop tard ses fastes. L'idéologie est croupissante et nauséeuse. De toute part le réel échappe à la prise.

Soleil de midi, mais dans l'extrême angoisse : angoisse féconde et inféconde, à la fois. Féconde dans le sens où les psychiatres parlent de "moment fécond" au départ de la psychose. Et de fait, homis le suicide, la psychose est LA réponse, souvent définitive, dans l'obturation sans appel de la question.

Seconde réponse possible, fort banale au demeurant : le cortège plus ou moins pitoyable des symptômes dans la consumation névrotique. Recouvrement pathologique par accumulation et répétition, colmatage ordinaire de l'angoisse. Cela n'empêche pas d'exister, comme le remarque Freud, mais dans une certaine dénégation, confortable en somme, mais si difficile à éviter!

Reste la position borderline, ce frôlement périlleux de la limite, en deux variantes possibles : pathologique, et libertaire. Soyons, à notre manière, un borderline-philosophe! Nous passerons pour fous chez quelques autres (et encore, certains y verront je ne sais quel charme sulfureux!) mais tout à fait sensés pour nous mêmes, d'un sens il est vrai fort peu conventionnel.

Il est vain, et dangereux, de cultiver l'angoisse. Mais il faut y passer. Dans le meilleur des cas, noius épargnant les fausses assignations de la névrose, elle nous ouvrira à la pleine vision de la vacuité. Se tenir sous ce soleil-là requiert beaucoup de courage et de constance. C'est le sens trop galvaudé et obscurci de ce que les Grecs appelaient la Sophia, et que j'hésite, à juste titre, à rendre par "sagesse".

29 octobre 2009

De l'ANGOISSEMENT, et de la LIBERTE PSYCHIQUE

Le symptôme, c'est ce qui protège de l'angoisse. Vient un moment, parfois, où les enbesognements du symptôme cédent, et c'est le hiatus. Par cette brêche l'angoisse fait retour. Mais j'aimerais, quant à moi, commettre un néologisme, plus expressif de l'expérience psychique : angoissement, plutôt qu'angoisse, signalant par là le mouvement d'envahissement, l'irréfutable montée des eaux dans une âme déboussolée.

D'aucuns déclarent que dans la psyché seule l'angoisse est expérience de vérité, moment de révélation trouble de la subjectivité, ordinairement occupée à tous les jeux du semblant et du paraître, y compris du paraître-pour soi, dans l'ordinaire mauvaise foi de ce qu'il est convenu d'appeler la vie. Mais quelle est donc le sens de cette "révélation", vécue comme malheur, voire comme honte dans celui qui en est saisi, rapté à son corps défendant?

On dit quelquefois que l'angoisse est la douleur du manque. Je ne le crois pas. Le manque est privation, éventuellemnt frustration. Du manque nous parvenons assez bien à nous accommoder, puisqu'aussi bien il est une constante indépassable de la vie psychique. Et la richesse, et l'abondance des biens de toute nature n' y changent rien de fondamental. Insatisfaction, si l'on veut, envie et jalousie, ressentiment et hargne soit, mais pas l'angoisse.

L'angoisse est ce signe qui marque la proximité extrême de l'objet du désir inconscient, le frôlement démonique du fantasme, pour une âme déboussolée. C'est de cela qu'à l'ordinaire nous ne voulons rien savoir. Ne pas voir, ne pas voir ça, ne pas savoir. Hé quoi, quel est donc ce terrible, cet effrayant démon? Et comment pourrions-nous le nommer, le signifier, lui dont nous ne savons que trop que nous ne voulons rien savoir?

Etrange savoir, en vérité, qui ne se constitue que de se nier, de s'effacer dans les ténèbres de la benoîte méconnaissance! In-su qui se sait en quelque sorte su de se refuser comme su. Simple dénégation chez les uns, déni massif chez les autres. Mais le déni a cet avantage exorbitant qu'il oblitère toute l'opération et enfonce ce su-nonsu dans les marécages de la forclusion. La paix psychique, et la mort du désir sont à ce prix.

Pourquoi l'extrême proximité de l'objet fait-elle vaciller le sujet? Crainte du "débordement pulsionnel" , voire de l'effondrement. Je ne parle pas des mille et un petits objets de nos ordinaires souhaits. Je parle du désir inconscient. Celui-là est bien incommode, dans ce registre du présent-absent, de l"innommé, de l'éternel renaissant.

