LE JARDIN PHILOSOPHE

Recherche et pratique de la philosophie comme thérapie existentielle et de la poésie comme création dans l'ordre du langage

31 octobre 2009

ETHIQUE de la BRECHE : du nomadisme existentiel

Comment vivre dans la brèche?

Cette expérience-là est decisive. Pas moyen de revenir en arrière, sauf à se déjuger de tout. A se mépriser. A se haïr définitivement. Posture solaire. Et solitude sans consolation.

La brèche, c'est ce savoir irréfutable, irrévocable qu'il n'est aucun remède. Savoir tragique.

Comment le dire, le signifier sans grandiloquence, sans apprêt, en toute simplicité? Les dieux sont morts, la connaissance est impossible, l'espoir fallacieux, l'illusion funeste. A-lètheia : dévoilement de la caducité, de la non-réconciliation, du délaissement, de la vacuité.

Contrairement à ce qui se dit même la mort n'est pas un retour. Dispersion plutôt. Ulysse ne rentre pas à Ithaque.

La religion offre trop tard ses fastes. L'idéologie est croupissante et nauséeuse. De toute part le réel échappe à la prise.

Soleil de midi, mais dans l'extrême angoisse : angoisse féconde et inféconde, à la fois. Féconde dans le sens où les psychiatres parlent de "moment fécond" au départ de la psychose. Et de fait, homis le suicide, la psychose est LA réponse, souvent définitive, dans l'obturation sans appel de la question.

Seconde réponse possible, fort banale au demeurant : le cortège plus ou moins pitoyable des symptômes dans la consumation névrotique. Recouvrement pathologique par accumulation et répétition, colmatage ordinaire de l'angoisse. Cela n'empêche pas d'exister, comme le remarque Freud, mais dans une certaine dénégation, confortable en somme, mais si difficile à éviter!

Reste la position borderline, ce frôlement périlleux de la limite, en deux variantes possibles : pathologique, et libertaire. Soyons, à notre manière, un borderline-philosophe! Nous passerons pour fous chez quelques autres (et encore, certains y verront je ne sais quel charme sulfureux!) mais tout à fait sensés pour nous mêmes, d'un sens il est vrai fort peu conventionnel.

Il est vain, et dangereux, de cultiver l'angoisse. Mais il faut y passer. Dans le meilleur des cas, noius épargnant les fausses assignations de la névrose, elle nous ouvrira à la pleine vision de la vacuité. Se tenir sous ce soleil-là requiert beaucoup de courage et de constance. C'est le sens trop galvaudé et obscurci de ce que les Grecs appelaient la Sophia, et que j'hésite, à juste titre, à rendre par "sagesse".

29 octobre 2009

De l'ANGOISSEMENT, et de la LIBERTE PSYCHIQUE

Le symptôme, c'est ce qui protège de l'angoisse. Vient un moment, parfois, où les enbesognements du symptôme cédent, et c'est le hiatus. Par cette brêche l'angoisse fait retour. Mais j'aimerais, quant à moi, commettre un néologisme, plus expressif de l'expérience psychique : angoissement, plutôt qu'angoisse, signalant par là le mouvement d'envahissement, l'irréfutable montée des eaux dans une âme déboussolée.

D'aucuns déclarent que dans la psyché seule l'angoisse est expérience de vérité, moment de révélation trouble de la subjectivité, ordinairement occupée à tous les jeux du semblant et du paraître, y compris du paraître-pour soi, dans l'ordinaire mauvaise foi de ce qu'il est convenu d'appeler la vie. Mais quelle est donc le sens de cette "révélation", vécue comme malheur, voire comme honte dans celui qui en est saisi, rapté à son corps défendant?

On dit quelquefois que l'angoisse est la douleur du manque. Je ne le crois pas. Le manque est privation, éventuellemnt frustration. Du manque nous parvenons assez bien à nous accommoder, puisqu'aussi bien il est une constante indépassable de la vie psychique. Et la richesse, et l'abondance des biens de toute nature n' y changent rien de fondamental. Insatisfaction, si l'on veut, envie et jalousie, ressentiment et hargne soit, mais pas l'angoisse.

L'angoisse est ce signe qui marque la proximité extrême de l'objet du désir inconscient, le frôlement démonique du fantasme, pour une âme déboussolée. C'est de cela qu'à l'ordinaire nous ne voulons rien savoir. Ne pas voir, ne pas voir ça, ne pas savoir. Hé quoi, quel est donc ce terrible, cet effrayant démon? Et comment pourrions-nous le nommer, le signifier, lui dont nous ne savons que trop que nous ne voulons rien savoir?

Etrange savoir, en vérité, qui ne se constitue que de se nier, de s'effacer dans les ténèbres de la benoîte méconnaissance! In-su qui se sait en quelque sorte su de se refuser comme su. Simple dénégation chez les uns, déni massif chez les autres. Mais le déni a cet avantage exorbitant qu'il oblitère toute l'opération et enfonce ce su-nonsu dans les marécages de la forclusion. La paix psychique, et la mort du désir sont à ce prix.

Pourquoi l'extrême proximité de l'objet fait-elle vaciller le sujet? Crainte du "débordement pulsionnel" , voire de l'effondrement. Je ne parle pas des mille et un petits objets de nos ordinaires souhaits. Je parle du désir inconscient. Celui-là est bien incommode, dans ce registre du présent-absent, de l"innommé, de l'éternel renaissant.

Hypothèse : l' objet, insaisisabble jusque dans son flamboiement même, ne serait-il, en dernière analyse, que le trompe-l'oeil, le mirage, le masque bigarré d'un irréductible non-objet, d'une faille indépassable dans l'ordre du discours, d'une brêche structurelle, d'un manque si l'on veut, mais infiniment plus radical que tout manque assignable, "défaut" originaire du symbolique et du langage? De cela certains font Dieu, ou le Grand Autre, expectant quelque réconciliation ou réunification terminales, ici-bas ou ailleurs, religions, mythologies, idéologies, dans une concaténation signifiante qui abolirait et le désir et la mort?

Un soupçon : ce que nous appelons Dieu ne serait-ce qu'une diablerie du langage renvoyé à son essentielle et indépassable caducité? Hölderlin disait : "C'est le défaut de Dieu qui sauve". Le prix de cette liberté c'est l'angoisse du désir. Statut de l'"a-theos".

17 octobre 2009

OU est passée l'INTIMITE ?

Comment pourrais-je vivre sans droit à l'intimité?

