08 juin 2007
PHILOSOPHIE du BORDERLINE : présentation
Mes lecteurs réguliers ont pris connaissance depuis trois mois que je publie par chapitres cet ouvrage dans la rubrique Editions. Ce travail de publication va bientôt s'achever. Il reste quelques pages encore, qui vont suivre régulièrement.
Je vois avec plaisir que cet ouvrage est consulté de manière constante, et quelquefois commenté par les lecteurs. Pour donner une vue d'ensemble qui facilite la consultation je donne ici la table des matières et la quatrième de couverture, telle qu'elle avait été rédigée pour une édition qui n' a pu se faire, à mon grand regret. Ce livre est en quelque sorte ma thèse de psychiatrie, non conventionnelle, hors institution, et menée avec la totale liberté de l'amateur, je l'espère, éclairé. Mes longues années de cure analytique trouvèrent ici une sorte de concrétisation littéraire. Ce livre reste pour moi un fondement théorique essentiel. Je m'y appuie sans le dire dans la suite de mes travaux ultérieurs. Le lecteur friand de Philothérapie trouvera ici les sources de mon questionnement et de ma démarche psychothérapeutique.
Livre premier
LIVRE PREMIER
TYPOLOGIE DU BORDERLINE
CHAPITRE UN
DIVERSITE ET UNITE
I
Le terme « borderline » est relativement usité dans les manuels de psychiatrie américaine. Mais le retentissement du terme est le fait d’une certaine littérature romanesque, elle aussi américaine à l’origine, qui a popularisé des types psychopathologiques assez effrayants, du pervers sadique au serial killer, sans compter toutes les variantes de comportements compulsifs, caractériels, asociaux ou hors-norme, pour la grande joie des lecteurs friands d’énigmes policières et d’aberrations psychopathiques. Au fond chacun s’y retrouve un peu et jouit en toute impunité de la noirceur de l’âme et du plaisir de nuire. Dans ce registre inquiétant, et pourtant si vrai sur le plan psychologique, j’ai particulièrement apprécié certains romans de Mary Higgins Clark, et surtout l’extraordinaire « Double miroir » de Kellermann qui présente un cas de personnalité multiple proprement hallucinant. Mais au-delà de la littérature, ce terme de borderline pose de sérieux problèmes d’interprétation psychiatrique.
En France, la psychiatrie de la fin du siècle était indiscutablement dominée par la tradition freudienne. Or la psychanalyse distinguait classiquement la névrose, la psychose, et la perversion, se méfiant, sans doute avec quelques bonnes raisons, d’autres classifications qui aboutiraient à reléguer dans une espèce de fourre-tout opaque les cas indécis ou mal définis sous l’appellation facile de « cas-limites » ou d’ « états-limites » voire de structures pré-psychotiques ou para-psychotiques, ce qui priverait le diagnostic de toute rigueur, et compromettrait le traitement, abandonné à l’arbitraire plus ou moins inspiré du praticien. Aujourd’hui encore j’entends maint psychanalyste rabâcher la sempiternelle distinction : versant psychotique, ou versant névrotique, comme si depuis Freud il ne s’était rien passé, et qu’on en soit toujours à recevoir des hystériques et de bons obsessionnels sur le divan de l’analyse. Quant aux pervers, on sait bien qu’ils ne hantent pas les cabinets, trop convaincus de la justesse de leurs positions aberrantes. Mais ouvrez les yeux braves gens ! Où donc sont les hystériques d’antan ? Que voyez-vous de nos jours ? Des abouliques, des anorexiques, des boulimiques inguérissables, des déprimés par légions, des déçus de l’analyse, des transferts indénouables, des mélancoliques, des hypomaniaques, des transsexuels, des homosexuels revendicatifs, des impuissants, des frigides, des vaginiques, des mal-baisants, des pseudo-mystiques en mal d’amour, des déracinés, - immense cohorte de désespérés, de mal-croyants, de veufs, de célibataires, de divorcés, triste dérive d’une humanité sans espoir. A se demander ce que peut bien faire une clientèle aussi hétéroclite dans le cabinet d’un psychiatre !
L’évolution sociale et mentale a brisé la vieille opposition classique. Or Freud lui-même avait soupçonné l’existence d’une autre catégorie pathologique qu’il appelait provisoirement « névrose actuelle » par opposition à la névrose de transfert et qui regroupait de fait un certain nombre de nos actuels cas–limites : traumatismes sexuels, immaturité narcissique, dépendance anaclitique à l’objet d’amour, infantilisme libidinal, tendance à la régression, compulsion de répétition, avec, toujours un effroyable sentiment de vide intérieur, et, côté traitement, une singulière capacité de résistance à l’analyse, voire une impossibilité de fait à symboliser selon les règles du jeu analytique. Patients très décevants, quasi irrécupérables, apparemment dociles mais impénétrables, incapables de maturation, cramponnés à leur béance intérieure, à leur anxiété, à leur « hémorragie narcissique », - à l’image de cet Homme aux Loups si facile, si complaisant, si vite guéri, et incurablement renvoyé à son impénétrable pathologie, prototype parfait de l’analyse interminable !
Et nos analystes freudo-lacaniens continuent benoîtement à prêcher les vertus de l’Œdipe, la maturation triangulaire et la métaphore paternelle quand la plupart des patients souffre en fait d’une faille narcissique si profonde, d’une telle carence de base qu’il leur est bel et bien impossible d’envisager les cheminements de la castration symbolique sans retomber dans les affres de leur néant existentiel ! On n’arrache pas le pain à celui qui crève de faim !
Avant toute chose, il faut préciser cette notion de borderline, de cas-limite ou d’état-limite, la circonscrire dans une description et une interprétation psychodynamique, avant d’en tirer les enseignement utiles à notre propos.
II
Les remarquables travaux de Jean Bergeret apportent ici un éclairage décisif. Il m’est impossible, dans les limites de mon sujet, de rendre compte exhaustivement de la richesse et de la pénétration de ses analyses. Je me contenterai de quelques remarques brèves, mais j’espère, exactes.
Entre la structure solide de la névrose, et l’autre structure tout aussi solide de la psychose, toutes deux construites dans la petite enfance, extrêmement résistantes et quasi définitives, se constitue quelquefois une tierce organisation, assez rare par le passé mais de plus en plus fréquente de nos jours, labile, incertaine et de caractère instable, qu’il appelle l’état-limite. Négativement cette organisation n’est ni franchement psychotique ni réellement névrotique, mais présente parfois des traits et de l’une et de l’autre, sans pour autant pouvoir être ramenée à l’une ou l’autre. D’où les résistances à admettre la réalité d’une telle organisation, qui déjoue toutes les classifications traditionnelles, et embarrasse au plus haut point le praticien. Mais les faits sont là. Le psychiatre rencontre de plus en plus de patients qui ne délirent pas, qui semblent fort bien adaptés socialement, avec souvent de remarquables qualités intellectuelles, qui font illusion des années durant, bien notés, performants et brillants, mais qui vivent par ailleurs, dans le secret de leur cœur, une extrême détresse, un sentiment de solitude et d’abandon sans recours, une fragilité émotionnelle et une inconstance affective alarmantes. Ce sont les « as if » ou les « faux self »de la psychologie anglo-américaine, ceux qui font « comme si », ceux qui paraissent adaptés, qui font illusion, mais dont la cuirasse caractérielle n’est qu’un tigre de papier. Tous révèlent finalement leur terrible immaturité psychique dans des crises d’angoisse ou d’attaques de panique, de décompensation spectaculaire, préludant souvent à une installation plus ou moins chronique dans la dépression. D’une certaine manière c’est la dépression qui est le symptôme type de l’état-limite, le révélateur par excellence, le test infaillible - à condition toutefois d’exclure de ce schéma les petites déprimes réactionnelles que peut connaître tout sujet normal ou banalement névrosé au cours de son existence. La dépression de l’état-limite est toujours grave et de pronostic incertain, côtoyant souvent les extrêmes de la crise psychotique, sans que le sujet bascule pour autant dans une psychose franche. On a convoqué toutes sortes de concepts, concocté une pléiade de notions plus ou moins malheureuses pour désigner cette forme très particulière de dépression : « dépression endogène, essentielle, pseudo-névrotique, prépsychotique », et que sais-je encore. L’essentiel est plutôt de bien caractériser cet ensemble peu homogène d’affections psychiques dont le dénominateur commun semble être le risque dépressif majeur.
Selon ce point de vue on peut regrouper sous la notion d’ « état-limite » une vaste gamme de comportements, de modes de pensée et de symptômes, dont la caractéristique principale semble être le déficit narcissique, et dont la dépression virtuelle ou actuelle est le signe imparable. Cela permet de regrouper les organisations de type caractériel, les perversions, les formes hypocondriaques et psychosomatiques, les aménagements anxieux et phobiques, les anorexies et les boulimies, et tout le vaste champ des comportements addictifs et toxicomaniaques. Quelle est l’unité dans cette multiplicité ? Certes non dans les comportements extérieurs, les uns suradaptés, les autres inadaptés voire asociaux ou franchement déviants, mais dans le commun déficit du moi, mal organisé, carencé sur le plan affectif, troué par un indépassable trauma originaire, immature et régressif, plus ou moins bien stabilisé dans des défenses faussement névrotiques qui donnent le change, et de fait incapables de se hisser favorablement à l’étage de la triangulation et de la maturation oedipiennes. De telles personnalités hésitent perpétuellement entre le comportement asocial, la provocation perverse, la délinquance ou la criminalité, et, d’autre part la fausse adaptation, le ritualisme scrupuleux, le conformisme obséquieux, avec un arrière-fond de haine rentrée, de ressentiment fielleux et de mauvaise conscience. Tantôt il se produit une espèce d’aménagement relativement solide par lequel le sujet se stabilise en apparence : fixation caractérielle, ou perversion. Et dès lors il peut éventuellement en rester là, sans crise majeure. Tantôt il se coule dans les normes du comportement officiel, singeant assez brillamment les tactiques du névrosé, assez longtemps pour paraître adapté. Mais comme il n’a pas vraiment les ressources psychiques pour maintenir ce jeu d’équilibriste il finit par s’effondrer, révélant d’un coup la profonde béance de sa personnalité. Dans un tel accès dépressif il peut effectivement sombrer pour de bon, à moins que par une effort proprement surhumain il ne rejoigne pour finir la lignée traditionnelle des structures névrotiques.
Comment une telle organisation-limite est elle possible ? Comment expliquer la constitution d’une telle lignée pathologique, intermédiaire aux deux autres, et pourtant radicalement différente d’elles ? Car, il faut y insister, l’organisation-limite n’est pas un vague mélange de deux autres. C’est une organisation mobile, incertaine et fluente - hors des aménagements relativement solides de la perversion et du comportement caractériel – mais qui a sa propre logique inconsciente.