Hypothèse : l' objet, insaisisabble jusque dans son flamboiement même, ne serait-il, en dernière analyse, que le trompe-l'oeil, le mirage, le masque bigarré d'un irréductible non-objet, d'une faille indépassable dans l'ordre du discours, d'une brêche structurelle, d'un manque si l'on veut, mais infiniment plus radical que tout manque assignable, "défaut" originaire du symbolique et du langage? De cela certains font Dieu, ou le Grand Autre, expectant quelque réconciliation ou réunification terminales, ici-bas ou ailleurs, religions, mythologies, idéologies, dans une concaténation signifiante qui abolirait et le désir et la mort?

Un soupçon : ce que nous appelons Dieu ne serait-ce qu'une diablerie du langage renvoyé à son essentielle et indépassable caducité? Hölderlin disait : "C'est le défaut de Dieu qui sauve". Le prix de cette liberté c'est l'angoisse du désir. Statut de l'"a-theos".

17 octobre 2009

OU est passée l'INTIMITE ?

Comment pourrais-je vivre sans droit à l'intimité?

Dans le fond de ma nature je trouve une certaine distance spontanée avec le banal, l'ordiniaire, le mécanique et le technique surtout qui m' a rendu souvent l'existence difficile. Je déteste les machines, même les plus belles et les plus utiles. Une belle voiture m'inspire un mélange assez étonnant d'admiration et de révulsion. Je vois certes la brillance de la carlingue, mais je vois plus encore le tuyau d'échappement, comme une verrue anale sur un beau ventre lisse.

L'intimité est devenue un luxe des plus rares. Avec toutes ces technologies dites de communication personne n'est plus à l'abri de l'indiscrétion des pouvoirs. "Souriez vous êtes filmés". Et flachés, enregistrés, "enrôlés", suivis à la trace, taxés et surtaxés.  Etrange démocratie qui vante la liberté individuelle et qui la circonscrit de toutes les manières imaginables. Comment ne pas songer à Tocqueville qui annonçait une forme inédite de dictature démocratique, où le Pouvoir a tous les pouvoirs et le citoyen aucun, suite à la destruction des pouvoirs intermédiaires. Chacun est seul devant le "Monstre foid, le plus froid des monstres froids" selon la forte expression de Nietzsche. Et encore lui ne pouvait-il pas supposer que des milliers de satellites allaient enserrer la terre dans un réseau d'espionnage généralisé, capable de sonder tout un chacun jusques aux tréfonds de sa vie la plus intime!

C'est quoi l'intimité? c'est le droit au retrait hors des affaires collectives, du "politique" au sens grec, c'est l'affirmation d'une sphère privée qui échappe en principe au contrôle de l'Etat et de ses sbires. En principe la maison, ou l'appartement symbolise et délimite cet espace réservé à la personne, à la satisfaction de ses besoins, de ses désirs, de sa sensibilité, de sa dignité humaine. L'ancienne pensée politique avait défini avec soin cette frontière qui devait séparer les deux espaces. Le Prince règne au dehors, mais le sujet règne chez soi. Que vaut de nos jours cette séparation théorique des espaces? Le public envahit le privé, par exemple par la télévision jusqu'à se substituer en partie à l'autorité parentale. Que feront les parents?  Qui peut encore supprimer la télé, pour échapper aux injonctions publicitaires, aux discours standardisés et moutonniers. En principe vous le pouvez. Mais qui le fait? Comment éviter aux enfants le matraquage des jeux standardisés? Comment favoriser l'usage méditatif de la lecture? Nous voyons bien le problême : en pricipe, selon une logique traditionnelle du libre arbitre, je peux refuser les machines. Mais quels parents oseront priver leur enfant de ces gadgets quand tous les camarades en font largement montre, et que pour éviter l'infection il faille se retirer sur le Mont Athos?

Ce que je dis peut irriter. On se réfugiera derrière le droit à disposer librement de ses biens, de couper les boutons. Certes. Mais cela ne change rien au fait que notre vie s'est comme laissé entraÎner dans un cercle infernal où la technologiu e appelle de nouvelles technologies, où la force du public se renforce chaque jour au détrimernt du privé, où la pensée est chaque jour muselée un peu plus au nom du "correct" , selon une idéologie de la consommation sans bornes, du gasillage systématique et du "pouvoir d'achat", terme qui semble résumer pour nos contemporains toute leur attente de liberté. Augmentez le SMIC, fort bien, et qu'est ce que cela changera à la structure globale de la société, cette injustice institutionnellemnt programmée? Je voudrais montrer que c'est une certaine idée de la vie, de la consommation, du développement qui est en cause, avec bien sûr la monstreuse machine néolibérale -et non ce pauvre libre arbitre qui n'arbitre rien du tout. 