Dans le fond de ma nature je trouve une certaine distance spontanée avec le banal, l'ordiniaire, le mécanique et le technique surtout qui m' a rendu souvent l'existence difficile. Je déteste les machines, même les plus belles et les plus utiles. Une belle voiture m'inspire un mélange assez étonnant d'admiration et de révulsion. Je vois certes la brillance de la carlingue, mais je vois plus encore le tuyau d'échappement, comme une verrue anale sur un beau ventre lisse.

L'intimité est devenue un luxe des plus rares. Avec toutes ces technologies dites de communication personne n'est plus à l'abri de l'indiscrétion des pouvoirs. "Souriez vous êtes filmés". Et flachés, enregistrés, "enrôlés", suivis à la trace, taxés et surtaxés.  Etrange démocratie qui vante la liberté individuelle et qui la circonscrit de toutes les manières imaginables. Comment ne pas songer à Tocqueville qui annonçait une forme inédite de dictature démocratique, où le Pouvoir a tous les pouvoirs et le citoyen aucun, suite à la destruction des pouvoirs intermédiaires. Chacun est seul devant le "Monstre foid, le plus froid des monstres froids" selon la forte expression de Nietzsche. Et encore lui ne pouvait-il pas supposer que des milliers de satellites allaient enserrer la terre dans un réseau d'espionnage généralisé, capable de sonder tout un chacun jusques aux tréfonds de sa vie la plus intime!

C'est quoi l'intimité? c'est le droit au retrait hors des affaires collectives, du "politique" au sens grec, c'est l'affirmation d'une sphère privée qui échappe en principe au contrôle de l'Etat et de ses sbires. En principe la maison, ou l'appartement symbolise et délimite cet espace réservé à la personne, à la satisfaction de ses besoins, de ses désirs, de sa sensibilité, de sa dignité humaine. L'ancienne pensée politique avait défini avec soin cette frontière qui devait séparer les deux espaces. Le Prince règne au dehors, mais le sujet règne chez soi. Que vaut de nos jours cette séparation théorique des espaces? Le public envahit le privé, par exemple par la télévision jusqu'à se substituer en partie à l'autorité parentale. Que feront les parents?  Qui peut encore supprimer la télé, pour échapper aux injonctions publicitaires, aux discours standardisés et moutonniers. En principe vous le pouvez. Mais qui le fait? Comment éviter aux enfants le matraquage des jeux standardisés? Comment favoriser l'usage méditatif de la lecture? Nous voyons bien le problême : en pricipe, selon une logique traditionnelle du libre arbitre, je peux refuser les machines. Mais quels parents oseront priver leur enfant de ces gadgets quand tous les camarades en font largement montre, et que pour éviter l'infection il faille se retirer sur le Mont Athos?

Ce que je dis peut irriter. On se réfugiera derrière le droit à disposer librement de ses biens, de couper les boutons. Certes. Mais cela ne change rien au fait que notre vie s'est comme laissé entraÎner dans un cercle infernal où la technologiu e appelle de nouvelles technologies, où la force du public se renforce chaque jour au détrimernt du privé, où la pensée est chaque jour muselée un peu plus au nom du "correct" , selon une idéologie de la consommation sans bornes, du gasillage systématique et du "pouvoir d'achat", terme qui semble résumer pour nos contemporains toute leur attente de liberté. Augmentez le SMIC, fort bien, et qu'est ce que cela changera à la structure globale de la société, cette injustice institutionnellemnt programmée? Je voudrais montrer que c'est une certaine idée de la vie, de la consommation, du développement qui est en cause, avec bien sûr la monstreuse machine néolibérale -et non ce pauvre libre arbitre qui n'arbitre rien du tout. 

Le public envahit la sphère intime. Et à l'inverse l'intime s'exhibe dans le public. Que n'apprenons nous aujourd'hui sur le divorce de tel et tel, sur les tendances perverses de telle idole de cinéma, sur l'état des ovaires de Madame Stroumf, et tuti quanti? Je pourrais recommencer ma démonstration de tout à l'heure. Qui m'oblige à acheter telle feuille de choux? Personne, bien sûr. Je marche innocemment dans les rues, et que vois-je? Des exhibitions de seins, des sourires de madone perverse, des incitations à la consommation, - que véhicule tout cela? : "Achetez pour mieux jouir. Jouir est facile! D'ailleurs c'est bon pour la santé", paraît-il! Soit. Mais alors il faut des sous, donc il faut travailler plus, surtout quand vous n'avez pas de travail. Résultat on créee une psychose collective d'insatisfaction, où justement le public et le privé participent de la même logique, où s'efface la séparation, et où tout un chacun, insidieusement, devient un défenseur inconditionnel du systèmle, tout en se prétendant réfractaire et singulier! Je doute que dans l'histoire de l'humanité on ait jamais atteint un tel degré de perfection politique, la ruche comme modèle, l'abeille comme travailleuse et la Reine invisible en tous introjectée.

Il n'existe en fait aucun terme adéquat à désigner ce nouvel état politique. Ni fascisme, ni dictature, ni totalitarisme classique, ni népotisme, ni despotisme. "Totalitarisme démocratique" me plairait assez, si la formule n'apparaissait si contradictoire. Mais elle n'est contradictoire qu'en apparence. On peut toujours aller voter en ayant le choix électoral clairement garanti. Mais en quoi y -a-t-il choix véritable si personne n'interroge sérieusement le système global qui règle nos échanges, plus encore, qui n'interroge les fondements mêmes de la culture que nous avons bâtie, et qui nous mêne au désastre?

08 octobre 2009

De L' IMMEDIATETE du CORPS : corps représenté, corps vécu

Le corps c'est l'immédiateté. Et pourtant cette immédiateté nous est souvent obscure, voire inaccessible. Etrange paradoxe du proche et du plus lointain. Ce n'est sans doute pas un hasard si la littérature philosophique est si ladre, ou si laborieuse, sur la question du corps.