Le sujet a suffisamment évolué pour dépasser le stade fusionnel de la psychose. Il a vécu la phase de morcellement « schizoïde » et intégré en quelque sorte la séparation d’avec les objets maternels, mais semble en difficulté pour traverser la « phase dépressive » dans laquelle l’enfant vit dramatiquement la constitution puis la perte de l’objet total maternel. Il est là en quelque sorte, comme un pré-sujet, virtuellement capable de se séparer de l’objet. Mais l’objet ne se constitue pas vraiment comme un tout extérieur et distinct. A la place on trouvera un ensemble hétéroclite de bons et de mauvais fragments. Le pré-sujet lui-même, faute d’appui du côté de l’objet, ne peut se constituer vraiment comme sujet distinct et séparé. Dès lors il se laisse entraîner dans la valse interminable des morceaux bons et mauvais, des fantasmes terrifiants et délicieux, des affects monstrueux et délectables, traversé d’un langage archaïque inconscient qui n’est que jeu de signes émotionnels, de traces pulsionnelles, d’échos intérieurs, de réminiscences obscures, de sonorités indéchiffrables et de souvenirs évanescents. Quelque chose bloque le processus évolutif, un trauma précoce, une carence affective, une intolérance à la frustration. Alors s’installe une organisation mixte, ni séparation, ni pas-séparation, mais un interminable aller-retour, rejet agressif et demande d’amour, alternance tragique sans satisfaction possible, entre l’étouffement du trop près, et l’angoisse insupportable du trop loin : univers fangeux de la frontière impossible, de la limite introuvable, du no man’s land, du bord de rien, de la bordure sans territoire, ni dedans ni dehors, figure inconsolable du mort-vivant.
III
Quels sont les traits distinctifs de l’organisation-limite et de sa pathologie ? Encore une fois, nous ne sommes pas dans le champ des psychoses : le sujet est capable de se situer face à la réalité extérieure, ne délire pas, et s’il n’est guère capable d’une vision authentiquement objective et désintéressée, s’il voit le monde à travers les clivages de sa personnalité déchirée, on ne peut prétendre pour autant qu’il ait tourné le dos à la réalité. Beaucoup de ces patients sont par ailleurs de brillants intellectuels, chercheurs ou artistes, capables parfois de visions pénétrantes et subtiles. Ils ont dépassé le stade de la fusion primitive et de l’indistinction autoérotique. Ce ne sont pas des schizophrènes. Ils ne sont pas davantage mélancoliques ou maniaques, tourmentés à l’infini par une Chose à la fois terrifiante et fascinante qu’ils rejoindraient dans la mort. Et ils ne parviennent pas davantage, comme le paranoïaque, à se constituer par délire un objet total mégalomaniaque qui leur éviterait les déchirements du doute et de la souffrance. Pour autant, ils ne parviennent pas vraiment, comme le futur névrosé, à établir une franche coupure d’avec l’objet maternel, à assumer la séparation et à déplacer le conflit psychique dans la sphère symbolique de la triangulation oedipienne. S’ils jouent à l’obsessionnel ou à l’hystérique, c’est en surface, « comme si », mais ils n’ont pas vraiment les ressources défensives du névrosé et s’épuisent la plupart du temps dans un combat perdu d’avance, s’écroulant au bout du compte dans une vertigineuse décompensation, à moins que le hasard de la vie les ait suffisamment ménagés pour leur éviter cette terrible déflagration.
Mais alors, quels ont les traits spécifiques de cette organisation-limite ? Essentiellement une profonde béance narcissique, vécue dans l’angoisse de la perte d’objet, de l’abandon et d’une irrémédiable solitude. Ce n’est pas encore la terrifiante angoisse de morcellement du psychotique. Ce n’est pas davantage, du moins pas essentiellement, l’angoisse de castration du névrosé. Cette angoisse se situe à un stade plus archaïque, celui de la déperdition de soi causée par la perte de l’objet d’amour. « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé ». Sans l’appui de l’objet protecteur et sécurisant – non pas l’objet fusionnel du psychotique, ni l’objet métonymique du névrosé – sans l’objet d’appui indispensable, « anaclitique », disait Freud, notre malheureux se vit lui-même troué d’un vide insupportable, désêtre vide dans un univers vide. D’où les tentatives perpétuelles de réassurance narcissique par quête de l’objet fidèle et indélogeable, dépendance émotionnelle, soumission mêlée d’agressivité, haine et remords, passion et destructivité, masochisme latent ou avéré, sadisme inconscient, tyrannie victimale, et toute la gamme des processus de séduction, d’envoûtement, de domination, de maîtrise, de chantage et de veulerie affective. Cette dépendance peut se reporter des personnes vers des produits toxiques divers, drogues, alcool, médicaments, sectes et groupuscules de tout acabit et de toute farine. Sans compter d’éventuels épisodes mystiques ou hallucinatoires, avec risque de passages à l’acte, de conversions soudaines, de raptus anxieux et de suicide.
Vide intérieur, angoisse d’abandon, dépendance anaclitique à l’objet, immaturité affective, tout cela dépeint un moi très archaïque sur le plan psychoaffectif, mais qui peut fort bien, dans le domaine intellectuel et social, être parfaitement performant, et cela des années durant. Nous connaissons tous de ces charmants artistes effroyablement narcissiques, immatures, fort efficaces voire géniaux, et qui s’effondrent soudain dans une terrible dépression.
Etrange narcissisme, à la fois grandiloquent et pitoyable, mégalomane et creux, séduisant, charmeur, industrieux, poète à la manière d’Eros, plein de ressources et de fantaisie, et par ailleurs troué comme le tonneau des Danaïdes. Moi de surface, imaginaire et idéalisé, moi sans consistance, sans assise personnelle, désubjectivé, inconsistant, et parfaitement vide. Dans sa détresse existentielle le « sujet » s’en va errant vers de nouvelles et toujours décevantes identifications, troquant un habit pour un autre, sans jamais trouver défroque qui aille, fidèle aujourd’hui, parjure demain, toujours hors de soi, à côté de soi, sans lieu où s‘établir, sans cause durable, et comme dirait Rimbaud, sans « terre à étreindre ». Chaque nouvelle identification réveille le feu de l’enthousiasme, et après quelque temps révèle son insondable facticité : comment être soi quand on n’a pas de soi, que l’on se cherche hors de soi dans un autre moi qui n’est jamais soi ? Disons que les identifications n’achoppent pas, ne fixent pas, ne prennent pas, mais qu’elles ne sont que fantômes qui passent, qu’ombres dérisoires, drapeaux de misère. Rien ne prend, rien n’attache, parce qu’il n’est pas de sol où planter l’arbre de la singularité subjective.
Pour un tel moi peccamineux, qui se vit dans l’horreur du vide, que faire sinon s’attacher à des idéaux grandiloquents qui procureront quelque réalité de substitution : idéaux politiques, personnages fameux, grands penseurs, artistes et poètes, missionnaires d’un évangile nouveau, prophètes inspirés des temps à venir. A moins que cet avenir ne soit autre chose que la figuration inversée d’un passé idéalisé, à jamais perdu, et dont il est impossible de faire le deuil. Et voilà qui explique peut-être les typiques alternances d’humeur du dépressif, exalté jusqu’à l’absurde, foulant les demeures divines de l’euphorie, et soudain, comme Icare précipité du haut du ciel, fracassé à terre. Phase hypomaniaque, phase dépressive. Joie, allégresse, vitalité débordante, expansion lyrique, enthousiasme dionysiaque, sentiment d’éternité, explosion vitale, élation sans limites lorsque le pauvre moi s’enfle, se dilate aux dimensions de l’Idéal. Et soudain la chute, l’effondrement dans la Honte, misère d’un moi rendu à ses pitoyables proportions, dévalué, exsudé, humilié, dont la seule consolation est l’abaissement volontaire, la contrition, le remords, l’auto-flagellation et parfois le suicide. Là encore la biographie de maint artiste de génie apporte d’amples illustrations.
L’Idéal est à la fois précaire, nécessaire, inaccessible, toujours déçu et toujours renaissant, comme si une fatalité de fer attachait Sisyphe à son boulet qu’il exècre et dont il ne peut se détacher. C’est que cet Idéal fournit une identité de parade, de substitution, d’apparat si l’on veut, et que l’on ne peut y renoncer sans périr de son vide intérieur. Tragique de répétition, tragique sans issue, figures modernes des titans déchus. « Borderline », c’est bien dire, car ce sujet en gésine ne se constitue pas, ne consiste pas, ne peut se donner un dehors (objectal) puisqu’il n’a pas de dedans propre, d’intérieur subjectif, qu’il n’est ni séparé ni non-séparé, hésitant sans fin entre deux mondes, deux logiques contraires, deux structures inconciliables.
Pour en sortir il faudrait évidemment consentir à la perte fondamentale, couper le cordon, laisser aller l’objet à la dérive, renoncer à la maîtrise imaginaire, intégrer la loi de séparation, se détourner à jamais de la Chose. Mais la loi ne s’inscrit qu’à moitié, dans cet espace intermédiaire d’un préconscient qui l’admet et l’approuve, immédiatement contredit par un inconscient qui refuse. Ce n’est pas le déni massif du psychotique, ce n’est pas la dénégation intégrative du névrosé. C’est cette demi-mesure de la forclusion, qui reconnaît une place du vide et du manque, mais qui ne peut y inscrire la loi positive. Dieu n’est pas mort, il n’a jamais vraiment existé, si ce n’est sous la forme très avantageuse des déités primitives, des bons et mauvais objets de la pulsion archaïque, de la mère bonne ou mauvaise, et de figures idéales et célestes, inaccessibles et bienheureuses comme les dieux d’Epicure trônant dans les lointains intermondes !
« Ihr wandelt droben im Licht
Selige Genien! »
(Vous marchez là haut dans la lumière, heureux Génies) Hölderlin.
L’Idéal protège illusoirement de l’angoisse abandonnique, fournit des identités de compensation, et ruine pour finir toute possibilité de subjectivation. Piétinement infini, sourd, aveugle, tonitruant, à la mesure du désespoir et de la désolation, avec, de ci delà, les fulgurantes consolations de la Beauté, de la Vérité, de l’Eternité. Comment comprendre Nietzsche en dehors d’un tel contexte ?