Le public envahit la sphère intime. Et à l'inverse l'intime s'exhibe dans le public. Que n'apprenons nous aujourd'hui sur le divorce de tel et tel, sur les tendances perverses de telle idole de cinéma, sur l'état des ovaires de Madame Stroumf, et tuti quanti? Je pourrais recommencer ma démonstration de tout à l'heure. Qui m'oblige à acheter telle feuille de choux? Personne, bien sûr. Je marche innocemment dans les rues, et que vois-je? Des exhibitions de seins, des sourires de madone perverse, des incitations à la consommation, - que véhicule tout cela? : "Achetez pour mieux jouir. Jouir est facile! D'ailleurs c'est bon pour la santé", paraît-il! Soit. Mais alors il faut des sous, donc il faut travailler plus, surtout quand vous n'avez pas de travail. Résultat on créee une psychose collective d'insatisfaction, où justement le public et le privé participent de la même logique, où s'efface la séparation, et où tout un chacun, insidieusement, devient un défenseur inconditionnel du systèmle, tout en se prétendant réfractaire et singulier! Je doute que dans l'histoire de l'humanité on ait jamais atteint un tel degré de perfection politique, la ruche comme modèle, l'abeille comme travailleuse et la Reine invisible en tous introjectée.

Il n'existe en fait aucun terme adéquat à désigner ce nouvel état politique. Ni fascisme, ni dictature, ni totalitarisme classique, ni népotisme, ni despotisme. "Totalitarisme démocratique" me plairait assez, si la formule n'apparaissait si contradictoire. Mais elle n'est contradictoire qu'en apparence. On peut toujours aller voter en ayant le choix électoral clairement garanti. Mais en quoi y -a-t-il choix véritable si personne n'interroge sérieusement le système global qui règle nos échanges, plus encore, qui n'interroge les fondements mêmes de la culture que nous avons bâtie, et qui nous mêne au désastre?

08 octobre 2009

De L' IMMEDIATETE du CORPS : corps représenté, corps vécu

Le corps c'est l'immédiateté. Et pourtant cette immédiateté nous est souvent obscure, voire inaccessible. Etrange paradoxe du proche et du plus lointain. Ce n'est sans doute pas un hasard si la littérature philosophique est si ladre, ou si laborieuse, sur la question du corps.

Spontanément nous sommes dans la représentation : perception des phénomènes et des objets. Représentation d'un milieu, d'un "monde", d'une collection d'objets situés dans l'espace, de signes intentionnels ou non, de forces plus ou moins conscientes. Et notre propre corps est de suite situé dans cet ensemble, et en quelque sorte ramené au statut d'objet parmi les objets. Je sens, je perçois mon corps, je le situe d'emblée dans cet espace de représentation, mais avec un coefficient qualitatif et affectif particulier. C'est un objet de perception, mais en même temps c'est une source de perception qu'on ne peut tout à fait ranger dans la collection commune. Ce que je sens en moi (dans mon corps, même médiatisé par la conscience) est d'une intensité et d'une préséance particulières. Je vois mon bras, mais il est immédiatement évident pour moi que c'est mon bras, et non un bras quelconque. Je le vois, mais aussi je le sens de l'intérieur, et je vérifie qu'il est partie de moi en ceci que je peux le mouvoir, donc l'agir de l'intérieur. D'une  certaine manière ce bras qui est objet de représentation est aussi "sujet" d'une action dont je suis l'auteur et dont le mouvement est une manifestation incontestable. J'ai un bras comme j'ai un corps, mais je suis aussi mon bras comme je suis mon corps. Ce double registre embarasse la pensée qui ne se tient à l'aise que dans la représentation d'objets.

Cela se vérifie dans la science biologique et médicale qui réduit le corps à une somme de mécanismes chimiques, électriques et neuronaux. Le sujet vivant n'y trouve évidemment pas son compte et soupçonne avec raison le médecin de nous priver de notre corps vivant et sentant, souffrant et jouissant. Pseudo-science qui nous fait rater l'essentiel. Mais rien n'oblige le philosophe à se cantonner dans cette pauvre  - et nécessaire - objectivation rationnelle.

La santé, dit-on, c'est le silence des organes. Et de fait, en régime de santé, nous oublions le corps. Il se rappelle à nous dans l'urgence des besoins, et dans le déplaisir. C'est avec raison que Schopenhauer estime que le plaisir est  moins réel que le déplaisir. On s'accommode tout naturellemnt du plaisir, estimant à tort que c'est là une normalité de l'existence. Le déplaisir est un rappel, et un rappel cuisant. A ce jour, à ma connaissance, nul n'a trouvé le moyen de ne vivre que dans le plaisir perpétuel, dans l'euphorie du bonheur perpétuel. Cela serait sans doute dangereux, en plus d'être impossible. Quand nous souffrons le corps est là, dans une évidence absolue. Que valent nos heureuses spéculations quand nous sommes taraudés d'une effroyable rage de dents? Nous disons alors : c'est l'horreur. Juste appréciation. C'est l'horreur.

