22 octobre 2009
D'un BILAN PROVISOIRE
Adolescent j'adorais la lecture. Les romans bien sûr, mais plus encore peut-être la poésie. J' y ai connu de grands moments d'exaltation. Je suis entré en philosophie par la découverte de Schopenhauer, dont l'extraordinaire lucidité éclairait mes propres questionnements. Le cours de terminale fut plus qu'une déception : une déconvenue. Je ne retrouvais pas grand chose de mes fulgurances et de mes émois dans cette laborieuse compilation de thèmes et de références. Par la suite j'hésitai entre psychologie et philosophie. Le hasard des décisions administratives me fit décider pour la philosophie, mais sans enthousiasme. Le cursus de la Faculté ne me donna guère de frisson. En moi un poète refoulé grinçait des dents, mais il fallait bien décrocher un diplôme et gagner sa vie. Je devins donc enseignant.
Je dois à la vérité de dire ici que je fus un professeur heureux. J'aimais le contact des élèves, qui me rendaient, par leur estime inconditionnelle, chaque jour, ou presque, le goût de discuter, d'expliquer, de faire voir les enjeux d'une problématique. De fait j'appris à philosopher en enseignant. Je vis rapidement la différence entre un problème de cabinet et un vrai problème, et les élèves là-dessus sont des maîtres irremplaçables. On voit tout de suite quand on les ennuie, et ce n'est pas forcément parce qu'ils sont ignares ou inintéressés. Quand on débusque les vrais enjeux on les rencontre, eux, dans leur jeunesse exigeante, dans leur spontanéité créatrice. Cela dit, je ne fus pas mécontent de quitter le métier. Ne parler indéfiniment qu'à des adolescents n'est pas normal. Aujourd'hui je suis fort heureux de travailler avec des adultes, qui ont tant de choses à dire, et qui souvent ne rencontrent strictement personne pour les écouter en liberté et les faire réfléchir plus avant.
En un mot, je me suis décidé pour une philosophie vivante, ouverte, publique si l'on veut, clairement transmissible, accessible, réfléchissante : intelligible sans compromission, claire sans facilité, toujours rigoureuse, au plus près du réel.
Mais tout cela eût été impossible si je n'avais rencontré, en cette ville, plus qu'un public, une connivence intellectuelle et émotionnelle très forte, d'où je tire une sorte de légitimité philosophique. Qui suis-je, après tout, pour tenir des café, des ateliers et autres prestations, de quel lieu parlé-je, de quelle autorité puis-je me réclamer? L'autorité c'est la qualité propre de l'auteur, et en ce sens la vraie autorité vient du créateur, de celui qui s'autorise lui-même à créer ce qu'il crée. Mais cela ne saurait suffire, sauf autisme impénitent, dans une activité qui vise un public réel. IL faut l' accointance, la connivence, la compréhension interactive, la parole qui va et qui vient, le flux d'une juste et libre rencontre. Ce miracle s'est réalisé ici, et semble devoir se renouveler encore et encore. L'autorité de l'un se reflète et se confirme et s'affirme dans l'autorité de l'autre. Créateurs tous deux. Tous deux auteurs, et d'une parole, et de soi-même.
C'est en ce sens très particulier qu'il faut entendre la pratique philosophique. Je crains que trop de malentendus ne circulent, et sur le savoir, et l'érudition, ou je ne sais quelle aptitude extraordinaire. Je voudrais dissiper ces fumées. Mais il est vrai que philosopher ne se fait pas sans un engagement de la plus grande sincérité, avec un coefficient de risque, inhérent à toute recherche existentielle, comme dans la poésie et l'art en général. L'auteur est aussi un témoin. Mais non pour autant un martyr, quoi qu'en dise l'étymologie.
Jeune, mes camarades me traitaient volontiers d'original. Cela me surprenait un peu. Mais ce n'est pas faux. Simplement je revendiquerais plutôt la référence à l'originaire. C'est de l'originaire que se déploie le philosopher. Citons Démocrite : "La vérité est dans l'abîme".
J' y reviendrai.
13 octobre 2009
JOURNAL du 13 octobre : DESAISISSEMENT
La cause est entendue : il me faut impérativement faire une brêche, décrire une courbe, rectifier le cours, me réorienter. Je me suis quelque peu perdu dans l'intellect, et mon esprit renâcle, piaffe et s'ébroue. C'est le corps qui se met à parler, il est vrai à sa manière confuse et irrationnelle, mais non sans raison. J'ai parlé ici des niveaux respectifs du sôma, de la psyché et du noûs. Il était temps de me mettre en accord avec moi-même et d'opérer la nécessaire révolution de mon comportement.
Rien ne sert de spéculer à l'infini sur le corps : il faut soi-même se retrouver corps, se sentir corps, se respirer corps, se mouvoir et pratiquer corps.
Vient un moment où une autre évidence se fait jour : la pensée ne peut pas tout. Elle vient buter contre un obstacle impossible à lever. Il faut que la psyché inconsciente et le sôma fassent alliance pour ouvrir une route inexplorée. Cela peut s'observer dans certains rêves, mais aussi dans des symptômes d'essoufflement, de fatigue, de harrassement mental. Il faut en prendre acte, se refuser à soi-même les facilités de l'obstination. Ecouter et lâcher. Alors une autre route peut s'entrevoir.