Spontanément nous sommes dans la représentation : perception des phénomènes et des objets. Représentation d'un milieu, d'un "monde", d'une collection d'objets situés dans l'espace, de signes intentionnels ou non, de forces plus ou moins conscientes. Et notre propre corps est de suite situé dans cet ensemble, et en quelque sorte ramené au statut d'objet parmi les objets. Je sens, je perçois mon corps, je le situe d'emblée dans cet espace de représentation, mais avec un coefficient qualitatif et affectif particulier. C'est un objet de perception, mais en même temps c'est une source de perception qu'on ne peut tout à fait ranger dans la collection commune. Ce que je sens en moi (dans mon corps, même médiatisé par la conscience) est d'une intensité et d'une préséance particulières. Je vois mon bras, mais il est immédiatement évident pour moi que c'est mon bras, et non un bras quelconque. Je le vois, mais aussi je le sens de l'intérieur, et je vérifie qu'il est partie de moi en ceci que je peux le mouvoir, donc l'agir de l'intérieur. D'une  certaine manière ce bras qui est objet de représentation est aussi "sujet" d'une action dont je suis l'auteur et dont le mouvement est une manifestation incontestable. J'ai un bras comme j'ai un corps, mais je suis aussi mon bras comme je suis mon corps. Ce double registre embarasse la pensée qui ne se tient à l'aise que dans la représentation d'objets.

Cela se vérifie dans la science biologique et médicale qui réduit le corps à une somme de mécanismes chimiques, électriques et neuronaux. Le sujet vivant n'y trouve évidemment pas son compte et soupçonne avec raison le médecin de nous priver de notre corps vivant et sentant, souffrant et jouissant. Pseudo-science qui nous fait rater l'essentiel. Mais rien n'oblige le philosophe à se cantonner dans cette pauvre  - et nécessaire - objectivation rationnelle.

La santé, dit-on, c'est le silence des organes. Et de fait, en régime de santé, nous oublions le corps. Il se rappelle à nous dans l'urgence des besoins, et dans le déplaisir. C'est avec raison que Schopenhauer estime que le plaisir est  moins réel que le déplaisir. On s'accommode tout naturellemnt du plaisir, estimant à tort que c'est là une normalité de l'existence. Le déplaisir est un rappel, et un rappel cuisant. A ce jour, à ma connaissance, nul n'a trouvé le moyen de ne vivre que dans le plaisir perpétuel, dans l'euphorie du bonheur perpétuel. Cela serait sans doute dangereux, en plus d'être impossible. Quand nous souffrons le corps est là, dans une évidence absolue. Que valent nos heureuses spéculations quand nous sommes taraudés d'une effroyable rage de dents? Nous disons alors : c'est l'horreur. Juste appréciation. C'est l'horreur.

Dans l'intense douleur nous éprouvons une sorte de dissociation. Le Moi, envahi de toutes parts par l'affect, effracté dans son illusoire unité, semble exploser sous l'effet d'une intensité ingérable. Les mécanismes de défense, les pare-excitation, les dispositifs de parade et de modération explosent et nous laissent livrés, hagards et impuissants, à la horde folle des affects. Nous ne sommes plus que souffrance hallucinée, nous ne sommes plus que corps.

Ici nous mesurons la précarité de toutes nos représentations. Sont-elles vraies, sont-elles fausses? La question même devient dérisoire. La représentation est hors-jeu, et c'est cela qui est l'effroi. Un réel sans mesure est là, où nous ne sommes plus.

Le corps, cette merveilleuse mécanique de régulation, en temps ordinaire, soudain se révèle capable d'intensités extrêmes. Dérégulation, passage au delà de la limite, excès, ex-centricité : nous voilà hors de nous, dans la terreur, l'effroi, la panique, l'extrème de la souffrance, et parfois de la jouissance. Car, singulièrement, la jouissance produit les mêmes effets, avec toutefois une retombée de plaisir qui peut nous la rendre désirable, comme dans l'orgasme. Sujet qui pâtit, sujet qui jouit, mêmes contorsions, mêmes délires corporels, et souvent mêmes grimaces. De toute manière, dans les deux cas, nous sommes bien en dehors de la sphère du Beau!

Erotique et mystique : deux formes compararables de l'extase. Ek-stasis : position en dehors. Ex-centricité. Je revois encore un tableau d'un peintre du XVIII dont j' ai oublié le nom. On y voit une femme tenant dans sa main un coeur, le coeur du Christ je suppose, le regard perdu dans le ciel, dans une élation émotionnelle et énamourée presque insoutenable. Celle-là jouit, ou je n'y entends rien!

"Nous ne savons pas ce que peut un corps". L'essentiel pour nous est de rester modestes. Par le corps nous sommes voués à l'urgence des besoins, travaillés par les pulsions, livrés aux aléas de la santé et de la maladie, condamnés à la mort. Excentrés quelquefois vers l'extrême de la douleur, emportés dans le tourbillon d'une jouissance indicible. Et par ailleurs, dans le registre tranquille des besoins satisfaits, des pulsions régulées, des affects et des sensations modérées, nous pouvons  goûter le plaisir, plaisir d'objet ou plaisir paisible d'une existence pacifiée. Mais ce dernier registre n'a rien de nécessaire. Il suppose beaucoup de conditions. Et de la chance. Ce qui n'est pas une raison de pas y travailler.

Entre naître et mourir, le corps. Savoir tragique, mais non résignation. Une petite part nous appartient en propre. C'est la mesure, variable et incertaine, du possible.

23 septembre 2009

SOMA, PSYCHE et NOOS : corps, psychique, intellect

Je suis fidèle à une conception tripartite de l'humain, que je trouve chez les Grecs, mais aussi chez les Chinois, considérant que le dualisme, (notamment cartésien) qui oppose violemment le corps et l'âme est une hérésie, et une catastrophe pour la pensée, pire encore pour la thérapie.

Les Grecs nous apprennent à distinguer trois pôles : le Sôma, la Psychè et le Noûs (j'écris plus haut NOOS, orthographe plus ancienne du terme, pour écarter toute ambigité). Le sôma c'est le corps réel : physiologie, anatomie, peau, sang, muscles, organes, viscères, fonctions, besoins etc. Rien à voir avec l'image du corps, qui est une construction psychique. Le sôma c'est le réel organique, dans son opacité, son énergie, sa puissance et sa fragilité. Ajoutons que, selon moi, nous ne le connaissons que fort mal, en dépit des avan cées fulgurantes de la science bilologique, qui décrit des mécanismes mais ne saisit pas les véritables ressorts de la puissance d'exister et d'affirmer de cette extraordinaire "substance" vitale. Je ne range totalement à la pensée énigmatique de Spinoza : "Nous ne savons pas ce que peut un corps".