Quel est l’objet pulsionnel du narcissique-limite ? Il peut là aussi faire illusion, entrer apparemment dans le défilé métonymique des objets ordinaires de désir : amour hétérosexuel, mariage peut-être, ménage et parentage, travail, famille, patrie, et bien d’autres choses encore, car il en rajoutera volontiers si vous le lui demandez. Mais au fond tout cela est indifférent : « Peu de chose me retient » écrivait Montaigne, et je crois bien qu’il donne ici la vraie formule de cet étrange dé-tachement, de cette fausse soumission. C’est que notre homme ne désire guère, et peut être même pas du tout. Bien sûr il joue le jeu, ici comme ailleurs, et plutôt intelligemment. Mais de lui-même, et de ses désirs, il n’est pas dupe. Il feint, il se laisse à l’occasion prendre au semblant, mais jamais bien longtemps, car il se détourne sans peine et sans émoi. Il est de ceux qui ne restent pas, ne résistent pas, parce qu’ils ne sont de nulle part.
Leur esprit, leur amour, leur désir où est-il, si ce n’est ailleurs, « là bas, les nuages, les merveilleux nuages » - dans un univers à mi-lumière, à mi-jour et à mi-nuit, ni crépusculaire, ni matutinal, entremonde ombreux et mystique, chambre funéraire et béatifique, crypte aux reflets doux et soyeux, ni enfance ni maturité, en cette demie-mesure de l’existence qui défie et les dieux et les hommes, à la manière de cette Eurydice ni trouvée ni perdue, comète sombre et triste d’une destinée de poète. Ce n’est pas tout à fait la Chose de Nerval, ce soleil noir de la mélancolie, ce n’est pas davantage une étoile morte ou une constellation lacérée, ni trou noir ni anti-matière, mais une nébuleuse fuyante, un peu celle que chantait Apollinaire, une voie lactée en gésine qui a renoncé à fleurir aux rivages de la lumière.
Défaut du « Nom du Père », dira t-on. Exact, du moins en partie. Car là encore, il ne faut pas faire fausse route. Le nom du père existe bien, et la métaphore paternelle, et la loi. Mais selon quelle configuration ? Et pour qui ? Existe-t-elle pour la mère, et celle ci se réfère t-elle valablement au phallus paternel ? On peut en douter, puisque l’enfant ne semble qu’à mi-temps de l’entendre, et fort brouillée au demeurant, audible à la cantonade, et indistincte au dedans, forcément, si le dedans, l’espace subjectif n’est pas encore constitué. Là encore, où est le dedans, où le dehors ? Une voix parle, mais comme en sourdine, comme un écho d’une autre histoire, sans véritable résonance, un peu sourde et grave comme un tonnerre qui agonise. Cela fait-il loi ? En tout cas c’est assez peu jupitérien ! Décidément le vrai Surmoi, celui, plus tardif de la loi symbolique, est bien faible, quasi inexistant, mais fallacieusement présentifié par les idéaux plutôt dévorants et tentaculaires de l’Idéal, et il n’est pas sûr que l’on gagne au change.
Pour le dire plus simplement : suite à une certaine carence paternelle la loi s’inscrit mal, et ce qui fait office de loi c’est la permanence narcissique-phallique des idéaux infantiles, grandiloquents et persécuteurs, qui entraînent le « sujet » dans la valse interminable et décevante des identifications sans consistance et des satisfactions sans lendemain. Structure pré-oedipienne, malgré les apparences, organisation triadique mais non triangulaire : il y a bien un père, ou un substitut référentiel, mais ce n’est pas le tiers de la triangulation maturative, le porteur du phallus symbolique et de la loi, c’est une espèce de redoublement maternel externe, le partenaire asexué et angélique d’une mère prégénitale, l’autre imaginaire d’une dyade parentale idéalisée, le second terme d’un « mère-père » insécable, « parents combinés », miroir complaisant de l’impossible perfection narcissique – et dont le sujet, encore une fois, ne peut se résoudre à faire le deuil. Et s’il ne le fait pas, ce n’est pas qu’il ne veuille pas. On n’en est pas au stade du vouloir, mais du non-pouvoir. Il ne peut faire le deuil, car pour lui, c’est évident, perdre l’objet c’est se perdre tout entier et à jamais.
Et pourquoi cela ? Il lui manque cet appui solide dans le langage symbolique qui lui permettrait de permuter les objets selon les lois de la métonymie, qui lui donnerait ce pouvoir de jouer librement des mots et des images dans une combinatoire indéfinie du désir. Mais ici le langage est comme déconnecté, sans prise réelle sur les affects, les émois, les souvenirs, planant dans un monde artificiel, coupé des pulsions, des fantasmes et de la vie. Entre la chose qui vit encore, et le mot qui ne vit pas encore, survit, dans les limbes d’une parole à venir, un idiome oublié, une passion secrète, un murmure, une plainte indicible. Le poète, souvent, s’efforce de recueillir cette étrange mélopée. Peut-être l’origine de tout art et de toute beauté est-elle à chercher dans la musique lancinante d’un deuil impossible.
Voilà pour une interprétation qui met l’accent sur la carence paternelle, réelle ou symbolique. J’avoue que je suis moi-même resté longtemps prisonnier de cette vision des choses, jusqu’à mes lectures récentes de Mélanie Klein, de Winnicott, d’André Green et de Grunberger. A présent je suis convaincu qu’il faut de toute urgence remonter plus loin dans les débuts de la vie, interroger les toutes premières années, lorsque l’enfant ne parle pas encore, et qu’il est dans la dépendance quasi absolue de sa mère. Tous les travaux récents convergent pour signaler que c’est le déficit d’accueil et de réceptivité du côté de la mère qui entrave la constitution d’un bon objet internalisé, soubassement du moi. Soumis aux angoisses destructrices d’une mère anxieuse ou déprimée, le futur moi est condamné à une déformation précoce, ce que Freud lui-même avait reconnu, et à la constitution d’un « Faux Self » (Winnicott). Par là il évitera l‘éclatement schizophrénique, mais au prix d’un clivage par lequel il expulse hors de lui les éléments impensables de sa psyché. Il édifie un moi déformé et incomplet, secrètement vide en son centre, comme une citadelle réactionnelle et défensive, aliénée au regard de l’autre, ultime rempart contre la décompensation.
Avant de songer à restaurer le nom du père et de pratiquer les nécessaires frustrations sexuelles de la phase génitale, il faudrait rebâtir un moi fondamental, assez solide pour affronter maturativement la position dépressive. Faute de quoi on précipite le sujet dans la dépression pathologique dont il a bonne chance de ne jamais réchapper : analyse interminable.
Bergeret le dit très clairement. Avant tout, dans un cas de faiblesse du Moi, il faut restaurer le narcissisme défaillant du sujet. Ou pour le dire avec Mélanie Klein, seule l’intégration d’un bon objet maternel primordial permet d’aborder correctement la phase dépressive et de réaliser correctement le travail de séparation préludant à la naissance du sujet.
IV
L’organisation-limite peut se décrire dans une chaîne, que voici : narcissisme blessé, trauma indépassable, identification aux Idéaux du Moi, vraisemblablement maternels, angoisse d’abandon et de perte d’objet, anaclitisme et dépendance homo-objectale, vide intérieur, prédominance de pulsions prégénitales, liées à des objets clivés selon la distinction archaïque du bon et du mauvais, vision manichéenne de la réalité, faiblesse du désir et des productions fantasmatiques, adaptation sociale apparente, mais fragilité constitutive qui se révèle le plus souvent dans la crise dépressive.
Alain Ehrenberg, dans son remarquable travail sur « La fatigue d’être soi » oppose très justement cette psychologie des états narcissiques, tout à fait typique de notre époque de performance et d’atomisation sociale, gangrenée de l’intérieur par une incoercible tendance dépressive, à l’ancienne typologie névrotique de Freud centrée sur le conflit inconscient du désir et de l’interdit, et qui rendait si bien compte des formations symptomatiques des névroses. En gros, la chaîne freudienne était la suivante : refoulement, conflit du ça et du surmoi, métonymie pulsionnelle des objets, inscription du désir dans l’ordre symbolique, souffrance et symptôme, certes, mais satisfaction au moins relative du désir. Au conflit oedipien de la névrose classique s’est substitué ce sentiment d’insuffisance, de précarité personnelle et de vide existentiel qui prédispose aux maladies narcissiques et psychosomatiques.
Pour ma part je souscris en bloc à cette conception dont j’ai pu vérifier personnellement la grande justesse au cours de mon processus vital, comme si j’avais été, avec ceux de ma génération, l’acteur involontaire, et la victime inconsciente, d’un changement radical de structuration psychique, commençant ma vie, apparemment, selon les schémas traditionnels de la névrose pour sombrer enfin dans une espèce de régression narcissique dont je ne vois pas la fin. Ma vie s’est brusquement coupée en deux blocs irrémédiables, deux continents ennemis, à la manière de ces psychopathes qui mènent de front deux existences parfaitement distinctes, sauf que dans mon cas elles se succèdent au lieu de coexister.
Et du coup, j’y reviendrai, il se pose un redoutable problème thérapeutique. Le traitement des névroses n’était déjà pas facile, mais on pouvait espérer quelque amélioration à défaut de guérison définitive. Dans le cas des maladies narcissiques on peut se demander s’il existe la moindre chance d’issue favorable quand on voit s’éterniser les analyses sans résultat tangible. On retrouve le triste pronostic de Freud lui-même : réaction thérapeutique négative, masochisme et éternisation des symptômes. Plus grave encore, l’analyse d’une bonne vieille névrose classique, laquelle avait correctement débuté et semblait pouvoir aboutir, fait basculer le patient dans une incurable dépression !
Comment une telle horreur est-elle possible ? C’est que le sujet donnant toutes les apparences et toutes les garanties d’une structuration névrotique franche, le traitement peut commencer, et avec lui, la série inévitable des frustrations libidinales qui ne devraient pas trop déséquilibrer le patient, supposé assez mûr pour les métaboliser. Et tout semble marcher normalement. Le patient raconte et associe, mais le traitement piétine, tout progrès est immédiatement suivi de nouvelles rechutes, le transfert s’avère indestructible, le patient s’est attaché anaclitiquement à l’analyste, refusant tout changement. Telle nouvelle frustration est vécue comme une menace de mort. La fausse structure du Moi révèle d’un coup sa caducité dans l’effondrement dépressif. L’analyse, de fait, est devenue impossible. Aux progrès espérés de la symbolisation se substitue un processus mortifère. Le malheureux patient a toute chance de « finir », tel l’Homme aux loups, traînant de thérapeute en thérapeute, de dépression en dépression, lamentable figure du ratage psychanalytique.