Je serai certainement moins disert à l'avenir. Moins abondant dans mes ratiocinations, plus réservé et circonspect. Priorité à la pratique.
Que la pensée apprenne à se désaisir et à s'immerger dans l'océan de la sensation vraie. Affaire de justesse, et de "meilleure vie".
14 août 2009
JOURNAL : une pause
Après un intense travail intellectuel j'ai décidé de m'accorder la pause indispensable. C'est le corps qui s'agite et provoque quelques désagréments, auxquels il faut se rendre attentif. L'équilibre est chose délicate et fragile, toujours menacée. Surtout ne pas insister. Savoir prendre la distance.
J'en profite pour découvrir de plus près cette région qui m'a si heureusement accueilli. Marcher, cela décrasse et fortifie.
Pour autant je reste à l'écoute : les remarques et suggestions sont toujours les bien venues. J'ai l'habitude de répondre aux personnes qui s'adressent à moi, pour peu que les interventions ne soient pas saugrenues, publicitaires ou injurieuses, ce qui se produit très rarement. Globalement je suis absolument ravi des contacts que j'ai pu avoir sur la toile.
Je me refais une santé dans l'attente du prochain atelier et du prochain café. Pour le reste j'attends patiemment d'avoir l'esprit clair pour reprendre mes recherches philosophiques et poétiques.
Flâner, boire un café sur une terrase, démabuler et vaticiner, dormir et rêvasser, voilà un beau programme. Après une année exceptionnellement intense, et heureuse, voilà une autre manière de "cueillir le jour".
A bientôt, chers amis lecteurs, poètes et philosophes! Portez-vous bien!
25 juillet 2009
JOURNAL (26 juillet) : De la VIE VEGETALE
L'été s'époumonne. Je n'aime pas la chaleur, mais la lumière, immensément. Cet été je l'aurai passé à l'ombre de Dionysos, le rouge dieu du vin, père de toutes les outrances. J'oublie de compter le temps. Seul demeure l'alternance des orages et des bonaces. Me voici plus essentiellemnt lié au rythme essentiel, plus essentiellement fils de la nature.
J'entends résonner en moi le vers de Rilke :
"Gott es ist zeit, der Sommer war sehr gross" ( Dieu, il est temps, l'été fut très grand") Mais je n'attends plus les vendanges. Je ne compte plus rien, ni pour rien. Compter c'est dégradant. Il vaut mieux accueillir, et s'accueillir. Je ne perds plus rien parce que je ne gagne plus rien. Et inversement.
Je me demande quelquefois si je suis né. La mort de même semble échapper au programme. Je suis dans une sorte de Hors-Temps, comme cet été qui ramène le soleil tous les matins, indemne et généreux. Ce n'est pas l'éternité, et l'immortalité pas davantage. Simplement une forme particulière de non-différence, d'éloignement. Les jours glissent, les instants glissent, tout glisse. Je ne cherche même pas à retenir le plaisir quand il se présente. Et pour la souffrance je sais qu'il suffit d'un peu de patience.
Parfois je me demande, un bref instant de coupure, si je suis vivant. Et si je suis vivant je devrai fatalement mourir. Aurai-je du regret? Je n'en suis pas sûr. Je suis surnuméraire, c'est le mot, et comme naufragé d'une autre planète, "étonné" sur les rivages du jour. Robinson pour toujours. M'offrirait-on un séjour alléchant dans quelque destination lointaine que je refuserais tout net. Le réel est partout le même, et moi de même.
Je me sens intensément proche de ceux qu'on qualifie de sauvages. Entre la grotte et la rivière je traîne d'interminables siestes de rêveries. J'ignore tout du monde des affairés, des concupiscents, des glorieux. Ici tout suffit. Je n'attends même pas le retour des bisons innombrables aux sabots tonnants, assuré à jamais de leur retour, comme de celui du soleil.
J'arrose mes fleurs de balcon. Je les regarde longtemps, je bois leur eau, je partage leurs émois. Je me sens lentement glisser vers la vie végétale. Cela me semble la vraie vie, celle dont les hommes ont obnibulé la silencieuse perfection.
J' ai lu jadis que les sauvages du Brésil peignaient des plantes sur leur torse, et des bouquets et des entrelacs merveilleux. C'est déjà trop de s'identifier à l'animal. A l'orée de la vie, au plus petit écart, au minimum sensible, voici la vraie vie, celle de la plante silencieuse et magnifique.
07 juillet 2009
DES VOYAGES INTERIEURS
Je rêve beaucoup ces temps-ci. Ce n'est pas toujours très agréable. Mon sommeil s'en trouve assez perturbé, au point de me contraindre plusieurs fois à me lever pour apaiser ma conscience. Je m'efforce de recoudre la trame des images et des paroles, je tente vaguement une saillie pour en démêler le sens, et n' y parvenant pas, je me décide à les laisser se dissoudre par eux-mêmes, puis de me recoucher. De fait je n'attends pas grand chose de ce côté-là, plus que lassé des interprétations et des constructions. Mais quand cela insiste il faut bien en prendre note. A quoi suffit de bien fixer le thème dominant, de repérer des signes, des noms, des pensées récurrentes. A partir de là il suffit de laisser se dévider l'écheveau associatif. Point n'est besoin de tout comprendre, c'est d'ailleurs impossible, mais il est bon de tenir compte de la répétition pour la désamorcer.