Psychè désigne d'abord le souffle. Par extension "l'âme", le principe d'animation du corps. Aristote distinguera l'âme végétative, l'âme sensorielle et l'âme rationnelle, mais cette dernière me semble déjà correspondre au Noûs, principe de connaissance intellectuelle. Psychè recouvre un immense domaine de sensorialité, de sensibilité, d'émotivité, de réceptivité et de représentation, du monde environnant et de soi. C'est psychè qui nous fait sentir, désirer, craindre, espérer, demander, implorer, rejeter, choisir et agir selon des critères subjectifs, culturels, langagiers dont la puissance peut sembler indomptable. Psychè recouvre aussi bien le thymos et le kardia ( humeur et coeur), dans un pathos quasi invincible qui fait les délices du roman, de la poésie, des analyses psychologiques, et psychiatriques. Traitant de l'humeur (thymos) les premiers médecins-philosophes de l'Antiquité nous ont laissé un corpus considérable sur les avatars de la thymie : euthymie, disthymie, athymie, données immédiates du pathos, et matériau universel de la philosophie thérapeutique : règler la thymie est la fonction traditionnelle de la sagesse (Voir Démocrite, Epicure,Zénon  etc).

Sôma et Psychè constituent un ensemble à la fois harmonique et conflictuel. On voit bien qu'on ne les séparera que dans une théorie, nullement dans la pratique, comme le rappelle près de nous la médecine psychosomatique - ou somatopsychique. Par rapport à cet ensemble  indissociable, le Noûs représente une capacité d'abstraction, de distanciation, de critique, d'examen rationnel, donc de désubjectivation qui a fait de longtemps l'espérance des philosophes. Pouvoir se détacher des besoins pressants du corps (voir le Phédon de Platon), prendre de la distance par rapport aux désirs (Epicure), aux représentations passionnelles(Stoïciens), ouvrir un champ de réflexion universel dans son principe(Spinoza), n'est ce pas la vocation même de la philosophie, sous les auspices vénérables de la sagesse? Tout le problème étant de savoir si cette fameuse raison a quelque pouvoir sur les passions, sur les débordements et les flluctuations imprévisibles du thymos, et sur les représentations de la psychè! Je ris parfois du bel optimisme de Descartes qui croit pouvoir établir une absolue maîtrise sur les passions par la puissance de la pensée. Et, plus près de nous, je me défie, par expérience, de cette noble expérance de Freud qui croyait que de comprendre le symptôme on pourrait le supprimer.

C'est là le noeud de la question thérapeutique. Que peut la compréhension, l'intellection, la représentation lucide face aux puissances de l'inconscient? Plutôt que de rêver de quelque dominance rationnelle il vaut mieux, je suppose, cultiver la modestie et apprendre à faire dialoguer chaque instance avec l'autre, le corps avec la psychè, la psychè avec l'intellect, l'intellect avec le corps. Mais comment, tout le problème est là.

L'autre jour j'ai eu la bonne surprise de voir le triangle fondatif de la médecine chinoise. Au sommet le mental, en bas à gauche le corporel, en bas à droite l'émotionnel. Et chaque pôle doit communiquer harmoniquement avec l'autre. Pour moi, qui suis un peu trop dans le mental, c'est toujours une épreuve de me resoudre à écouter en moi l'émotionnel, dont je redoute fort les orages. Mais je sais qu'il faut le faire. Quant au corps, j'ai la chance de me porter assez bien, malgré quelques petits désagréments fonctionnels, qui témoignent, bien sûr, d'un défaut d'harmonie. Le corps proteste, réclame, inquiéte et réveille la conscience, pour une écoute plus attentive du thymos. Ah que l'équilibre est délicat, et la santé problématique!

On peut transposer encore, dans une conception plus occidentale et biologique : tripartition du cerveau. Cerveau reptilien : les besoins primaires de survie, d'alimentation, de défense et d'attaque. Cerveau limbique : l'émotion, le sentiment, le désir, les fantasmes, la soif d'amour, la peur de l'abandon, la rivalité, la concurrence, l'image inconsciente de soi. Cerveau cortical : représentation, langage, intellect, idées, théories, connaissance, rationalité. A quoi devra correspondre à l'avenir une nouvelle science de l'humain, à la fois neurologique, psychiatrique et philosophique. C'est à cela qu'il faut s'atteler avec sérieux, pour dépasser les illusions savantes de la philosophie, les apories psychologistes de la psychanalyse, et la vision trop mécaniste de la neurologie.

Nous sommes, je l'espère, au seuil d'une authentique révolution mentale et scientifique. Il faut y contribuer autant qu'il est possible.

      PS ; On pourrait imaginer une science nouvelle, la somatopsychonoologie (SPN) comme synthèse de ces recherches à la fois holistiques et fondées expérimentalement. Programme d'avenir?

THYMOS et PATHOS

Thymos est le siège mystérieux des affects, quelque part au centre de la poitrine, aux voisinages immédiats du plexus et du coeur. Il est imposible de rendre correctement ce terme en français : on balancera entre "âme", inutilisable, et "coeur", qui est moins chargé de relents religieux, mais trop précis, trop concret. Comment exprimer le tourment, les affres, les transports et les passions, tristes ou allègres, qui nous font frémir, trembler, palpiter, transpirer, transir, et quelquefois mourir? Tout cela c'est l'expérience sensible, physiologique et psychique tout ensemble, du "pathos" : la capacité d'être affecté, touché, meurtri et réjoui, stimulé, abattu, "exalté jusqu'au ciel, troublé jusqu'à la mort". Gamme indéclinable de nos sentiments, émotions, passions qui révèlent notre fragilité, notre vunérabilité indépassable, qui font de nous des hommes, et non des dieux.

Le pathos n'est pas vraiment la pathologie, sauf excès ou insuffisance, mais plutôt l'"affectibilité", néologisme douteux mais expressif, seul apte à rendre cette idée que l'"être affecté, l'être affectible" définit l'humain, comme l'animal d'ailleurs. Je n'apprécie point certaine doctrine qui veut faire de nous des pierres sous prétexte d'insensibilité. Voir les philosophes du Chan : non pas ne pas penser, ne pas désirer, mais penser sans penser, désirer sans désirer, ce qui est tout autre chose. On ne déracinera ni le penser ni le désirer, mais on apprendra à moduler quelque écart salvateur par quoi on saura éviter la précipitation, la "colle", l'adhérence visqueuse, la moiteur affective. Ce qui revient à attribuer quelque pouvoir réflexif et thérapeutique à la prise de conscience, mais en y ajoutant les bénéfices de la pratique. Méditer non pour tuer l'affect, ce qui en général le renforce, mais pour en réduire le tranchant.

En soi le pathos n'est ni bon ni mauvais. Il est comme les fauves. Le terrible dragon peut devenir l'animal emblématique du courage au service de la juste puissance. Aucune action ne se peut concevoir sans quelque pathos initial, et la sagesse elle-même exige le désir.