Ce qui me désole, c’est que l’on ne veuille guère parler de cette redoutable évolution de la thérapie. Nos bons apôtres psychanalystes font comme si rien ne s’était passé, et il faut que les sociologues et les philosophes tirent enfin la sonnette d’alarme pour qu’un peu de vérité fasse irruption à la clarté du jour.
Pour moi, je ne me tairai pas. Et dussé-je hurler tout seul, je hurlerai tout seul. Il me semble qu’au-delà de la question proprement médicale ou thérapeutique, cette évolution de l’esprit du temps, ces modifications psychiques, ces changements structurels, à la fois dans l’individu et la société, doivent nous interpeller d’urgence si nous voulons essayer de comprendre quelque chose à notre époque et aux évolutions à venir.
Nous sommes entrés dans une nouvelle ère, avec des difficultés sans précédent, et des urgences sans précédent. On peut aborder ces questions sous l’angle géopolitique. On peut aussi les aborder sous l’angle des mutations mentales. Ce sera mon pari. Une interrogation psychiatrique sur les maladies narcissiques ouvrira, je le crois, je le souhaite et l’espère, à une autre philosophie de l’existence.
chapitre deux
CHAPITRE DEUX
ENTRE L’ IRE ET LE DELIRE
I
En haine de normalité
Dans le vaste champ des organisations borderline il faut distinguer des types, et bien qu’il existe un dénominateur commun à toutes ces formes distinctes, à savoir la menace d’écroulement dépressif, on aurait grand tort de gommer les importantes différences de régime de mentalisation, de comportement social et de figuration pathologiques. Je mettrai d’emblée à part les graves perversions sadiques, les psychopathies comportementales, les formes caractérielles, qui toutes semblent présenter un taux très important d’asocialité, de transgression violente, d’inadaptation et de fixité. Les pervers et les caractériels semblent figés pour l’éternité dans un aménagement psychique redoutable, fait de ressentiment, d’irritabilité, d’agacement, de raideur, de violence intérieure ou extérieure, apparemment adaptés mais toujours résolument transgressifs et dangereux, capables de passages à l’acte meurtriers. Ils ne consultent pas le psychiatre, ils se sentent volontiers normaux. Il peuvent échapper des années durant à l’attention publique, commettant dans l’ombre des forfaits répétitifs et savamment calculés. Je laisse cette clientèle aux profilers et autres criminologues distingués.
Ceux qui m’intéressent ce sont les innombrables laissés-pour-compte de la postmodernité, exclus de la société de performance, marginalisés, extraterritorialisés, déchus, vilipendés, excommuniés. Tout un lumpen-prolétariat de la misère sociale et psychique, une « zone » de mal-intégrés, désintégrés et inintégrés du système, épaves languissantes du grand naufrage, survivants hagards de la débâcle, mal en peau, mal à l’âme, sans repère, sans valeurs, sans avenir, avec un statut qui s’en va en haillons, une identité introuvable, et surtout, avec ce trou béant au milieu de la poitrine, cette angoisse d’un vide sans contours. Voici la cohorte des abouliques, anorexiques, boulimiques, psychosomatiques, hypocondriaques, dépressifs chroniques, désespérés, abandonniques, traînant leur mal de vivre, leur impuissance hébétée, leur ennui sans borne, leur douleurs inguérissables, leurs analyses interminables, leur abjecte dépendance, leur inanité et leur tumeur ! Triste carnaval d’obèses, de demi-fous, de dysmorphophobiques, de tics et de tocs, de maigreur, de spasmes et de contorsions, lamentables oubliettes de la médecine, envers poisseux de la science triomphante !
Et le pire, c’est que je n’exagère pas ! Un simple regard autour de moi me révèle de nouvelles pathologies, toutes récurrents, toutes incurables ! Du généraliste au radiologue, du cancérologue au psychiatre, du psychanalyste au rebouteux, du relaxologue au radiésthésiste, que de consultations, d’espoirs et de déceptions, et tout cela sans résultat, sans explication, sans compréhension possible ! Que faire si ce n’est s’installer enfin dans une espèce de résignation mutique, ou de haine plaintive, de cauchemar climatisé ! Ainsi donc la vie ne sera plus que ce long tunnel macabre, cet enfer de petites souffrances, sans autre espoir que la mort.. Heureusement, la souffrance elle aussi peut se convertir en secrète jouissance, la douleur devient l’ultime rempart contre la désintégration, un étrange objet de plaisir masochiste et coupable qui tiendra lieu de satisfaction, Eros sans désir et pulsion de mort.
Voilà donc ma clientèle. Et d’autant plus chère que je m’y reconnais tout entier, survivant ahuri du naufrage, tout bruissant encore des remous de l’océan, perclus de froid, ravagé !
C’est que je ne sais toujours pas ce qui m’est arrivé, ce que fous en ce lieu cataleptique. Je vois avec une grave sérénité que je ne suis pas seul, et que ce rivage désert est le plus peuplé du monde !
II
Le critère décisif c’est la dépression. La dépression est la vérité secrète de l’organisation narcissique. Tant qu’elle n’a pas eu lieu, tant que le sujet semble à peu près adapté, on ne peut rien dire de sérieux sur sa structuration psychique. Tel qui fait figure de brave névrosé s’effondrera d’un coup, à la suite d’une difficulté imprévisible. Tel autre qu’on juge un peu fou traversera sans encombres tous les aléas de la vie. Etait-il normal ou malade ? Impossible de dire. Mais celui qui paraissait normal hier et qui sombre aujourd’hui dans une décompensation dépressive, pas d’erreur, quels que soient les diagnostics posés jusqu’à ce jour, c’est un narcissique de base, en dépit de tout l’appareil de camouflage qui a pu duper les autres, et dans lequel il s’est dupé lui-même.
Mais quelle est cette vérité incontournable de la dépression ? Et pourquoi la dépression devient-elle insidieusement la maladie du siècle, ce moloch nosographique qui remplace la neurasthénie du siècle de Janet et la névrose de Freud ? Les sociologues ont apporté des éléments de réponse. Affaiblissement des structures sociales et familiales, ruine du symbolique, atomisation et individualisation, culte économique de la performance, productivisme échevelé, fanatisme de la vitesse et de l’adaptation forcée, écrémage impitoyable, concurrence frénétique, mondialisation sauvage, culte de l ‘argent-roi, effondrement des valeurs culturelles d’intégration et d’universalité, le tout renforçant les tendances réactionnaires et crypto-identitaires. Hélas, nous ne sommes qu’au début de ce processus suicidaire.
La dépression est ainsi la vérité secrète de notre société. Mais elle devient de plus en plus la vérité de l’individu, plus patente et incontournable de jour en jour !
III
Allons plus loin ! La question est de savoir si cet éloignement relatif et ambigu du narcissique par rapport à la réalité sociale, ce défi silencieux de la « normalité », est un effet de surface, comme dans la névrose, ou si elle s’enracine dans des processus plus structurels et originaires. Je proposerai deux hypothèses.
Selon la première, le borderline est d’abord un « mal né », un « né fatigué », non pas selon un refus massif de type autistique, du genre : « Votre monde n’est pas pour moi, je n’ai rien à faire en ce lieu maudit de souffrance et de haine, je me recroqueville à jamais dans ma forteresse invisible, allez-vous faire voir, vous n’aurez rien de moi, vous ne m’aurez pas ! ». Le borderline dira plutôt : « Votre monde ne m’intéresse pas tel qu’il est, mais je sais bien que je n’ai pas le choix. Je ferai semblant d’être des vôtres. Je jouerai, puisqu’il faut jouer pour survivre, et être, comme vous dites, intégré. Mais par devers moi je sais que c’est du flan. Et si vous croyez m’avoir, vous n’êtes qu’une bande de naïfs ! Rira bien qui rira le dernier ! ». Et le voilà qui se construit secrètement un paradis artificiel, auquel il va vouer son énergie et son intelligence, tout en jouant apparemment la partition commune. « Mon royaume n’est pas de ce monde. Laissez-moi m’occuper des affaires de mon Père qui est dans les Cieux ! ». On connaît la suite.
Quel est donc ce beau royaume inaccessible et secret ? Un au-delà du monde sensible ? Un en-deçà ? Un monde à venir, ou un monde déjà perdu ? Quelque chose hante l’âme de cet étrange nouveau-né qui ne veut pas naître, ou qui voudrait naître ailleurs. Comme si ce monde avec ses douleurs et ses joies était un anti-monde, une erreur fondamentale, une aberration, une monstruosité dans la splendeur du non-être ! Et comme les anciens Gnostiques, le borderline crachera sur la lune et le soleil, sur les hommes et les bêtes, et lèvera un regard de nostalgie éplorée vers la voûte céleste, à la recherche du vrai Dieu, le dieu caché, celui que tous ignorent, mais qu’il est, lui le réprouvé, l’inconsolé, le seul à reconnaître. D’où sa tendance profondément contestataire à l’égard des religions établies, toutes suspectées de trahison, et son amour mystique de la Beauté et de la Vérité, dont il se veut l’amant jaloux.
Solitaire dès le début, solitaire jusqu’à la mort. Et qu’aurait-il de commun avec ceux qu’on appelle ses semblables ? En quoi sont-ils semblables, si rien ne le rapproche d’eux, si rien ne le concerne, et s’il se vit absolument seul de son espèce, dieu ou monstre, face à l’altérité radicale et indépassable ? Relisons Rousseau dans les « Rêveries », hésitant indéfiniment quant à son statut, entre la nullité (« je suis nul ») et la grandiloquence exaspérée (« je suis le seul être humain, le seul sincère, le seul naturel etc »).
Dans le Faust de Goethe, Méphistophélès, le diable, celui qui sépare, qui tente et qui séduit, déclare très justement : « Je suis l’esprit qui toujours nie ». Et que nie-t-il ? La puissance divine ? La Loi ? Sans doute, mais plus profondément peut-être la réalité elle-même, en tant que réalité distincte de lui, comme Autre irrécusable et insupportable. Le diable, ancêtre emblématique du borderline !
Seconde hypothèse, et qui se situe très logiquement dans la continuité de notre propos. Ce « non » fondamental mais caché à l’égard de toute réalité se double d’un « non » tout aussi radical vis-à-vis de sa propre image dans le miroir.