Cette nuit je rêve de voyages. Une fois de plus je me rends en Grèce, ce qui n'est pas surprenant quand la journée s'est passée à lire un beau livre de Giocio Colli sur la naissance de la philosophie. Ces jours derniers je me suis remémoré plus d'une fois le golfe de Corinthe, le camping du Dauphin Bleu où j'avais coulé de beaux moments de contemplation, sous une chaleur torride, mais le coeur vaillant, entre deux visites aux temples et aux musées, jeune, enthousiaste, idéaliste, croyant trouver le secret dans les pierres et les visages de marbre, dans les fresques à demi effacées, dans la splendeur de la musique autochtone, dans l'éclat sans pareil des éléments naturels, dans ma propre soif enfin de comprendre je ne sais quoi qui fuyait à mesure que je croyais le saisir. M'eût-on demandé ce que je cherchais, j'eusse été étonné de la question, comme si mon enquête était au dessus de toute interrogation.
Ma vie intellectuelle a débuté à la découverte des sculptures attiques. J'entrais alors en troisième, je n'avais connu, outre une enfance campagnarde riche de belles sensations, mais sans envergure, que la morne morale religieuse à l'internat, les interminables offices et les exhortations. Et voici qu'une splendeur absolue révulsait mes fausses croyances, me plongeant dans un abîme de perplexité et d'enthousiasme. Les dieux étaient là, vivants dans leurs statues de pierres, et les héros, et les poètes, et les artistes inspirés. J'appris le grec, et de page en page, mon ardeur trouvait matière et renforcement dans tout ce que je lisais. Enfin ce fut la philosophie, la sublime, et ma destinée était tracée.
Je ne voyage plus guère qu'en pensée. Parfois je me reproche ma fainéantise, mon indécrottable sédentarité. L'âge venu je ressens plus intensément la lourdeur des jambes, le besoin de m'asseoir et de songer, goûtant, comme dit le poète, l'ombre et le frais. D'innombrables images de mer bleue, d'ouverture infinie, de bateaux tanguant doucement sous le ciel immense, de petits ports charmants, de montagnes crépues, d'oiseaux marins, de fleuves impérieux nourrissent mes rêveries et me dispensent des harassantes équipées lontaines. Je fais retour en moi-même, je me contente de mon balcon fleurissant, des pies qui jacassent sous mes fenêtres, et, au loin, dans la brume le plus souvent, des cimes pyrénéennes où peut-être, aujourd'hui, se sont réfugiés les derniers dieux. Je ne dis pas que je ne bougerai plus. Sans doute irai-je quelque jour vers là-bas, mais l'ici a tant de présence, d'épaissseur, de charme que je me transforme lentement en platane, respirant et m'étalant de plus en plus large, confondu sans remords à la végétation luxuriante de mon nouveau pays. Athènes dans le coeur je suis partout chez moi, mais ici plus qu'ailleurs.
C'est merveille comme je me suis rapidement, presque instantanément, acclimaté, ragaillardi en cette région dont je ne savais rien, au point de me souvenir à peine avoir vécu ailleurs. C'est merveille comme j'ai oublié ma province d'origine, les lieux de mon activité professionnelle, à croire que j'attendais sans le savoir un lieu idoine à mon étrange idiosyncrasie. Ici je suis chez moi, inexplicablement. L'errant a trouvé sa terre promise. Le long, le harassant voyage prend fin. Me voici portuaire. Ulysse, rentré de Troie, n' a plus à ferrailler, à ruser, à tromper, à louvoyer. Le grand voyage est dans sa mémoire, présent mais silencieux, à peine évocable. Entre l'érable et l'olivier il médite quelquefois, rêvasse plus souvent encore, le grondement des flots s'apaise dans son âme, les images passent comme des nuages dans le ciel. Ulysse est à Ithaque. Ithaque, c'est le monde entier.
29 juin 2009
De la PIPE, et d'autres ADDICTIIONS
La pipe, je parle d'une pipe en bois naturellement, c'est mon délice du petit matin. Dès le réveil, encore tout empesé de rêves et de moiteurs, je pense à ce plaisir à venir qui me donne envie de me lever et de reprendre mes élucubrations philosophiques. C'est que dans mon esprit écrire et fumer sont quasi indissociables. Ajoutez-y le petit café de 10 heures, et voici tout prêt le cocktail de mon exaltation privée. C'est du vice, sans aucun doute, mais connaissez-vous des gens qui vivent sans le recours au moindre excitant? Sans ces apprêts du songe et de la dérive je ne vaux rien, je ne suis rien, pauvre hère sans intelligence, engoncé dans un piteux sommeil, une morne hébétude. D'aucuns marchent aux amphétamines, d'autes planent à la cocaïne, moi je gambade à la caféïne et à l'herbe de Nicot. Blâmable tant qu'on voudra cette conduite est ma concession personnelle à l'addiction. J'en connais de plus graves, mais je les refuse tout net. Ecrire exige une lucudité quasi divine.