Et enfin : que serait l'art, la poésie, la philosophie même sans quelque folie? Après tout la sagesse est cette folie supérieure qui se moque d'elle-même, et plus encore des naïfs qui la croient sage!

21 septembre 2009

DE L' ENFANT MERVEILLEUX : anatomie d'un fantasme

Dans un ouvrage célèbre, Serge Leclaire ("On tue un enfant"), étudiait cette persistance troublante de l'image de l'enfant idéal que nous portons en nous, certains plus que d'autres, bien sûr, et qui détermine les ravages les plus persistants, et les exaltations les plus folles dans sa liaison inconsciente au fantasme. Enfant idéal, enfant merveilleux, qu'est-ce à dire? Il faut revenir aux premiers âges de la vie pour en saisir l'occurrence fatale.

Je parle ici de mémoire, étant de longtemps incapable de lire, et de relire les textes qui m'ont marqué. Mais mon incertitude de mémoire, et cette regrettable incapacité de lecture, sont heureusement compensées par une large expérience de la vie psychique et de ses innombrables accointances. D'où il ressort que si je cite de travers, et que je rends compte assez imparfaitement de certaines théories, l'essentiel me semble toujours disponible, présent dans une réexposition personnelle. Quand j'ai lu ce livre j'en ai apprécié l'originalité critique, mais je n'étais pas en mesure d'en percevoir toute la portée, quant à l'appréciation exacte des faits.

L'enfant merveilleux est un effet de la relation narcissique de la mère à son enfant, et inversement. La jeune maman, toute émerveillée d'avoir engendré ce beau bébé tout rose, ce bel objet d'amour, cette "merveille", regarde cet enfant avec les yeux les plus tendres, le regard le plus accueillant, dans une sorte d'émoi ("et moi") ébloui, de fascination, de trouble passionnel. Regard narcissique, car en lui elle se regarde tout aussi bien, retrouvant le bel enfant qu'elle a peut-être été pour sa propre mère, et fière au delà de toute raison d'avoir su engendrer précisément cet être là dont la vision la comble et la ravit. Quant à l'enfant, quoi de plus exaltant, de plus jouissif, de plus jubilatoire que ce regard maternel toute entier voué à sa dévotion, à  sa divinisation! Ainsi, dans une réciprocité sans faille, absolue et fusionnelle, se réalise, pour un temps, la satisfaction indépassable du désir le plus originel et le plus tenace : être tout pour l'autre, qui est moi.

Ce désir se brise inévitablement sur la réalité : la mère toute aimante, tout-acceptante se révèlera tantôt acariâtre, indisponible, fatiguée, rejetante, privante et frustrante. Il faudra composer avec une alternance d'accueil et de rejet, de plaisir et de déplaisir, fondement inévitable et nécessaire de la famause ambivalence des sentiments, qui nous met au régime d'une incertitude, d'une variabilité des relations humaines, d'un coefficient d'agressivité inévitable dans tout amour. Et puis, si la maman nous adore, qu'en est-il du père, amant de la mère, des frères et soeurs, toujours rivaux dans la conquête de l'amour, des camarades et autres enfants, tous exigeant la même acceptation sans réserve? L'enfant merveilleux, fruit d'un fantasme indélogeable, s'en va croupir au fond de l'inconscient, d'où, comme les Titans refoulés de la mythologie, ils continuent d'exiger retour et satisfaction.

Conséquence : extérieurement, il le faut bien, chacun s'adapte peu ou prou à la réalité, et comme on dit, met un mouchoir sur son désir. Au Moi Idéal, décidément inaccessible, on superposera un Idéal du Moi, plus réaliste, plus mesuré, moins extravagant, puisqu'il faut bien conserver l'amour et la protection parentale et que, décidément, il devient impossible de se faire accepter selon la logique du Tout-Amour, dans une demande inconditionnelle et mégalomaniaque. Chacun refait, à sa manière, et selon sa politique privée, le choix de Henri de Navarre : "Paris vaut bien une messe". Sauvons l'essentiel, qui est la survie, et remettons à plus tard la satisfaction du désir originel.

Et ici les choses se compliquent. Ce désir n'est pas éteint. D'ailleurs le sera-t-il jamais? Et faut-il vraiment souhaiter sa disparition définitive? Quoi qu'il en soit, l'expérience le montre chaque jour, c'est de l'amour à venir, de la rencontre amoureuse, de la passion amoureuse que chacun attend que se ralise à nouveau,  enfin, cet idéal de la totale disponibilité, de la totale acceptation que seule la mère a su donner quelque temps, dans une enfance perdue, mais non oubliée. Comment expliquer autrement l'exigence de fidélité, d'amour inconditionnel, exclusif qui fait le fondement ordinaire du contrat d'amour? "Si tu m'aimes tu ne me quitteras pas, tu ne désireras pas les autres femmes -ou hommes-, tu resteras à jamais à mes côtés, l'un et l'autre comme soudés dans l'union parfaite des amants (des mamnans?)". On promet, car on est sincère, car on espére que le vieux rêve du Prince Charmant, ou de la Parfaite Amante se réalise enfin, on espére effacer d'un coup tant d'années d'attente, de déception et de douleur, vivre enfin de l'authentique vie du désir. Le Moi Idéal refleurit merveilleusement - puis se fâne, presque toujours, puisque la réalité, décidément, ne se plie pas à nos fantasmes!

On remarquera que l'acte deux, avec des variantes et des aménagements,  réitère scrupuleusement le premier : mêmes causes, mêmes effets. C'est bien en ce sens qu'il n' y a pas d'amour heureux. Et de nos jours on se sépare au bout de deux ans, considérant qu'on a fait une mauvaise affaire, quitte à recommencer encore et encore, avec le même acharnement et la même déception. Sauf si, ô miracle, on découvre que ce n'est pas forcément le partenaire qui est en cause, mais la loi de réalité. Comme disaient les Grecs : Anangkè, la nécessité universelle.