Nous avons supposé atteint le stade dit schizoïde-paranoïde : le sujet, non encore constitué en tant que tel, a déjà fait l’expérience du morcellement de l’objet maternel, de la férocité des pulsions et des satisfactions partielles, il a intériorisé des fragments d’objets tantôt bons tantôt mauvais, selon une logique purement cumulative, formant une espèce de conglomérat d’objets hétéroclites, qui ne forment pas un tout, ni une image unifiée de soi. Il aborde enfin la « phase dépressive ». Il reconnaît progressivement, en dehors de lui, une image globale de la mère, de l’autre comme distincte de soi. Si elle est distincte, c’est que lui, comme sujet, en est exclu, séparé, se vivant soudain comme une plaie ouverte, une interminable blessure. Sujet mutilé, fragmenté, en souffrance, comme écartelé par le jeu des pulsions multiples et contradictoires, avide de retrouver une sécurité, une appartenance, une globalité, une unité. Mais il est trop tard. Il ne peut ni récupérer l’unité perdue, ni consentir à cet éparpillement tragique. Osiris découpé et morcelé, il erre sans fin à la recherche de ses membres disloqués, dans l’attente de quelque Isis secourable qui recoudra les morceaux.
Insistons sur la singularité de ce moment de bascule : intermittences, allers retours, alternances. Non seulement du haut et du bas, mais de l’unité retrouvée sur le mode hallucinatoire, et du démembrement pulsionnel. Amertume du Réel ! Consolations de l’imaginaire ! Où donc est la réalité ?
Et voici qu’on présente à l’enfant un miroir, que l’on guette ses réactions, attendant le fameux moment jubilatoire de l’identification au reflet. « Tu vois, le joli bébé, c’est toi ! ». Lacan pensait que l’aperception de l’unité corporelle dans le miroir déclenchait la jubilation narcissique : « Ainsi donc c’est moi ! ainsi donc j’ai une forme globale, une unité à laquelle je peux m’identifier alors même que je me vis dans le désordre et l’incomplétude ! Je ne suis pas un simple paquet de pulsions et de sensations hétéroclites, je suis cette belle image qui unifie mon corps et ma vie ! ». Mais qu’en savons-nous ? Reconstruction de théoricien. Vaticination de psychanalyste en mal d’originalité !
Supposons que l’enfant ne se reconnaisse pas dans le miroir. Supposons ici encore une espèce de balancement, d’indécision originelle, de suspension sceptique. Notre infans se vivait comme une blessure, une béance, une faille, une hémorragie, comme disait Freud. Et l’on me tend cette pseudo totalité, ce miroir aux alouettes, cette surface blanche et nue, on prétend me désigner un lieu externe, une figure, un leurre où je serais censé me re-connaître ? Mais quel est ce subterfuge ? Ce n’est pas là, dans cette image inerte et glauque que je me vois. Si je pouvais me voir, ou plutôt me reconnaître, ce serait dans cet espace interne du ventre perdu, de la totalité close, de ce que j’étais et que je ne suis plus. Ce n’est pas là, dans cet avorton du hors-moi, que je suis, dans cette effigie patibulaire d’un autre auquel je ne saurais m’identifier, car ma vraie maison, elle était avant, dans cet avant du déjà perdu auquel vous me sommez de renoncer. Et en guise de consolation vous me tendez ce dérisoire hochet brillant où je ne distingue rien, qui ne me dit rien, et où vous voudriez que je me noie !
Balbutiement : où est le sujet ? Dans le désordre réel de ses pulsions actuelles ? Dans l’englobant d’une chose perdue, dont il est arraché mais qu’il hallucine au bord de ses déroutes ? Dans cette image qu’on lui tend, mais qui ne s’apprivoise pas, qui reste hétérogène, inassimilable ? Où suis-je ? Toujours cette brûlante question : où suis-je, bien avant un hypothétique « qui suis-je », qui ne viendra peut-être jamais à maturation.
Car nous sommes bien loin encore de l’assomption symbolique, de l’entrée dans le langage qui ouvrira à l’universel. Nous sommes dans les limbes d’un système imaginaire qui ne se constitue pas, ou mal, qui n’est pas vraiment disloqué comme chez le schizophrène, mais qui est comme une constellation autour d’un grand trou noir, un tourbillon autour d’un vortex, une fuite vers l’abîme. Il reste heureusement, quelque part à côté, ou en dessous, une instance instable mais réconfortante, qui retient assez longtemps la fuite, qui fixe illusoirement mais efficacement, qui fournit du dehors un point d’identification secondaire, comme un soleil qui éclairerait de côté la sinistre plaine du charnier universel.
Résumons-nous. Que vois-je dans le miroir ? Quelque autre qui n’est pas moi, qui me ressemble peut-être, mais de très loin, comme une caricature où je ne vois rien, sinon de mutilantes défigurations : est-ce un chien, un chat, une souris, un monstre bipède et acéphale, une méduse vorace, un colifichet ? Rien qui soit moi, rien qui me tente comme épreuve ou fascination. Si l’on insiste j’y verrai plutôt un animal qu’un humain, ou quelque sous-produit patibulaire des cauchemars. Je ne puis, face à cette horreur, me dédoubler positivement, sans périr. L’autre reste un autre, pure déjection du regard. Surtout ce n’est pas une forme qui permettrait une prise imaginaire, une aliénation positive sous les espèces du semblable. Et c’est là le point important. D’une certaine manière l’entrée dans l’universel des semblables, dans la vaste cohorte des humains « pareils, égaux, frères » devient impossible. « Je » ne suis pas comme vous, je ne suis pas l’un de vous.
Mais alors qui suis-je ? Je n’en sais rien encore, et sans doute n’en saurai-je jamais rien. Pour l’instant, ce qui fait masse, ce qui m’évite l’éparpillement dans la confusion et le néant, c’est cet autre regard, ce regard autre, en dehors de l’image spéculaire, ce regard d’en haut qui me contemple, et où je lis comme une certification, pris dans le tranquille lac d’un regard maternel, vaste comme le monde, où je me sens à jamais justifié. Regard énigmatique et fascinant d’un Autre Grand, où je peux me mirer, avoir une certaine consistance, comme reflet ébloui d’une puissance qui infiniment me dépasse.
Et c’est comme si dans ce regard je lisais un message : « Non ce n’est pas dans ce pitoyable miroir posé devant toi, ce miroir aux alouettes que tu peux te connaître et te reconnaître. C’est dans mon regard, ce regard paisible et divin que je porte sur toi, que tu peux et dois situer la vérité de ton être ». Et c’est ainsi sans doute que se constitue cette terrible, cette fascinante et quasi indestructible catégorie de l’Idéal, cette autre aliénation, bien plus redoutable encore que l’ordinaire aliénation au miroir.
Une telle dérive de l’identification est peut-être inévitable. Mais tout dépend sans doute de celle qui parle, qui va décider en quelque sorte de la destinée subjective. Telle mère saura encourager l’identification à l’image spéculaire, et de la sorte faire entrer l’enfant dans la ronde commune des semblables : société des camarades, de la classe d’âge, de l’enfance en voie de socialisation. Telle autre mère, en bloquant le regard sur soi, en captant le regard de l’enfant sur sa propre beauté insondable et fatale, fera de ce dernier l’amant éperdu d’une divinité insaisissable et maléfique, à jamais hanté, comme dans Nerval, « des soupirs de la sainte et des cris de la fée ».
Le borderline est ainsi un irréconciliable de la normalité sociale, un déviant par essence, un déconnecté, un dérivant, un hors-classe, un inadapté structurel, « entre ire et délire », trop conscient pour délirer, trop conscient pour ne pas souffrir, déchiré entre la rage d’une impossible réconciliation, et la menace d’un effondrement dans l’asymbolie, flottant indéfiniment entre l’exacerbation et l’aphasie. Et ce qui lui reste d’identité, à défaut de constituer une singularité paisible et récurrente, ne sera autre chose qu’une impossible reduplication de l’Idéal, mirage évanescent et persécuteur où se perdront sa force et sa raison. Champion de l’Idéal, amant courtois d’un Absolu magnifique et informe, éternel cocu de la satisfaction passionnelle, le borderline est cet errant aux mains blanches, à la bure trouée qui ne vit que d’attente déçue, et d’impossible bonheur. Figure sublime et pitoyable, éternel artiste, mystique et poète, il balancera sans fin entre les mirages de la Beauté et la séduction du Mal. Tantôt esthète, tantôt brigand, amant, ermite, vagabond et vaurien, il incarnera les figures évanescentes de l’insatisfaction, de la rébellion, du sublime et de la terreur. Inquiet et inquiétant, à la marge du commun, il manifeste à jamais les incertitudes, et les chances, de la liberté.
chapitre quatre
Métaphysique du borderline
CHAPITRE QUATRE
METAPHYSIQUE DU BORDERLINE
I
Ce qu’il faut sonder à présent c’est le fondement de cette architecture baroque, la pierre philosophale pourrait-on dire, si justement ce n’était le Manque de cette pierre qui ne posait problème, ou plutôt, qui ne constituait précisément le problème. Disons d’emblée que nous ne sommes pas en présence d’une structure psychotique qui tourne le dos à la réalité, qui la dénie en bloc pour maintenir une image délirante, sous les espèces d’une pseudo-réalité reconstruite et indestructible. Nous n’avons pas affaire à une conviction imaginaire qui annulerait en bloc le poids et le sens du réel. Pour autant nous ne sommes pas davantage en présence d’une structure névrotique classique marquée par le conflit interne du ça et du surmoi, des pulsions et de l’interdit, du désir et de son refoulement. Disons pour faire court que la réalité n’est ni acceptée ni refusée. Ni déni massif, ni normalisation sociale. Mais toujours cet entre-deux, ce paradoxe, cette opposition interne, ce no man’s land caractéristique de la marge.
L’organisation borderline s’origine d’un trauma originel, ou d’une suite de traumas infantiles qui ont pu passer parfaitement inaperçus, mais dont la trace, ou la concaténation de traces, est demeurée rebelle à toute intégration ultérieure dans l’histoire symbolique du sujet, comme un corps étranger indigeste, inassimilable, forclos en quelque manière dans les rets d’une inscription archaïque du corps sentant, de la structure émotionnelle. Cela est toujours là, quelque part dans le champ d’un passé inassimilé, pas vraiment refoulé, mais souvent visible sous les espèces de signes étranges, de marques inintelligibles, de bizarreries, de persistances déconnectées de l’ensemble, de cryptogrammes plutôt que de symptômes. On peut ne rien voir, la vie entière, mais on peut aussi s’interroger sur la survenue de telle image obsédante hors contexte, de telle mélodie qui court comme une eau dans la mémoire et qui arrache des larmes incompréhensibles, de tel geste parfaitement déplacé ou absurde qui ouvre une béance sur un espace psychique totalement hétérogène. Le sujet lui-même, devant le fait, est comme halluciné par son incongruité, renvoyé à je ne sais quel abîme de non sens, aux limites de la déraison.