Fort modestement je puis me réclamer d'augustes prédécesseurs, comme Spinoza qui fumait sa pipe hollandaise pour se ragaillardir avant les longues prosodies conceptuelles de son Ethique, comme Kant, réveillé par son valet dès cinq heures du matin, en toute saison sans exception, allumant sa pipe matutinale pour mieux approcher les colombes de la Raison pure. Voici quelque temps j'ai lu le délicieux ouvrage de Humbert : "Pas de fumée sans Freud", qui établit sans conteste posssible la nécessaire accointance du tabac et de la psychanalyse. Mais notre analyste ne fumait que le cigare, ou plutôt vingt cigares par jour, et souffrait atrocement du manque pendant la grande guerre quand le tabac était diffiicile à trouver. Il est permis de conjecturer que les grands concepts freudins sentent la nicotine, ce qui ne va pas sans charme, mais laisse à songer. Une psychanalyse non tabagique est-elle possible? Difficile à croire quand on pense à la pipe de Jung, au cigare de Lacan (un éternel coimbre de La havane tordu et alambiqué à plaisir à l'image de son esprit, ou plutôt de son inconscient), à l'éternelle cigarette de Françoise Dolto, sans parler de Fritz Pearls et de tant d'autres!
Le tabac est un stimulant psychique. Allié fort naturellement au café il réveille, excite, dynamise, fortifie. Il donne à l'esprit je ne sais quelle agilité, quelle densité de conception, quelle légèreté apollinienne. Il fait danser les concepts et rire le thymos! Herbe du miracle, miracle de l'herbe. D'aucuns en meurent dira-t-on. Et c'est vrai. Peut-être ont-ils quelque peu exagéré, croyant que le génie s'achète ou se prête, ou bien par ennui, par lassitude de vivre, par désir inconscient d'en finir avec la vie. Affaire de mesure. Le meilleur n'est pas dans l'exagération du bien, mais dans sa retenue. Je ne conçois le fumer que comme expérience de plaisir, non comme conduite obsessionnelle, divertissement ou passe-temps. Le comble du bonheur c'est cet alliage de la pensée inventive et débridée, de la pipe lente et stimulante, de l'écriture patiente et fièvreuse, de l'intelligence qui dérive et enivre! A côté de quoi beaucoup de réputés plaisirs me semblent bien ternes. De fait la journée, pour moi, est esentiellemnt une occasion d'écrire, un appel au Kairos, une disponibilité ouverte au meilleur.
Je n'ai que mépris pour les fumaillons qui fument au lieu de vivre, qui consument leur souffle et leur poumon dans l'ennui interminable d'un farniente passif. Je considère la pensée comme une action au plein sens du terme, si elle n'est pas rumination, ressentiment, projection, ratiocination. La vraie pensée ne resssse pas, elle s'élève dun coup d'aile vers l'infini. Elle danse dans les sphères bleues et lumineuses, elle s'abreuve du cosmos, elle séjourne parfois auprès des dieux, mais plus souvent elle ne s'attache à rien, n'adore rien, ne déteste rien et se plaît à s'ébattre dans l'Immense. Elle est poésie, elle est sagesse. Elle est plaisir sans reste, sans attache et sans trace. Elle est comme le martinet sabrant la nue, voltigeant, éructant, riant de toute chose, et de soi-même sans aucun doute.
La pipe est d'abord un bel objet. Noblesse du bois poli. Douce pénétration entre les lèvres entrouvertes. Solidité, fermeté du contact. Fragrance discrète de la bruyère. Et puis voici la blague à tabac, l'arôme complexe des feuilles coupées, et le bourrage attentif, et l'allumette, et le feu, et la prise, et l'aspiration et le premirer bouquet! Et dans le corps une douce excitation, et l'esprit qui se réveille et se met à chanter! Rimbaud par les chemins d'exil, le vers, la rime, et le rythme se pressant pour jaillir!
Le café a ses charmes, surtout le matin. Je n'aime le thé que l'après-midi, entre deux plages de sieste et de promenade. On dit que le vin est occidental, le café arabe, et le thé oriental. Ce n'est pas entièrement faux. Disons que je suis les trois, avec ardeur égale. Comme ces Chinois qui sont confucéens le matin, taoïstes l'après midi et bouddhistes le soir. Ceux-là ne sont pas sectaires. Moi non plus. Vin, café, thé - et pipe - voilà qui vous pose un homme! Ajoutez que je suis bonne fourchette. L'ascétisme, décidément, n'est pas pour moi!
A quoi reconnaît-on un épicurien? Non certes à l'abstention, ni à l'accummulation. L'épicurien est un délicat, un sensible, un vulnérable, un épidermique. Aussi cultive-t-il avec sagacité la mesure. Non par moralité, mais par hygiène. De la sorte il jouit doublement, de l'intensiité relative, et de la rareté relative. Non gourmand mais gourmet, jusque dans l' humble appréciation du plus humble des festins : "une olive, un verre de vin, me voilà l'égal de Zeus" (Epicure). Les agapes du sage ne sont pas de quantité, mais de finesse, - et de finesse d'esprit. Pensée du plaisir, plaisir du penser.
Qui trop accroît la vie accroît la mort. Ne courons pas, mes amis, ni après l'amour, ni l'extase, ni le divertissemnt, ni le travail, ni la production, ni le voyage, ni même le plaisir : dans cet espace infime de la durée qu'on appelle l'instant c'est toute l'éternité qui se joue : rencontre de Chronos et d'Aïon, flamboiement discret, merveilleusement gratuit du Kairos souverain.