En théorie l'issue consiste à réduire les exigences du Moi Idéal, donc à calmer les ardeurs de l'enfant merveilleux, pour intégrer une certaine loi d'adaptation positive, se décentrant de soi pour s'ouvrir à la personne réelle de l'autre, et des autres. Ou, en d'autres termes, à réaménager le narcissisme selon la loi symbolique de l'échange. Tout cela est parfaitement vrai, et nécessaire. C'est même réalisable, au prix de renoncements qui peuvent se révéler positifs et maturatifs. Pour autant, l'inconscient ne semble pas se comporter de la sorte. Il accepte, mais il refuse. Il consent, mais il renâcle. Et parfois il se révolte pour de  bon, et c'est la crise de croissance, le déni, l'agressivité, la hargne, et la violence. Bref, l'enfant merveilleux est toujours là, et qui veut, et qui s'obstine à vouloir.

Je ne crois pas à la solution du refoulement. Je soutiens qu'il est dangereux de faire la sourde oreille et de procéder à un nouveau clivage, qui ne fait que renforcer, éterniser le conflit en le masquant. Il vaut mieux prendre acte : nous ne sommes pas  des saints, cela se saurait, et surtout se verrait. Accueillir, accepter de dialoguer avec l'inconscient, cela vaut mieux.

Et puis il y a autre choses encore : l'enfant merveilleux je le vois dans les oeuvres d'art, si merveilleusement vouées à l'illusion consentie, acceptée, voire glorifiée. L'artiste fait ce que nous ne pouvons nous permettre, dans ses créations en tout cas. Comment expliquer autrement la fascination de telles oeuvres, absolument divines dans leur perfection, leur aura olympienne, leur splendeur inaltérable? Face au réel, l'oeuvre, du moins certaines, pas toutes, évidemment, édifient le temple de la totale béatitude, où nous puisons ressource, consolation, remède et courage. Et peut-être, ô scandale pour la pensée! - ce que nous appelons sagesse n'est elle qu'une variante sublimée, idéalisée, "esthétique", de ce vieux désir de perfection subjective, et d'immortalité?

31 août 2009

POSITION DEPRESSIVE , PATHOLOGIE DEPRESSIVE

Il faut soigneusement distinguer la position dépressive de la pathologie dépressive. La première est une étape nécessaire du développement psychique, la seconde une souffrance durable, parfois définitive, qui signe un échec de l'évolution. Pour autant, dans la pratique, les deux ne sont pas toujours aisées à différencier, dans la mesure où les symptômes sont quasiment les mêmes. Mais au delà des symptômes le clinicien devra être attentif à la différence de structure.

C'est Mélanie Klein qui a été la première à diagnostiquer et définir la position dépressive. Dans l'évolution psychique normale du bébé il faut distinguer deux phases successives. D'abord, dans les tout premiers mois de la vie, quand l'enfant est encore en indifférenciation psychique avec sa mère (son contenant et son enveloppe psychique) il vivrait selon la logique de la position schizoparanoïde. Les affects circulent de la mère à l'enfant, de l'enfant à sa mère, selon un coefficient d'urgence du besoin et de violence émotionnelle très aigu, en l'absence de véritable régulateur, hormis l'éventuelle sollicitude maternelle, si toutefois la mère est "suffisamment bonne".(cette expression est de Winnicott, et me semble excellente). Le caractère "schizoïde" renvoie aux terreurs de l'abandon, le "paranoïde" à la violence incontrôlable des pulsions de destruction, (manger, absorber)  à la haine, (absence momentanée du sein nourricier), à l'envie, à l'urgence de la satisfaction et aux hantises persécutrices. Ces affects sont inévitables et plongent le Moi naissant dans l'alternance pénible du plaisir et du déplaisir, de l'amour et de la haine. Le sein, réel et fantasmé, est à la fois un bon objet, source de tout le plaisir possible, et un mauvais objet, persécuteur par sa piètre qualité ou par sa douloureuse absence. Ce monde des premiers mois est au total chaotique et violent. La mère seule pouvant y introduire quelque rythme rassurant par son amour à la fois bienveillant et mesuré. Les psychoses s'origineraient des ratages catastrophiques de cette relation première.

Au cours de la seconde année le bébé prendrait conscience, progressivement, de la différence entre lui et sa mère. D'une fusion-confusion originelle il évoluerait vers la reconnaissance que la mère est un objet total, une entité indépendante de lui, un autre. Cela suppose la reconnaissance d'une séparation "ontologique" fort douloureuse, mais nécessaire. Il faut faire le deuil d'un fantasme de participation, d'unité psychique, de symbiose. Une distance se crée, dans la douleur, le désenchantement, signant la perte d'un premier objet idéalisé, mais dangereux. Le sevrage donne un contenu de réalité à cette expérience dont la portée est évidemment beaucoup plus générale. La réintégration du corps maternelle est à jamais impossible. La première perte inscrit dans l'inconscient une marque indélébile, qui pourra réactiver sa teneur "passionnelle" lors de chaque séparation pulsionnelle significative. C'est en ce sens qu'il faut entendre Mélanie Klein lorsqu'elle déclare que la position dépressive n'est jamais totalement dépassée. Une réactivité douloureuse se manifeste presque inévitablement pour tout individu lors des expériences de perte, jusque dans l'âge le plus avancé. Vivre c'est retrouver et dépasser interminablement la position dépressive.

Il est clair que les individus ne sont pas à égalité devant ce devoir psychique de réactivation et de dépassement. Quelques uns souffrent d'une difficulté particulière à traverser cette première expérience de deuil, ce qui les fragilisera, et leur rendre très difficile l'épreuve des frustrations, privations, séparations et autres pertes réelles, imaginaires ou symboliques ultérieures. A chaque fois la plaie se rouvre, malgré les politiques d'évitement, de clivage, voire de forclusion laboreusement édifiées à titre de défenses contre l'angoisse de la perte. Chez certains l'angoisse de perte se vit sur le mode de la terreur de l'effondrement, ce qui est bien pire. Pour le sujet normal il se caractérisera par une capacité psychique à recevoir et accueillir la douleur (et non pas la refouler ou la nier) mais pour l'intégrer dans son histoire subjective sans y céder. De toute manière il est vain de rêver d'une existence sans frustration. Aussi l'éducation bien pensée doit-elle y préparer de manière souple et intelligente.

Une traversée réussie de la position dépressive devrait nous éviter la pathologie dépressive qui ne serait somme toute qu'une éternisation de la passion de deuil. Du moins si l'on s'en tient à l'interprétaion psychologique, à la manière de Mélanie Klein et de beaucoup de psychanalystes. Mais il n'est pas prouvé que toute dépression soit psychogène. La réserve vaut surtout pour ce qu'on appelle aujourd'hui les "troubles de l'humeur" (jadis on parlait de maladie maniaco-dépressive, ou de mélancolie) pour lesquels on ne peut refuser a priori une causalité biologique. Mais comment savoir ?