Dans l'intense douleur nous éprouvons une sorte de dissociation. Le Moi, envahi de toutes parts par l'affect, effracté dans son illusoire unité, semble exploser sous l'effet d'une intensité ingérable. Les mécanismes de défense, les pare-excitation, les dispositifs de parade et de modération explosent et nous laissent livrés, hagards et impuissants, à la horde folle des affects. Nous ne sommes plus que souffrance hallucinée, nous ne sommes plus que corps.

Ici nous mesurons la précarité de toutes nos représentations. Sont-elles vraies, sont-elles fausses? La question même devient dérisoire. La représentation est hors-jeu, et c'est cela qui est l'effroi. Un réel sans mesure est là, où nous ne sommes plus.

Le corps, cette merveilleuse mécanique de régulation, en temps ordinaire, soudain se révèle capable d'intensités extrêmes. Dérégulation, passage au delà de la limite, excès, ex-centricité : nous voilà hors de nous, dans la terreur, l'effroi, la panique, l'extrème de la souffrance, et parfois de la jouissance. Car, singulièrement, la jouissance produit les mêmes effets, avec toutefois une retombée de plaisir qui peut nous la rendre désirable, comme dans l'orgasme. Sujet qui pâtit, sujet qui jouit, mêmes contorsions, mêmes délires corporels, et souvent mêmes grimaces. De toute manière, dans les deux cas, nous sommes bien en dehors de la sphère du Beau!

Erotique et mystique : deux formes compararables de l'extase. Ek-stasis : position en dehors. Ex-centricité. Je revois encore un tableau d'un peintre du XVIII dont j' ai oublié le nom. On y voit une femme tenant dans sa main un coeur, le coeur du Christ je suppose, le regard perdu dans le ciel, dans une élation émotionnelle et énamourée presque insoutenable. Celle-là jouit, ou je n'y entends rien!

"Nous ne savons pas ce que peut un corps". L'essentiel pour nous est de rester modestes. Par le corps nous sommes voués à l'urgence des besoins, travaillés par les pulsions, livrés aux aléas de la santé et de la maladie, condamnés à la mort. Excentrés quelquefois vers l'extrême de la douleur, emportés dans le tourbillon d'une jouissance indicible. Et par ailleurs, dans le registre tranquille des besoins satisfaits, des pulsions régulées, des affects et des sensations modérées, nous pouvons  goûter le plaisir, plaisir d'objet ou plaisir paisible d'une existence pacifiée. Mais ce dernier registre n'a rien de nécessaire. Il suppose beaucoup de conditions. Et de la chance. Ce qui n'est pas une raison de pas y travailler.

Entre naître et mourir, le corps. Savoir tragique, mais non résignation. Une petite part nous appartient en propre. C'est la mesure, variable et incertaine, du possible.

23 septembre 2009

SOMA, PSYCHE et NOOS : corps, psychique, intellect

Je suis fidèle à une conception tripartite de l'humain, que je trouve chez les Grecs, mais aussi chez les Chinois, considérant que le dualisme, (notamment cartésien) qui oppose violemment le corps et l'âme est une hérésie, et une catastrophe pour la pensée, pire encore pour la thérapie.

Les Grecs nous apprennent à distinguer trois pôles : le Sôma, la Psychè et le Noûs (j'écris plus haut NOOS, orthographe plus ancienne du terme, pour écarter toute ambigité). Le sôma c'est le corps réel : physiologie, anatomie, peau, sang, muscles, organes, viscères, fonctions, besoins etc. Rien à voir avec l'image du corps, qui est une construction psychique. Le sôma c'est le réel organique, dans son opacité, son énergie, sa puissance et sa fragilité. Ajoutons que, selon moi, nous ne le connaissons que fort mal, en dépit des avan cées fulgurantes de la science bilologique, qui décrit des mécanismes mais ne saisit pas les véritables ressorts de la puissance d'exister et d'affirmer de cette extraordinaire "substance" vitale. Je ne range totalement à la pensée énigmatique de Spinoza : "Nous ne savons pas ce que peut un corps".