15 juin 2009
PRONENADE PHILOSOPHIQUE
Il existe en allemand une expression pour laquelle nous n'avons pas d'équivalent adéquat : "das Wandern", que nous traduisons faute de mieux par "promenade, excursion, balade, vaticination, cheminement". Le "Wandern c'est tout cela à la fois, et encore davantage. Cette notion renvoie de fait à une longue tradition de voyage à pieds, par monts et par vaux, sans autre souci que de parcourir la belle nature, les yeux bien ouverts et le coeur content. Concrètement cette idiosyncrasie pédestre se traduit dans l'abondance des chemins forestiers balisés, des refuges de montagne et des chants de marche, toujours gaillards et allègres. J'ai pratiqué cette noble activité dans ma jeunesse mais aujoiurd'hui je me sens un peu paresseux, lourd de jambe et rétif à l'effort. Je me reproche quelque peu cette fâcheuse inclination, mais qu'y puis-je? Je suis devenu quelque peu casanier et urbain, sans m'en glorifier le moins du monde. Mes vaticinations manquent parfois d'espace et de large. Mais je compte bien aérer mes humeurs. Point par point je poursuis lentement mais sûrement ma révolution.
Depuis de longues années je pratique une sorte de "Wandern" philosophique, à la teutonne, mais non sans quelque oeillade du côté de la Dordogne, du Périgord et de la Gascogne. Maintenant que je suis installé en Béarn je me familiarise de mieux en mieux avec une certaine sensibilié agreste, bucolique et méridionale qui m' a toujours fait rêver. Du regard je parcours avec émerveillement les jolis bocages du Jurançon, les nuages qui traînent au ras des côteaux, et le merveilleux glissement ascensionnel vers les premiers sommets des Pyrénées. D'ici, chaque matin de lumière, je contemple la cime des Gabizoz, encore saupoudrée da quelque neige tardive, alors que le soleil se faufile obstinément entre les arbres du square, et que la journée s'annonce brûlante. Ma joie, ici, c'est l'abondance et l'extrême variété de la végétaion, où se mêlent les grands chênes du nord et les palmiers du sud. De vrai, je suis à Athènes, à Rome, à Florence et à Gand, et à Strasbourg! D'ici le monde entier me tend les bras et m'accueille!
En Alsace, puis en Lorraine je rêvais d'écrire des "Pronenades épicuriennes" où je m'eusse exercé à vaticiner par les allées fleuries de la pensée antique : revisiter les écrits du maître sur le plaisir, la vie heureuse, les affects et les passions, la solitude et l'amitié. Surtout je voulais rédiger une "Esthétique" où j'eussse examiné les conditions naturelles et acquises de la sensation, fondement de tout rapport au réel, principe de vérité, mais aussi, et c'est là que je m'éloignais d'Epicure, de la Beauté. La vie m'a entraîné ailleurs, mais ces idées sont toujours là, au principe d'une philosophie de la nature dont le sens véritable se découvre à moi avec beaucoup plus d'acuité, et d'urgence.
De fait je me suis beaucoup promené plus que je n'ai étudié. J'étais plutôt rétif aux enseignements universitaires, fort ennuyeux, et sans rapport avec mes propres préoccupations. J'ai toujours pensé à côté. Préférant toujours le texte initial aux commentaires savants, aux gloses et aux spécialités. Toujours électron libre, farfelu et indiscipliné. Comment j'ai pu réussir mes concours je me le demande encore. En revanche j'étais au plus près de mes élèves qui me sentaient du même côté qu'eux. Aujourd'hui, délivré de toute charge officielle, je suis toujours un amateur, un autodidacte et un réfractaire. C'est en cela que je me sens philosophe, et plus que beaucoup d'autres, pourtant renommés et publiés.
Je me promène toujours, et plus que jamais, assuré de ma liberté inprescriptible. De Bouddha je vais à Montaigne, de Pyrron aux Epicuriens, d'Héraclite à Schopenhauer, sans méthode, sans programme, sans recherche autre que le bon plaisir et l'injonction du moment. Je n'approfondis rien. Je batifole. Je vaticine. "Papillon du Parnasse je vais de fleur en fleur". Le savoir n'est pas mon souci. J'estime en savoir assez, et plutôt de trop en vérité. Je m'applique - si toutefois ce mot a encore un sens chez moi - à oublier plus qu'à retenir. Je me transforme en seau percé. A peine sais-je encore quelques citations, dont je pusse à l'occasion éblouir mes auditeurs. Je vois bien que nul ne peut sentir et penser à ma place. Retour à la conscience la plus vive, la plus originelle. Et si je feuillette de ci de là quelque auteur c'est pour m'esbaudir et me revigorer. C'est l'examen perpétuel de la conscience, de ses folâtreries, de ses ratés et de ses saillies qui fournit matière à philosopher. C'est là exercice et joyeuseté inépuisable.
Toute cette amusette, cependant, ne manque pas de sérieux. Mais c'est un sérieux allègre, de plus en plus allègre. Moi qui pleurais beaucoup je ne pense plus qu'à rire. C'est là leçon de santé. Pour autant je ne suis pas aveugle, mais j'entends ne plus m'affliger en vain de ce que je ne peux changer. L'héroïsme est une illusion de jeunesse. La lucidité vous rend plus grave d'abord, franchement hilare au seuil de la vieillesse. Gigantesque rire chinois : " Quand tu comprends les choses sont ce qu'elles sont. Quand tu ne comprends pas les choses sont ce qu'elles sont".