Trauma infantile. Cela peut être un abandon précoce, une absence incompréhensible de la mère, un deuil, une dépression du substitut maternel, une hospitalisation brutale, une intervention chirurgicale, un accident, une mutilation, une scène de meurtre ou d’inceste, un viol et autres catastrophes du même genre. Souvent on ne retrouvera pas d’accidents aussi spectaculaires. Il suffit d’une longue série de petits traumas répétés, passés inaperçus, mais dont la marque est ineffaçable. Traces mnésiques dirait Freud, dont l’effet est d’arracher l’enfant à la continuité sécuritaire, de le mutiler d’une partie de son monde proche, de ses appuis existentiels, comme ferait une déchirure dans la chair. Et le voilà amputé. Son univers est écorné d’une partie essentielle. « Privation psychique » dirait Joyce Mac Dougall. La carence vitale s’inscrit en creux comme une horrible blessure à vif, séparant à jamais les chairs tendres, les étirant jusqu’à la rupture, brûlant le continuum dermique, excisant, tailladant, arrachant, exposant la plaie béante aux agressions de l’extérieur.
Quelque chose de l’harmonie primitive est définitivement rompu. La sécurité de base est perdue. La confiance est impossible. La foi inconcevable. Comme l’avait remarqué Erik Erickson, cet enfant est à jamais voué au doute, et le doute sera son rapport existentiel au monde, sa manière propre de se poser face à la réalité et face aux autres. Et face à soi-même, ajouterai-je, car qui me garantit que j’existe encore quand la pierre de touche de mon édifice personnel m’a été brutalement arrachée ? Dorénavant je serai celui qui se posera obstinément la question centrale : suis-je ou ne suis-je pas ? Suis-je vivant ou mort ? Et si par miracle je suis vivant, vivant pour qui, s’il est établi que je n’existe pour personne, et que mon existence même indiffère père et mère ?
Ce monde, c’est entendu, est un monde mauvais, un monde hostile abandonné de Dieu, livré aux Démons et aux Furies. Et l’on voudrait que je me réjouisse, que je bénisse le créateur et ses pompes quand je ne vis que souffrance, carence et déchéance ? Univers schopenhauerien, ou gnostique : une mauvaise volonté gouverne les êtres, un malin génie, un diable terrifiant, une inspiration méphistophélique. Tout est déjà déchiré, décousu. Le tissu de la vie est gangrené par la mort, et pourtant je suis appelé à vivre dans ce monde, sauf à périr pour de bon, à mourir noyé, ou brûlé, ou étouffé. Pas le choix. Je vivrai, mais ne me demandez pas de sourire à la vie, d’ajouter au malheur l’hypocrisie de la foi et de l’espérance ! Je serai cet inconsolé, ce rebelle, ce contestataire obstiné, cet autre de tous les autres, irrécupérable, orgueilleux sous des airs de soumission, réfractaire et secret, et je travaillerai sournoisement à votre ruine sous le déguisement d’un parfait serviteur de la Cause ! Agent double, voire triple ou quintuple, jamais je ne serai là où vous m’attendez, et dans votre défaite je savourerai indiciblement ma victoire !
Voilà comment on fabrique un philosophe ! Ou un artiste, un poète, un criminel - affaire de hasard. Car le borderline est tout cela à la fois. Et quand il se fait criminel, ce qui n’est pas rare, c’est avec le raffinement perfectionniste de l’artiste. Et s’il est artiste il le sera en criminel retors et indébusquable !
Comment survivre dans de telles conditions ? Nécessairement au prix d’un clivage. Non le clivage schizoïde ou l’effondrement du Moi, mais le clivage des objets. C’est l’image du monde qui se scinde en deux. D’un côté la série des objets mauvais, des êtres maléfiques ou dangereux, voués à la crainte, à la haine et la condamnation métaphysique, de l’autre une splendide et inébranlable idéalisation qui permettra de sauvegarder une relation positive aux chose, et à soi-même, mais au prix d’une déformation du Moi. C’est un clivage projectif qui maintient le principe de réalité, qui sauvegarde à peu près le sentiment d’identité, mais en déformant les images, sous la pression d’une profonde angoisse de perte d’objet, comme pour le premier objet, dont la perte ou plutôt la non-constitution a entraîné une manière de perte de soi. Régime d’insécurité, de détresse et de compensations, de réactions défensives et d’idéalisation réactionnelle.
Obsession récurrente : se créer, face à la déréliction du monde, un monde habitable. Et comme Epicure opposer à la barbarie régnante le calme d’un beau jardin, au bord d’une source, à l’orée d’un bois, et y construire les chances d’une vraie relation humaine. Sacré Epicure !
Quatre conséquences métaphysiques.
D’abord la condamnation sans appel : « Je suis l’esprit qui toujours nie ». Le borderline sera délinquant, violent, criminel, transgressif, caractériel, sadique ou masochiste, détruisant ce qu’il désire et aimant ce qu’il déteste, jusqu’à épuisement et mise en croix. Ou alors il retournera contre lui-même sa haine de l’Autre, se fera hypocondriaque, dépressif, psychosomatique, abreuvant son désespoir dans les eaux du Léthé et les mirages de l’autodestruction.
Ensuite la panoplie redoutable des addictions. Freud parle du tabac comme de son indispensable « moyen de travail ». Que serait Freud sans ses cigares ? Et Maigret sans sa pipe ? Ajoutez le café (Balzac), la cocaïne (Sherlock Holmes), le thé, le chocolat, et les innombrables et indispensables stimulants, excitants, métabolisants et autres psychotropes, et vous aurez une image encore plus juste de la psychologie borderline. Il est un addictif-né. Et pourquoi cela ? Taraudé par le manque à être il ne vit et ne survit que de se sustenter de stimulants psychiques sans lesquels il retombe dans la profonde angoisse de la perte d’objet, donc de l’ effondrement subjectif. On comprend pourquoi le dépressif ne peut se passer d’antidépresseur, l’alcoolique de vin, le toxicomane de drogue, l’anxieux de référents imaginaires. Et quand toutes ces solutions échouent il reste la religion, ou la dérive sectaire. Car nous ne sommes pas dans le champ du désir, mais du besoin. Besoin de sécurité, besoin d’amour, besoin de stimulation psychique, besoin de l’autre, qui fonctionne à ce niveau comme une drogue, selon le schéma de l’objet « anaclitique », celui dont on ne peut se passer, objet pulsionnel-narcissique, signe, parole ou personne physique, lien privilégié, vital, indispensable. Relation duelle à cet autre qui seul peut apporter un peu de cette sécurité manquante, qui seul peut combler pour un temps l’horrible blessure. Dépendance interminable : Freud mourant du cancer.
L’idéalisation. Comment supporter qu’une mère vous abandonne, qu’un père meure à votre naissance ? Comment supporter la charge de haine, de déception, d’angoisse, de culpabilité, de ressentiment, d’insécurité et de terreur ? Comment considérer les faits dans leur évidence sans en périr instantanément ? Que fait l’enfant ? Il clive la réalité. Forclusion et condamnation d’un côté, idéalisation de l’autre. Cette mère tant aimée, tant haïe, ne peut être autre chose qu’une fée admirable de beauté et de bonté qui vient parfois me voir, si je suis bien sage, et si je sais l’attendre avec confiance et constance. Et me voilà construisant de toutes pièces une fabuleuse image, immatérielle et immaculée, plus sublime que la Vierge elle-même, dont la beauté irréelle illumine mes nuits, dont le charme insondable efface mon angoisse. Et plus je souffre, plus je m’accroche à cette féerie, plus je m’en nourris, et plus je me brûle, jusqu’à la perte du bon sens élémentaire. Ainsi s’édifie tout un monde de héros, de génies bienveillants, de princes, d’anges et de démons, si loin du monde réel que j’en oublie le boire et le manger, m’enchantant indéfiniment de mes songes, bien au delà de votre misérable condition mortelle.
Et puis, cette contrainte obsessionnelle de la créativité, cette nécessité intérieure de faire, de produire, de travailler sans relâche, jour et nuit, du printemps à l’hiver, et sans vacances, et sans repos, quand tous les autres se livrent si facilement aux douceurs du farniente. Voici le poète qui ne peut rester un jour sans composer quelque hymne à la beauté. Voici le peintre insatiable, le musicien hanté, l’architecte, tous incapables de goûter aux charmes de l’existence, tous voués au labeur astreignant, jusqu’à l’épuisement et la mort. Balzac, Mozart, Van Gogh. Qui voudrait d’une vie pareille ? Vie de forçat. Vie d’enfer. Et cet enfer c’est ma nécessité intérieure, la contrainte de créer, l’obsession de l’œuvre, de la blessure à guérir, de la trame à reconstituer, de l’existence à justifier. Toujours la plaie se rouvre, toujours le vide rugit du fond de l’abîme, et toujours il faut recoudre, cicatriser, reconstruire une continuité, re-souder, re-symboliser et réparer. Pénélope tragique, dont l’œuvre se découd à mesure, et qui recoud à mesure. Interminable travail, non pas du deuil, pas du tout, car il n’y a pas de deuil possible en l’absence d’un objet externe constitué, mais travail de constitution d’un objet interminablement évanescent, fluent, inachevé, interminablement décousu et à recoudre.
Le voilà donc le fameux manque originel. Rien à voir avec le manque à avoir du névrosé. Manque à être donc, mais principiel, autour de quoi s’organise la constellation typique des objets de réassurance, des relations anaclitiques, des mesures contraphobiques, des mécanismes de rejet, des créations idéalisantes, des addictions et dépendances de toutes sortes. Et voilà comment s’explique cette secrète parenté de l’artiste et du psychopathe, ce même acharnement thérapeutique, ce travail interminable de la répétition-réparation, avec comme corollaire l’insatisfaction insondable, la sensibilité nihiliste, le dégoût d’une vie sans joie, la tendance à la mort, et souvent, hélas, le suicide comme consécration suprême de l’échec. Le borderline est ce mort-vivant qui hante les cimetières, ce fantôme inapaisé que travaille la mémoire impossible, ce revenant de nulle part qui s’éclipse au petit jour, cet inabordable vaisseau truffé de cadavres, cet ermite de la cause perdue, du dieu mort et de la transfiguration impossible, athée définitif, nihiliste par vocation et mélancolique par excès d’espoir, créateur infatigable d’une œuvre toujours à venir, éternel échappé de l’horreur, survivant halluciné d’une faute inexpiable, à jamais inconnue, - et qui n’a pas de nom.
II
Quelle sera la philosophie du borderline ? Gageons qu’elle s’écartera très tôt de la norme commune, de cette ligne de bonne conduite qui s’impose à tous comme voie de la socialisation et du contentement moral. Mais cela se fera par degré, selon une logique interne que nous allons tenter de saisir.