Psychè désigne d'abord le souffle. Par extension "l'âme", le principe d'animation du corps. Aristote distinguera l'âme végétative, l'âme sensorielle et l'âme rationnelle, mais cette dernière me semble déjà correspondre au Noûs, principe de connaissance intellectuelle. Psychè recouvre un immense domaine de sensorialité, de sensibilité, d'émotivité, de réceptivité et de représentation, du monde environnant et de soi. C'est psychè qui nous fait sentir, désirer, craindre, espérer, demander, implorer, rejeter, choisir et agir selon des critères subjectifs, culturels, langagiers dont la puissance peut sembler indomptable. Psychè recouvre aussi bien le thymos et le kardia ( humeur et coeur), dans un pathos quasi invincible qui fait les délices du roman, de la poésie, des analyses psychologiques, et psychiatriques. Traitant de l'humeur (thymos) les premiers médecins-philosophes de l'Antiquité nous ont laissé un corpus considérable sur les avatars de la thymie : euthymie, disthymie, athymie, données immédiates du pathos, et matériau universel de la philosophie thérapeutique : règler la thymie est la fonction traditionnelle de la sagesse (Voir Démocrite, Epicure,Zénon  etc).

Sôma et Psychè constituent un ensemble à la fois harmonique et conflictuel. On voit bien qu'on ne les séparera que dans une théorie, nullement dans la pratique, comme le rappelle près de nous la médecine psychosomatique - ou somatopsychique. Par rapport à cet ensemble  indissociable, le Noûs représente une capacité d'abstraction, de distanciation, de critique, d'examen rationnel, donc de désubjectivation qui a fait de longtemps l'espérance des philosophes. Pouvoir se détacher des besoins pressants du corps (voir le Phédon de Platon), prendre de la distance par rapport aux désirs (Epicure), aux représentations passionnelles(Stoïciens), ouvrir un champ de réflexion universel dans son principe(Spinoza), n'est ce pas la vocation même de la philosophie, sous les auspices vénérables de la sagesse? Tout le problème étant de savoir si cette fameuse raison a quelque pouvoir sur les passions, sur les débordements et les flluctuations imprévisibles du thymos, et sur les représentations de la psychè! Je ris parfois du bel optimisme de Descartes qui croit pouvoir établir une absolue maîtrise sur les passions par la puissance de la pensée. Et, plus près de nous, je me défie, par expérience, de cette noble expérance de Freud qui croyait que de comprendre le symptôme on pourrait le supprimer.

C'est là le noeud de la question thérapeutique. Que peut la compréhension, l'intellection, la représentation lucide face aux puissances de l'inconscient? Plutôt que de rêver de quelque dominance rationnelle il vaut mieux, je suppose, cultiver la modestie et apprendre à faire dialoguer chaque instance avec l'autre, le corps avec la psychè, la psychè avec l'intellect, l'intellect avec le corps. Mais comment, tout le problème est là.

L'autre jour j'ai eu la bonne surprise de voir le triangle fondatif de la médecine chinoise. Au sommet le mental, en bas à gauche le corporel, en bas à droite l'émotionnel. Et chaque pôle doit communiquer harmoniquement avec l'autre. Pour moi, qui suis un peu trop dans le mental, c'est toujours une épreuve de me resoudre à écouter en moi l'émotionnel, dont je redoute fort les orages. Mais je sais qu'il faut le faire. Quant au corps, j'ai la chance de me porter assez bien, malgré quelques petits désagréments fonctionnels, qui témoignent, bien sûr, d'un défaut d'harmonie. Le corps proteste, réclame, inquiéte et réveille la conscience, pour une écoute plus attentive du thymos. Ah que l'équilibre est délicat, et la santé problématique!

On peut transposer encore, dans une conception plus occidentale et biologique : tripartition du cerveau. Cerveau reptilien : les besoins primaires de survie, d'alimentation, de défense et d'attaque. Cerveau limbique : l'émotion, le sentiment, le désir, les fantasmes, la soif d'amour, la peur de l'abandon, la rivalité, la concurrence, l'image inconsciente de soi. Cerveau cortical : représentation, langage, intellect, idées, théories, connaissance, rationalité. A quoi devra correspondre à l'avenir une nouvelle science de l'humain, à la fois neurologique, psychiatrique et philosophique. C'est à cela qu'il faut s'atteler avec sérieux, pour dépasser les illusions savantes de la philosophie, les apories psychologistes de la psychanalyse, et la vision trop mécaniste de la neurologie.

Nous sommes, je l'espère, au seuil d'une authentique révolution mentale et scientifique. Il faut y contribuer autant qu'il est possible.

      PS ; On pourrait imaginer une science nouvelle, la somatopsychonoologie (SPN) comme synthèse de ces recherches à la fois holistiques et fondées expérimentalement. Programme d'avenir?




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