20 avril 2009
DES OURS
J'habite au pays des Ours. Enfin presque. Car d'ours, ici, je n'en ai jamais vu. Mais les journaux locaux ne parlent que de lui, l'Ours maléfique, mangeur de troupeaux, roi des forêts, ours de Slovénie, ours des Pyré nées. L'autre jour j'ai lu une histoire assez savoureuse d'un ours qui rôde dans les alentours de Ljublana à la rechecrche d'une femelle qui agréerait à son goût, mais, hélas, enfermée dans un zoo! Imaginez le dilemne cornélien de ce diable d'ours, partagé entre l'appétit légitime de son ventre, et la terreur de l'enfermenent! Comment ne pas penser à ce qui se colporte sur le mariage : "Le mariage est une citadelle. Ceux qui y vivent aspirent à en sortir au plus vite, et les autres n'aspirent qu'à y entrer".
L'ours fait hurler les bergers et ravit les écologistes. Mais qui peut se flatter de le connaître vraiment, ce plantigrade nomade et insaisissable, si proche de nous par des millénaires de préhistoire, et si lointain, comme un monument refoulé de notre propre biographie? L'ours des cavernes hante notre imaginaire, au moins autant que le loup, cet autre mammifère subversif subrepticement réintroduit dans nos montagnes. Ce qui me séduit dans l'ours c'est son ambivalence, son ambiguité : joli ourson de nos enfances, Teedy Bear et Winnie, Ours le pataud, petite peluche adorable de gentillesse, de douceur et de passivité, et par ailleurs cet animal indomptable, sauvage et rôdeur qui épouvante le montagnard égaré. Certains sont paraît-il mangeurs d'hommes, quand la plupart évitent l'homme d'instinct, pressentant la plus grande menace pour leur espèce. Et puis il y a ces magnifiques ours blancs du grand nord, pêcheurs, chasseurs, nageurs, qui résistent à tout sauf à la fonte de la calotte glaciaire. Que serait le grand nord sans ces silhouettes majestueuses entrevues dans le brouillard sur la splendeur inviolée des neiges? Avec l'ours, s'il disparaissait, c'est toute une histoire de l'humanité qui périrait, héroïque et terrible, celle de l'homme chasseur et nomade. Et tout un imaginaire, une symbolique de la relation de l'homme à la terre, à la forêt, aux profondeurs des abysses, à l'impénétrable, au sang et aux larmes, au courage et à la faiblesse. Quelle malédiction de ne voir plus de l'homme que ce cloporte anonyme, asphyxié et anxieux, perdu dans les labyrinthes de mégalopoles teratologiques?
L'ours, dans l'inconscient, est-il mâle ou femelle? Ou les deux? C'est une ambivalence de plus. A voir les ours représentés sur les parois de nos sites préhistoriques je pencherai plutôt pour le féminin. La Grande Ourse primitive, La Grande Mère de tout ce qui court, fuit, chasse, saute, nage et vole! Figure terrible, dangereuse, et magnifique! Celle qui porte, telle Cybèle l'Ancienne, le principe de vie dans son ventre fécond, dans son torse aux mille mammelles! Mais aussi le Père primitif, ce Bear, ou ce Bär, pour parler allemand, veilleur et gardien sourcilleux, guerrier impitoyable, ardent géniteur! Je me demande comment une telle puissance a pu être domestiquée par des hommes, si maigres, si petits, si démunis - mais si astucieux! Pour un Indien des plaines s'appeler Dix Ours n'est-ce pas la glorification suprême? L'Ours et l'Homme, quel admirable duo! du moins avant que l'on inventât ces fatales armes à feu qui ont ruiné la terre. Aujourd'hui ne c'est plus que dans les rêves nocturnes, rêves d'angoisse et de terreur indicible que nous retrouvons le frisson sacré de la Grande Rencontre.
L'Ourse primitive c'est la Vie et la Mort dans une seule et même figure. Aussi n'est-il guère d'animal plus chargé d'associations inconscientes que celui-là. Je note en passant que Carl August Jung durant ses voyages dans les peuplades anciennes de chasseurs (il en restait quelques unes à cette époque) fut toujours appelé "l'Ours" par les autochtones. Je crois qu'il en était flatté. Et je pense aussi que cet homme-là savait comprendre d'instinct les mythes et les rites de ces peuples de chasseurs. D'emblée il était reconnu comme un des leurs. Et de fait tout son oeuvre est plein de mythes et de symboles, à croire que c'est par erreur qu'il vécut en un siècle moderne. C'est sans aucun doute le penseur et thérapeute qui nous relie le mieux à notre histoire perdue, à nos origines et à nos valeurs vitales. Philosophe de l'Originaire. En quoi, en dépit de sa lourdeur helvétique et parpaillotte, de son goût douteux pour les idéologies et les religions, il reste un pionnier incontournable de l'inconscient. Ce n'est pas Freud qui aurait voyagé dans ces régions sauvages, lui qui craignait même d'entrer dans Rome et qui souffrait d'innombrables phobies. Et les Indiens ne l'auraient pas surnommé l'Ours, avec lequel il n'avait très évidemment aucune affinité. De telles accointances ne sont concevables que pour des hommes qui ont conservé le sens de la terre et le sel des grandes étendues de montagnes, de lacs et de plaines.