Le premier moment sera nécessairement platonicien, si par là nous entendons une conception dualiste qui oppose fermement le monde d’en bas au monde d’en haut, la condamnation du monde sensible à l’idéalisation des Formes éternelles. Mais un platonisme fort inconscient, natif pourrait-on dire, et qui emprunte les formes préétablies de la religion du groupe, ici le christianisme traditionnel. Dans cette structure idéologique se coulera sans peine et la haine du réel et l’amour exclusif de la beauté, l’attente de la pleine satisfaction à venir, du salut et de la délivrance. Etais- je croyant sincère ? Ce n’est pas sûr, car bien des dogmes officiels me semblaient à vrai dire un peu abscons, comme cette histoire de Dieu en trois personnes, ou l’infaillibilité papale. Mais enfin, l’ensemble tenait à peu près, et pour quelques années de crédulité naïve. Dans le secret du cœur j’avais élu d’autres idéaux plus martiaux et plus glorieux que la couronne d’épines et la mort sur la croix. D’ailleurs la personne du Christ m’inspirait un mélange d’horreur sacrée, de stupéfaction et de dégoût, dont je ne me suis jamais guéri. La découverte de la philosophie de Schopenhauer balaya mes derniers scrupules et me jeta pour toujours dans l’athéisme.
La religion chrétienne et la disposition « platonicienne » reposaient sur le clivage spontané que j’ai analysé plus haut. Mais tous deux postulent un salut, auquel je ne croyais plus. Schopenhauer montrait partout à l’œuvre une volonté impersonnelle, immanente et terrifiante qui faisait tourner interminablement la roue du monde, et à laquelle nul ne pouvait se soustraire, si ce n’est par un ascétisme inaccessible, ou plus humainement, par le chemin de la contemplation artistique. Il n’en fallut pas plus pour que j’opte définitivement pour une religion de l’art. La poésie serait mon chemin, mon idéal et mon salut. Approfondissement du clivage, dérive sans retour.
Mais le clivage se transforma bientôt en conflit ouvert. C’est que le monde n’est pas poétique, et c’est pourtant dans ce monde qu’il faut travailler, aimer et vivre. La réalité exigeait son dû, et comme je n’étais pas psychotique je ne pouvais faire autrement que de m’y soumettre si je voulais conserver quelque chance de me réaliser dans ce monde. Mais ce renoncement est trop difficile, et si de longues années durant l’effort incessant d’adaptation permet de donner le change et de maintenir un semblant d’harmonie, vient forcément un moment où la baraque s’écroule, entraînant le bonhomme dans ses décombres. On ne peut tenir indéfiniment une position si profondément schizoïde sans payer l’addition un jour ou l’autre, et au prix fort.
Le matérialisme offrait bien une forme d’alternative philosophique. Je me crus marxiste. Mais pour peu de temps. Je ne pouvais supporter cet unilatéralisme de la doctrine qui me privait de fait de toute dimension intérieure et créatrice. Pour devenir un militant il fallait étouffer le poète. Autant me suicider sur l’heure. Je ne fus pas long à digérer ma disgrâce et à consommer la rupture.
Idéalisme et matérialisme, même illusion, mais inversée. Il fallait décidément trouver autre chose, et rapidement, pour survivre. La décompensation dépressive qui me balaya à 55 ans, emporta tout aussi bien toute espèce de préoccupation philosophique. Qu’importent les idées quand la vie vous lâche ? Mais je reconnus bientôt dans cette déconfiture généralisée une avancée philosophique majeure. Si je devais philosopher encore, ce ne serait plus avec ma seule tête pensante, mais avec l’affect, et la tripe, et tout le corps, dans un mouvement d’ensemble qui prendrait la vie à bras le corps.
Décompensation psychique. Effondrement physique. Mise à plat de la philosophie. Le philosopher rejoignait enfin le mouvement même de la vie. Penser, parler, agir, un seul processus. J’étais mûr pour la vérité. Et depuis je n’ai plus douté, au plus fort même de la douleur, de l’angoisse et de la solitude. Mes idées ne peuvent être fausses, puisqu’elles procèdent de la secrète et inépuisable vérité intime, et quelles que soient mes aberrations elles-mêmes, elles seront vraies à quelque titre, ne serait-ce qu’à témoins de la recherche existentielle. La vérité est moins dans le contenu positif d’une proposition, toujours amendable, perfectible, toujours soumise au changement et à l’impermanence universelle, que dans cette tension intérieure vers le dire, qui peut bien errer et se leurrer dans ses résultats, mais qui exprime une indéfectible conviction de véracité. Véracité n’est certes pas vérité, mais c’en est la porte d’entrée. Et quant à dire ce qu’est la vérité, nul ne le peut, ni le doit.
La décompensation entraîne la chute de l’idéal. Dès lors la place est nette, lisse, nue comme une peau de bébé. Vérité de la surface. Aucune aspérité. Ni montagne, ni vallée, ni gouffre. Ni hauteur ni profondeur. Nihilisme intégral, si toutefois ce mot peur encore s’employer pour désigner la nudité absolue du réel. En d’autres termes, pour les esprits rationnels : ni Dieu, ni Diable, bien sûr, on l’a compris. Mais plus encore : ni valeur éternelle, ni sens, ni finalité. Immanence absolue : Spinoza. Et plus loin encore : suppression de toute forme d’être, de toute substance immuable, de toute âme, de tout élément de permanence physique ou psychique : Bouddha. Et plus loin encore : ni début ni fin, rien que des processus, des apparitions, des apparences, des apparences d’apparences dans la ronde éternelle d’un cosmos sans mesure et sans signification. Liberté infinie des processus : Nietzsche. Et pour finir, cette superbe surface des discontinuités, cette superbe non-différence du faux et du vrai, du juste et de l’injuste, cette équivalence absolue dans l’indifférence : Pyrrhon, le magicien aphasique, pur paraître dans la vérité du paraître.
III
Nihilisme ? Pas exactement. Aucun goût pour le néant en tant que tel, si le néant n’est que l’envers de l’Etre. Il faut refuser fermement les deux extrêmes, de l’éternalisme et de la substance d’un côté, philosophie religieuse de l’Etre, mais tout aussi bien le nihilisme, comme affirmation paradoxale et impossible du néant. Voie moyenne. Les existants sont bel et bien existants, ils se rencontrent dans le monde, ils ont une réalité indiscutable. Mais cette réalité n’est qu’éphémère, ne constitue jamais un être durable et immuable, elle ne fait que passer pour se voir immédiatement remplacée par une autre, tout aussi passagère et problématique. Rien à quoi se raccrocher si tout est suspendu sous l’aplomb de la mort, et que de plus la mort est elle-même relative à la vie puisqu’elle est impuissante à tarir le flux continu de la naissance. Voudrait-on une fin absolue qu’on n’en trouvera jamais, alors qu’il est indéniable que la fin d’un être particulier ne saurait longtemps se faire attendre. Il en résulte nécessairement que les philosophies de l’Etre et du Non-Etre sont toutes fausses.
L’originalité de cette position réside essentiellement dans le concept de vide. Dire que toute chose est vide signifie tout simplement constater son caractère intrinsèquement mortel et périssable, interdépendant à tous égards des choses proches, et cela dans un une ronde sans commencement ni fin. C’est le génie de Bouddha d’avoir exposé cette idée avec une netteté inégalée. Et d’en avoir tiré certaines conséquences. Mais celles-ci me semblent contestables, comme ce fut le cas au sujet de Schopenhauer. Tous deux cherchent une issue à cette terrible roue des transmigrations, alors que moi je n’en vois aucune. Quand je meurs, je meurs pour de bon, et d’ailleurs je ne tiens pas particulièrement à renaître, ni sous ma forme actuelle, ni sous une autre. Pour moi, la mort est délivrance, et définitivement. Je ne vois pas de raison de craindre je ne sais quelle damnation ou justification post mortem. Je n’en conclus pas qu’il faut me précipiter dans les profondeurs de l’Hadès. Je nais, je vis, je meurs. Et tout est dit. Je partage le sort de toute chose existante, plante, animal, astre, galaxie, surgissant, me déployant et me recroquevillant pour me dissoudre. C’est cela la philosophie du vide.
Dire que la réalité m’apparaît comme une surface plane, sans relief, sans duplication, sans profondeur ni hauteur, signifie clairement l’égal statut ontologique, ou plutôt non-ontologique de tout ce qui existe. Ceci ne vaut pas plus que cela, si ce n’est pour nos regards d’humains vivants et mortels qui sont bien obligés de préférer ceci à cela pour vivre et survivre. Mais de ce constat ne découle aucune vérité métaphysique. Toutes choses sont égales, ou plutôt non différentes sous l’angle de l’absolu. Le microbe vaut un soleil, la plante vaut un empire et tout le reste n’est que convention.
Un tel regard sur le monde est proprement hallucinant, d’aucuns diront psychotique, relevant d’une mesure asilaire. C’est qu’ils ont peur. Ils sont pathologiquement attachés à leurs petites évidences normatives, leur confort intellectuel et leurs mornes habitudes. Je ne discuterai pas avec eux. Nous ne sommes pas de la même planète. J’assume le statut de dément qu’ils me plaqueront sur le front, mais je tiendrai bon, et sans me justifier en aucune sorte, je vivrai tant et plus à ma manière à moi, sans souci de leur manière à eux. Je n’attaquerai personne, ne demandant qu’à être laissé libre de vivre selon mes propres critères. « Cache ta vie » disait Epicure. Et Spinoza : « Prends garde à toi ». C’est une vieille tradition philosophique que de cultiver la prudence.
« Mais, dira quelqu’un, que peut donc faire dans cette vie un homme qui a rompu avec tout ce qui fait le sens et la destinée de l’humanité, le désir, la volonté, les valeurs, la finalité, Dieu et la morale ? N’est-ce pas là, comme le disait Aristote, une espèce de monstre ? Et que répondez vous à cela ? ».
D’abord j’apprends à ne plus considérer les choses du point de vue exclusivement humain. D’ailleurs, en un certain sens, la destinée de l’humanité m’est tout à fait indifférente, en cela qu’elle ne vaut ni plus ni moins que celle des cancrelats et des ptérodactyles. Toutes choses sont égales. Mais une telle réponse ne convaincra personne car, comme le faisait remarquer Pyrrhon lui même, il est bien difficile de dépouiller l’homme, et nul, sans doute, ne peut vraiment se défaire de son anthropocentrisme natif.