Qu'est ce qui est biologique, qu'est ce qui est psychologique? Faut-il maintenir une frontière artificielle entre les deux registres? J'avoue que j'incline de plus en plus vers une conception "groddeckienne" : en decà de toutes nos distinctions savantes c'est vraisemblablement un "ça" inconnu et inconnaissable, ni vraiment biologique, ni vraiment psychique, antérieur et les deux à la fois, qui nous gouverne, et dans la santé et dans la maladie, de la conception à la mort. Faisons ce que nous pouvons pour nous porter bien, mais en sachant que notre Moi n'est que le pôle apparent d'une configuration largement immergée, à jamais impénétrable.

II

Cette page peut paraître un peu austère et décevante. Il faut ajouter qu'il existe un remède souverain contre les tentations dépressives, c'est la création. Pas forcément artistique,  encore que ce soit peut-être la plus efficace. Etre créatif signifie fondamentalement sentir, penser et agir selon sa propre complexion, en déployant autant que faire se peut sa propre puissance naturelle d'affirmation. Cela exige une recentration sur le noyau personnel, une attention à ses vrais besoins et désirs, sans pour autant cultiver quelque paranoïa de défiance et de méfiance. De même il n'est pas question de sombrer dans un narcissisme délétère et imbécile. Libérer l'énergie, en évitant de la retourner contre soi comme on le fait dans la dépression, c'est la chance donnée à la santé. Parfois il faut en passer d'abord par la thérapie pour retrouver les chemins de la créativité. Mais en elle même la thérapie n'est qu'un moyen, seule la création est une fin en soi.

04 août 2009

DERIVE et DELIRE : de la PULSION

La pulsion c'est la poussée : Trieb, disait freud, comme Drive en anglais, dé-rive. Une force s'exerce, du fond de l'inconscient, voire du corps, comme un "travail", une activation d'énergie. En-ergeia : mise en branle d'une "opération, d'une action". Quelque chose pousse et travaille qui cherche à se manifester au dehors. Un mouvement-hors, mais hors de quoi? Trop vite serait de dire hors du Moi. Disons plutôt, approximativement, hors de la structure figée de la répétition. Quelque chose veut sortir, prendre le large, dé-river, appareiller, et dé-lirer, s'il est entendu que "lira" c'est l'ornière.  La pulsion pousse, et qu'importe pour l'instant d'où elle sort et vers quoi elle se propulse. Pulsion, un électron libre, une dérivation indéterminée, sans lieu assigné, sans direction précise, sans but particulier : elle sort, et veut sortir, voilà tout.

Au principe de la pulsion un surcroît d'énergie. Il faut bien que cela se dépense. Sinon cela tourne au rance, comme on voit chez les constipés de toute farine. Il faut penser un quota d'énergie libre, disponible, moteur d'une action à venir. Ce quota se dépense, en principe, et se renouvelle toute la vie durant. C'est dire que la pulsion est indestructible tant que le corps est en état. Seule la mort signe l'extinction définitive de la pulsion. (Remarquons en passant l'inanité intellectuelle de ceux qui croient s'en tirer par un déssèchement de la pulsion : le refoulé fait retour, le clivé insiste dans les pathologies psychocorporelles, le forclos déstructure la psyché, et parfois l'organisation physiologique). Il faut en prendre acte. Vivre, pour un organisme, c'est  être un champ de forces incompressibles.

Au stade initial de cette émergence pulsionnelle il me semble bien hardi de distinguer une pulsion de vie d'une pulsion de mort. La pulsion, en elle-même, semble primitivement indéterminée, et c'est le contexte structurel qui décidera de son orientation, vers l'affirmation de la force en expansion, ou vers le retournement catastrophique sur soi, comme dans la dépression, où l'on voit l'agressivité libre se convertir en haine de soi, jusqu'au suicide pathologique dans les cas les plus graves. On aurait tort d'assimiler l'agressivité à la pulsion de mort, car l'agressivité est une force à la fois naturelle et nécessaire. C'est le destin de la pulsion, son orientation qui en fera force de vie ou de mort. Cela dit, je ne vois aucun inconvénient à utiliser l'expression "pulsion de mort", à condition de ne pas la réifier, comme le fait parfois Freud, et d'en tirer des développelements théoriques contestables : quand toute autre explication échoue on va la tirer du néant comme un deux ex machina mythologique!

Il est banal de dire que dans son surgissement primesautier la pulsion dérange. Tout semblait si bien ordonné, confortable dans les décours de la répétition. Un peu ennuyeux peut-être, mais confortable! D'une certaine manière la pulsion est l'ennemie du bonheur. Elle pousse au changement, elle insécurise, elle dramatise le conflit latent entre conformité et renouvellement, elle nous fait rêver à des choses folles, des aventures impossibles, des dérives délicieuses et troublantes, des lendemains enchanteurs, vaguement compromettants, vaguement coupables. Et si je me laissais aller, juste un peu, goûter aux charmes délectables de la tentation? Et soudain mon existence ordinaire me semble décolorée, un peu fade, inodore, et terriblemnt monotone. Ah vivre enfin, vivre bon sang, et tant pis pour le reste!

Et nous voilà en plein conflit psychique. Et c'est là que nous pouvons mieux comprendre le fonctionnement pulsionnel. A partir d'un mouvement indéterminé, pure excitation somatopsychique, nous glissons inévitablemnt vers la représentation. Diable, quant à désirer, il faut bien désirer quelque chose! Quoi de plus insupportale qu'un désir sans objet, sans direction, sans représentation d'objet? Cette tension indéterminée, sauvage et indéfinissable devient vite ravageante, comme l'angoisse flottante, qu'elle génère le plus souvent. Alors vite! La pulsion va se fixer sur une image, qui, d'indifférente qu'elle était, va soudain se colorer, se sublimer, "cristalliser" comme dirait Stendhal, et se charger de toutes nos attentes flottantes, de nos espoirs et de nos déceptions, de nos espérances et de nos déboires! "Mais que veux-tu donc," crie la mère excédée à l'insupportable garnement? Et que dira le malheureux, sommé de définir  "ce qu'il veut" et dont lui-même ne sait rien? Je revois ma grand-mère m'expédier une belle taloche :"Volà pour toi. Maintenant tu sais ce que tu voulais"!