J'ai rêvé quelquefois du Grand Ours, ou de la Grande Ourse, comme on rêve de constellations célestes, d'immensités nocturnes et glacées, de voyages fantastiques, de rencontres bouleversantes. Peut-être la Rencontre avec l'Ours est-elle un des mythes fondateurs de la psychè, savoir la perte volontaire de l'enfance, le détournement radical, la césure et le dépassement. Il faut passer par l'ours. Fuir ou attaquer? Mais comment attaquer pareille muraille de muscles? Evidemment qu'il faut quelqu'un pour vous y aider, un dieu peut-être, ou un génie des bois, ou un Daïmon surnaturel. A moins qu'il n' y ait personne à combattre et à vaincre si ce n'est soi-même.
PS Cette conclusion s'est imposée à moi dans la foulée et me semblait assez logique. Mais je me demande après coup si elle ne pêche pas par conformisme. Pourquoi rester sur le terrain de la lutte, fût-ce avec soi-même? Un rêve, cette nuit, m'invite à une conclusion bien différente : plutôt que de combattre, choisir, éliminer le négatif et intégrer le positif, en l'occurrence travailler en amitié avec l'Ours interne.(21 avril 09)
17 avril 2009
DE LA LECTURE
Que de livres! Et dans cet immense amas, que choisir? Essayez l'expérience suivante : avant de vous expédier en solitaire sur une île déserte pour une durée indéterminée on vous accorde le droit d'emporter dix livres. Lesquels choisirez-vous? C'est déjà très difficile si vous aimez lire! Passons à cinq. Cela relève de la torture! Et puis, un seul! Là c'est franchement l'horreur.
J'y ai réfléchi quelquefois et je balançais entre "Les Trois Mousquetaires" et "Les Essais" de Montaigne. Finalement, comme choisir c'est éliminer, je me décidais pour les "Essais", philosophie oblige. Et puis dans les Essais vous avez à peu près tout ce qui s'est pensé et se pense de l'Antiquité à nos jours. Et mes chers Héllènes, je les aurais indéfiniment sous la main, tous cités, commentés, explorés, auscultés et exhibés par cet excellent Michel, avec en prime ses propres ratiocinations, si lègères, virevoltantes, et si fécondes!
J'aimais énormément la lecture dans ma jeunesse. En quelques dix ans j'ai dévoré une quantité impressionnante de romans historiques, d'aventures, d'explorations, et autres. J'ai beaucoup lu les poètes. Schopenhauer dans ma dix-septième année. Et puis encore des romans. Surtout policiers et psychologiques. Après ce fut la découverte de la psychanalyse, en laquelle je peux me flatter d'avoir une solide connaissance, et une longue pratique. Et depuis, presque plus rien.
Lire me devient pénible. Comme j'ai moins d'énergie il me faut souvent choisir entre lire et écrire. Le choix s'impose de lui-même. Ecrire est ma joie souveraine, je dirais presque ma raison de vivre. En tout cas une passion positive si intense que je ne saurais envisager sans déprimer une existence où écrire me serait interdit ou impossible. Je serais dans la peau de l'écrivain qui hésite entre une vie sans création et le suicide. Mais une vie sans création est déjà une sorte de suicide. Ne me demandez pas d'où me viens cette rage d'empiler des feuilles noircies, de gribouiller frénétiquement sur tout ce qui peut tenir un poème ou une page de prose. C'est ainsi, voilà la seule réponse que je pourrai donner. "Parce que c'était lui, parce que c'était moi" disait Montaigne à propos de son amitié indéracinable pour La Boétie. Ainsi de moi. Certaines passions sont "comme consubstantielles à notre être", pour paraphraser encore Montaigne.
Que le lecteur me pardonne. Mais à tenter de lire malgré ma fatigue j'éprouve souvent le sentiment de déjà-lu, déjà connu. Peu de livres me font réagir aujourd'hui. Et à dire vrai je somnole plus que je ne lis. je picore cè et là quelque passage, espérant sans trop ycroire pêcher quelque poisson insolite. Mais les poiussons se font rares. Le lecteur criera à la prétention., à la suffisance, ou à quelque déformation mentale. Il n'en est rien. La raison en est plus subtile : les vérités fondamentales, une fois bien cernées et intégrées, vous détournent du bruit et des gesticulations livresques, des fantaisies sans contenu existentiel, des parades narcissiques et autres follâtreries sans consistance. A moins qu'elles ne soient savoureuses, goûteuses, douces au palais, stimulantes et roborantes. Le poème, de ce point de vue, est la quintessence de l'art d'écrire. Pas un mot de trop, aucune description, aucune lenteur ni lourdeur, mais le trait vif et fin qui esquisse, comme le haïku ou le tanka, un univers jailli du cri d'une chouette. A cet égard les poètes orientaux sont indépassables.
Les romans m'ennuient presque toujours. Je referme le livre au bout d'une demie heure, et le lendemain je ne me souviens plus de l'intrigue, ni des personnages. Autant s'arrêter. Peut-être que la connaissance dévalue et déprécie l'imagination. Je prèfère encore voir un film. Cela prend peu de temps, et si on oublie tout à mesure cela n'a guère d'importance. Ce qui compte c'est l'impression, l'intuition fondamentale. De ce point de vue je ne suis ni un esthète ni un liseur, ni un cinéphile. Je n'ai pas de vraie culture dans ces damaines. Je papillotte et je me plais ainsi. Libre de suspendre, de surseoir, de reprendre, ou d'oublier. Qu'importe le savoir. Une oeuvre est un levier, ou n'est rien du tout.
Je me résouds progressivement à mon incurie. Je ne me suis que trop forcé dans l'exercice, par ailleurs assez stimulant, de mon ancienne profession. Il me devient de plus en plus doux de laisser flotter mon intelligence au fil de l'impression sensible, sans trop chercher à comprendre, et surtout sans vouloir retenir quoi que ce soit. Les idées et les sensations défilent dans un cerveau fatigué, et en défilant de la sorte, en s'esbaudissant et follâtrant, elles rafraîchissent progressivement mes neurones, décrassent mes souvenirs, apurent mes émotions et me donnent une satisfaction facile, douce et bienfaisante. C'est là , je pense, le résultat positif de la méditation assise, mais aussi de mes expériences en relaxation et hypnose thérapeutique.
Certains médisants traitaient Epicure d'inculte. Mais cet inculte-là avait étudié tous les philosophes de son temps, s'en était imprégné puis dégagé pour créer sa propre philosophie. De plus il a écrit quelques trois cent ouvrages, régalé ses disciples de son immense expérience et fécondé des siècles de recherche. De cette inculture-là j'aimerais bien me rendre digne!
02 avril 2009
JOURNAL ( 2 avril 09) : vie nouvelle
Cela fait quatre mois que je suis installé dans cette ville. Rien ne semblait me prédisposer à choisir cette région plutôt qu'une autre, sauf un irrésistible désir de Sud, de lumière et de soleil. Apollon m'a longtemps manqué dans les brumes du nord de la France, encore que je supportasse assez bien le climat lorrain. Mais, muté professionnellemnet en Lorraine je ne me suis jamais considéré comme un Lorrain. Quant à l'Alsace, ma terre d'origine, je l'avais peu à peu éloignée de mon esprit, et jamais je ne fusse retourné y finir ma vie. L'Alsace c'était le passé de l'enfance et de l'adolescence, la Lorraine la terre du travail professionnel. Quelle serait dès lors ma terre d'accueil pour ma vieillesse, que j'espérais sereine, apaisée sous un ciel clément, dans un environnement agréable? Eh bien je n'aurais pu mieux choisir.
De ma fenêtre je vois bourgeonner les platanes, sous le ciel un peu gris de ce printemps naissant. De mon balcon je vois flâner les promeneurs, les amoureux s'embrasser sur les bancs publics, et si je me penche à droite la chaîne encore enneigée des Pyrénées. Chaque matin, avant de commencer mes farcissures littéraires, je contemple le Gabizos dans la lumière mêlée de soleil et de neige, et je me remercie d'avoir choisi ce lieu, et je remercie la nature entière du don qu'elle nous fait. Pour un peu je me croirais en pleine campagne. Les arbres enveloppent les maisons, les collines du Jurançon sont quasi à portée de main, et par delà les premières hauteurs, les pics du gand massif se convulsionnent à l'envi et barrent l'horizon.
Sitôt sorti de chez moi, si je prends à gauche, commence la ville, mais avec hésiatation, avec de petits immeubles, quelques magasins, et un entrelac de rues étroites et vieillottes, des maisons, qui, en certains lieux, semblent devoir s'effondrer à la première bourrasque! J'adore cette impression de retour en arrière dans le temps. Parfois il me semble être revenu dans ma petite ville natale, et de me sentir parfaitement chez moi. Et puis, ici, où que vous alliez, on respire une odeur d'histoire très ancienne. Partout des références à "noste bon Enric", à la cour d'Albret et de Navarre, jusqu'au Château bien sûr, grandiose mais hétéroclite, assemblage baroque de constructions de toutes les époques, de Gaston Phoebus à nos jours. Et le plus frappant c'est cette espèce de ravine qui entoure les murs du château, traverse toute la vieille ville, offrant un spectacle de vétusté et de pauverté qui ferait les délices d'un photograhe artiste.
Je marche tous les jours par la ville, je m'asseois à la terrasse d'un café pour y fumer ma pipe avec bonhommie, lire les philosphes, réfléchir à mes projets d'atelier, rencontrer un improbable causeur, et surtout rêvasser en regardant passer les gens. Dès mon arivée j'ai été frappé par la beauté des chevelures féminines, ce noir dense qu'on ne trouve guère dans le nord, le teint plus hâlé, et le sourire, fort pratiqué ici à la grande joie du nouvel arrivant, sans parler de l'accent béarnais qui emmusique la conversation.
Je suis venu avec un projet très éléboré : reprendre la pratique du Café-philo, le plus vite possible, créer un atelier-philo et me mettre rapidement dans l'ambiance locale. Mes dernières années je les veux philosophiques, pas seulement à titre d'enseigne, mais véracement, humblement mais fermement. Je remercie vivement les personnes qui m'ont fait confiance, magazines, journaux, radio qui m'ont reçu le plus aimablement qu'il est possible. Certaines personnes du café et de l'atelier m'ont témoigné leur reconnaissance pour mes initiatives et je ne demande rien de plus que de pouvoir continuer de la sorte, en philosophe libre, ouvert à autrui, et, puis-je le dire de bonne foi, heureux.