Voilà donc le schéma : la pulsion indéterminée rencontre un objet imaginaire et le pare de toutes les vertus : sucette, tour de manège, glace à la framboise, ou, plus tard, jolie blonde aux yeux bleus, petits seins frétillants, voyage aux Antilles et toute la gamme des objets réputés désirables, grâce aux bons soins d'une publicité superinventive, jamais à court de sollicitations et propositions, de quoi nous faire haleter un peu plus, et nous décevoir plus encore.

Comment ne pas voir le piège? L'objet brille de sa fascination, pur produit de nos fantasmes, sans rapport réel avec nos attentes, dont nous-mêmes nous ne savons que dire. Inadéquation originelle et fatale qui entretient à l'envi notre indécrottable déception... et le système social qui s'en nourrit, prospérant sur le dos de ses sociétaires!

Dans la pulsion il y avait un gage de nouveauté, une chance de dérive, de "clinamen" novateur, vénusien et aphrodisiaque, une ouverture magique, une promesse de bonheur. L'enchantement, par hypothèse, dure le temps de l'attente, et s'éteint plus vite que l'incendie qui s'épuise de sa propre ardeur. Du moins si nous nous laissons aller à l'ordinaire mise en scène : rabattage sur la représentation, activation des images, toujours fallacieusement prometteuses, banalisation et balisage dans le culturellemnt correct, et pour finir, concaténation dans l'ordinaire, voire le répétitif. C'est ainsi que le clinamen révolutionnaire n'ouvre que sur...les liens du destin.

En termes lucrétiens : les foedera veneris nous rabattent sur les foedera fati!

Quelle débâcle! Tel qui croyait, avec sa belle, régénérer l'Eros, inventer l'Amour que ses parents ont banalisé jusqu'au dégoût, le voilà, comme tout un chacun, à gagner la salaire du mois, et s'endormir de lassitude  sur l'oreiller conjugal.

De fait, la solution, si elle existe, est, négativement, de ne pas se précipiter dans la représentation, toujours vieille, et, positivement, de laisser dériver un peu la pulsion, la laisser délirer, dévier, s'allonger dans l'incertitude, s'éterniser en somme, dans un "transport" sans objet ni but préétabli, "incertis locis, incerto tempore". Poétiser la pulsion, dans un suspends indécidable, hors-image et hors-temps, à l'image de ce que dit Char de la poésie : un désir demeuré désir.

Sans rire : notre malheur vient en bonne part du langage. Comment penser et agir, contre l'usage, un désir qui ne soit désir de. C'est ce "de" qui fausse tout.

Pulsion, poussée, dérive, délire, décentrement poiétique. A nous les espaces sans lignes tracées, sans programmation, sans itinéraires et sans destination. Bateau ivre sur les flots de l'indéterminé.

24 juillet 2009

Du A PRIVATIF - et des passions

Le "A" , comme préfixe, est privatif. Le privatif n'est pas un négatif. D'emblée nous avons trois régimes : le positif, le négatif et le privatif.

Prenons l'exemple de "thymos", le "coeur", siège de l'affect et des émotions, zone de l'humeur. Nous avons, en grec, trois idées distinctes. Euthymie, la bonne disposition, la joie. Dysthymie, le désordre affectif. Athymie, disposition non passionnelle. "Dys" marque le trouble, "A" la non-présence, qui n'est pas exactement l'absence. Sur le plan éthique la catégorie du A doit nous intéresser au premier chef. Elle est la clé de la véritable sagesse. A condition de préciser que la sagesse n'est pas un déficit, comme on le croit volontiers, ou un plat juste milieu, mais un dépassement catégorique.

Remarquons d'abord une constante sémantique:

A-ponie : non douleur physique

A-taraxie : non trouble mental

A-patheia : non attachement passionnel

A-diaphoria : non-différence

Voilà déjà les quatre idéaux des quatre grandes sagesses hellénistiques (épicurisme, stoïcisme, kunisme, pyrrhonisme). Ce ne peut être un  hasard. Le Souverain Bien ne peut s'énoncer que dans une privation, qu'il ne faut pas entendre comme manque ou déficit, mais comme aptitude au dépassement. Ce n'est pas que le sage soit sans souffrance mais il peut s'élever au delà de l'attachement pathologique à la souffrance. De même il ne peut être dit constamment joyeux, miraculeusement débarrassé des vicissitudes humaines, mais  capable de distanciation critique à l'égard des événements extérieurs et intérieurs, inébranlable donc dans sa non-posture passionnelle.

Ce "A" peut s'entendre plus profondément encore au sens métaphysique :

A-gnosie : non connaissance

A-théologie : non discours sur le divin

A-phasie : non parole, non enseignement ("en qurante ans de discours Bouddha n'a jamais rien enseigné")

A- cosmie : nulle affirmation ni négation sur la nature de l'univers

A-dvaïta : non affirmation dualiste (ni moniste)

La seule métaphysique concevable est une abstention intentionnelle  sur la nature des "choses" quelles qu'elles soient, l'aphasie comme seule possibilité cohérente de tenue philosophique, non par lâcheté, ou pusillanimité, mais comme parole de non discours, ou positif ou négatif : privation volontaire, appel au lâcher prise symbolique et imaginaire, appel à la silencieuse coïncidence.

On voit que le régime du privatif est le sommum des capacités humaines. Mais pour autant il ne faut pas mépriser le "Eu" du positif, qui est déjà une victoire éclatante sur de "Dys" de la souffrance universelle. Démocrite recommande l'"euthymie", belle et noble disposition de l'âme qui accède au contentement. Spinoza oppose les passions joyeuses aux passions tristes, nous donnant une clé souveraine pour convertir les secondes par l'observation et le raisonnement. Et de fait il vaut mieux être joyeux que triste. Mais on aurait tort de mésestimer certains enseignements de la tristesse, cette passion du deuil et du négatif. Qui n'a connu la souffrance ne connaît rien à l'existence. Il faut l'avoir vécue et éprouvée tout aussi bien, mais ne pas y rester. Un chemin se dessine : de la dysthymiue à l'euthymie. Mais que l'euthymie ne devienne pas une obsession. Passer à l'A-thymie, encore une fois, non pas sous le régime de la pierre et du mollusque, de l'insensibilité et de la froideur, mais de la certitude intérieure gagnée sur l'expérience dans la claire contemplation de la vacuité.

Le paradoxe difficile à saisir est que cette non-posture puisse parfaitement se manifester dans des prises de positions pratiques et politiques, très évidemment engagées : pensons à ces paisibles moines bouddistes de Saho Lin qui vont rosser sans ménagement les bandits de grand chemin. Action dans le réel, parfait non attachement de la pensée.

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