Je dirai donc que je vivrai à côté. Marginalité psychique. Je suis là, mais je suis ailleurs. Je ne suis jamais là où je suis, mais décalé, erratique et hors du coup. Vos affaires ne m’intéressent pas. Je ne connais rien de plus ennuyeux que vos tractations, vos guerres et vos hypocrites aménagements de profit. Ma formule : « Foutez moi la paix ». Je vivrai en poète dans un monde crépusculaire et insensé, ne me fiant à personne, lorgnant la lune plutôt que les femmes, caressant les chats, buvant sec, dormant comme un sac, et pour le reste parfaitement distrait et indifférent. Je donnerai la pièce au mendiant en lui interdisant de me remercier. Je cracherai sur les édifices publics. Je pisserai contre les églises. Mais sans haine, juste de quoi soulager ma vessie de rat d’égout. Je composerai d’innombrables poèmes à la beauté que je brûlerai sur la place publique. Comme je suis très douillet, je ne suivrai pas l’exemple de Diogène, je ne logerai pas dans un tonneau, je conserverai mon appartement confortable, paresseusement, et quand je m’étendrai dans mon lit j’aurai un long soupir de satisfaction, prélude inspiré au sommeil éternel.
Trop capricieux pour faire un artiste, trop esthète pour faire un philosophe, trop pleutre pour militer, trop délicat pour tuer ou blesser, trop amoral pour militer, trop mécréant pour me battre, trop infidèle, trop inconstant, trop ceci et trop cela, je ne sers à rien, je ne sers personne, je suis comme le vent, toujours soufflant, toujours content.
CHAPITRE
LIVRE DEUX
LIVRE DEUXIEME
ARCHEOLOGIE DU MOI
CHAPITRE UN
DE LA DEPRESSION PRIMAIRE
I
En suivant Schopenhauer, mon initiateur en philosophie, j’ai décidé de consacrer mes efforts à comprendre le mystère de la vie. Très tôt j’ai compris que je n’y arriverais sûrement pas en suivant la voie traditionnelle de la pensée qui mise exclusivement sur les ressources de la raison. Je suis devenu précocement un renégat. J’ai cru trouver dans la psychanalyse une voie royale qui me livrerait le grand secret, sans pour autant rejeter l’ambition philosophique. Je pensais qu’une synthèse était possible entre les deux inspirations, et je le pense toujours. Mais je dois avouer que la psychanalyse classique m’a beaucoup déçu. De plus, comme je l’ai expliqué tout du long, elle m’a enfoncé dans une vertigineuse dépression dont je ne suis pas encore vraiment sorti. Cet échec doit être analysé et compris, tant pour mon propre compte que pour l’intérêt général de la recherche.
Je crois disposer aujourd’hui de lumières nouvelles issues de mon expérience et des nombreuses recherches théoriques que j’ai entreprises. J’ai toujours procédé en combinant de manière critique ces deux sources de connaissance. Voilà où j’en suis aujourd’hui.
Premier niveau, la névrose. Là dessus tout a été dit, depuis Freud et Lacan. J’ai passé trente ans de ma vie à explorer cette forme subtile et banale de pathologie, et lorsque j’ai estimé en avoir fini, au lieu de guérir, j’ai basculé dans une forme particulière d’état-limite, dont le terme de décompensation dépressive endogène rend à peu près compte. Sous les auspices d’une solide névrose somnolait une autre structure, plus archaïque, qui s’est révélée lorsque le paravent névrotique s’est effondré. Pour le dire plus simplement la névrose, au lieu de recouvrir un état de santé relative, dissimulait une architecture primitive fort délabrée. La dépression ne permettait plus de donner le change, ni aux autres ni à moi-même.
J’étais donc obligé, en fonction de mon programme de connaissance intérieure, de faire face à un autre niveau de réalité psychique, parfaitement inconnu et désastreux. J’ai donc commencé une autre forme d’analyse qui m’a mené dans les profondeurs psychotiques, avec toute l’angoisse qui l’accompagne. Dès lors les théories freudiennes se sont révélées totalement inaptes à soutenir une exploration qui touchait aux abîmes ultimes de la vie mentale.
La démarche lacanienne, loin de fournir un support à ce travail dans l’ultime, a parachevé le désastre : j’étais totalement déconstruit, éclaté, morcelé, rongé d’angoisse schizoïde, bon pour la casse. Et de fait je passais mes journées à ruminer un suicide pour lequel je n’avais pas assez de courage, trop lâche peut-être, ou trop irrésolu pour cette ultime décision.
C’est une entreprise proprement meurtrière de travailler, comme le fait Lacan, à la dissolution du Moi chez un sujet qui n’a pas de structure efficace pour supporter les castrations symboliques et qui souffre au fond de son être de vacuité et d’inconsistance. Autant désarticuler un cadavre en voie de putréfaction.
Que l’état-limite côtoie la psychose, c’est évident. Mais ce sont deux régimes différents. Dans l’état-limite, point de délire, mais une pathologie rampante, faussement anodine, et qui peut faire illusion. Mais il n’est pas sûr qu’elle soit moins grave. Moins spectaculaire, mieux reçue socialement tant qu’elle ne dévie pas vers la criminalité, elle peut passer inaperçue de tous, et chez le sujet lui-même, trompeusement rassuré qu’il peut passer pour socialement adapté. Il n’empêche. Et quand survient la dépression majeure il n’est plus possible de tricher, surtout si cette dernière se met à durer des mois et ces années. Quelque chose est rompu, et pour toujours.
Fort des ces questions je me suis intéressé à Mélanie Klein et à Winnicott. J’ai reconnu en moi-même les structures schizo-paranoïdes dans l’affolement d’un désastre psychique sans précédent. Avant de songer à intégrer et à dépasser la position dépressive il fallait descendre dans les méandres de l’âme enfantine, retrouver les terreurs primitives et tout le fatras sanguinolent des premiers mois de la vie.
De nouvelles hypothèses me sont venues à l’esprit. A remonter encore plus loin dans la préhistoire de la psyché on rencontrera la psychose infantile, comme construction délirante d’un monde contradépresssif, une ultime barrière contre l’éclatement. L’autisme serait une construction défensive encore antérieure, faite de renfermement sur soi, de refus massif, de clôture initiale et quasi indéboulonnable.
Mais si la psychose est une réaction à la peur de l’éclatement, et si l’autisme est une forteresse vide, c’est qu’il y a quelque chose avant, quelque chose d’immensément, d’épouvantablement inquiétant. D’où mon hypothèse, qui vaut ce qu’elle vaut, de toute manière invérifiable : avant toute construction psychique réactionnelle il faut poser un stade archaïque premier, la déchirure initiale due à la naissance, le trauma originel, c’est à dire la dépression primaire. Mais de cela, qui aura le moindre souvenir ?
L’autisme, première formation réactionnelle. Puis la psychose infantile, sous les espèces des processus schizo-paranoïdes de Mélanie Klein. La psychose pourra être passagère ou définitive. Autre issue : la mélancolie, comme installation sur la crête de l’impossible séparation, le sujet alternant sans fin de la position maniaque où il croit avoir récupéré l’objet, vers la position dépressive pathologique où il retrouve l’horreur du vide et l’abandon insupportable, sans pouvoir jamais intégrer et dépasser la position dépressive. L’état-limite serait un autre destin pulsionnel dans lequel le sujet fait apparemment acte de soumission à la nécessité de la perte, mais s’évertue à trouver des substituts fétichistes pour colmater le manque. Dans ces configurations le Moi est tantôt un pré-moi archaïque et non constitué, tantôt une figure paranoïaque défensive, tantôt une constellation macabre d’objets éclatés, tantôt un faux Self déformé, tronqué, faussement adapté. Dans tous ces cas la dépression primaire n’a pas été intégrée et dépassée. Et la forme que prendra ce « refus » ou cette « impossibilité » n’est pas en soi fondamentale. Ce qu’il faut interroger c’est la faille originelle, cette impossibilité structurelle de dépasser le manque autrement que par des faux-fuyants ou de la masquer avec toutes les ressources d’une jeune psyché en danger de désintégration.
Cette redécouverte de la dépression primaire, bien antérieure à la position dépressive et à la position schizo-paranoïde jette, me semble-t-il, une lumière nouvelle sur l’extrême difficulté de la maturation psychique, si toutefois on ne veut pas se contenter de quelque approximation adaptative.
Dans le maquis des pathologies, quasi inévitables, comment tracer une route qui mène à une forme de vie supportable, à défaut de mener au bonheur ? Voilà une bien redoutable question !
II
A partir des éléments qui précèdent je vais tenter de constituer un tableau général des constructions psychopathologiques (page suivante). Dans ce schéma la question de la normalité sera délibérément ignorée. Cette notion n’est pas un concept opératoire, tout au plus une commodité de langage qui ne recouvre aucune réalité identifiable. Affaire de pure convention sociale dont on peut dresser un catalogue descriptif, (adaptabilité professionnelle et familiale, autonomie apparente, gestion rationnelle de la vie quotidienne, absence de symptômes massifs ou invalidants) mais qui en soi ne recouvre aucune garantie de santé mentale. Toute normalité serait un aménagement trompeur de la pathologie inconsciente, ce qui en fait tout autre chose que la santé.
Quant à cette dernière, j’avoue n’en rien savoir pour l’instant, convaincu simplement qu’elle relève presque de l’impossible, au mieux de l’improbable. Nos grands initiateurs en psychanalyse eux-mêmes en semblent notoirement dépourvus, comme Freud qui traînait une profonde névrose d’angoisse compliquée d’addictions irrépressibles, comme Mélanie Klein qui était vraisemblablement maniaco-dépressive, comme Lacan dont la dimension paranoïaque est peu discutable, et tant d’autres qui soignaient leurs patients tout en souffrant eux-mêmes de graves troubles psychiques. La santé véritable exige un dépassement quasi impossible de la position dépressive et une solide intégration personnelle qui relève quasiment du miracle. Seules de grandes figures comme Bouddha et Pyrrhon semblent avoir atteint ce prodigieux degré de maturation, mais là encore qu’en savons-nous vraiment ? La santé reste un idéal nécessaire mais si lointain qu’on ne peut en faire un usage conceptuel opératoire.
Je me contenterai d’une notion toute relative de la santé comme aménagement réussi d’une position pathologique intégrant un degré relatif de normalité.
TABLEAU DES POSITIONS PSYCHOPATHOLOGIQUES
Positions Névrotiques ð Hystérie de conversion
ð Névrose obsessionnelle
positions
Positions Prégénitales ð Lignée Psychotique
ü Mélancolie et PMD
ü Paranoïa
ü Schizophrénie
ð Lignée Limite
ü Perversion
ü Caractériels
ü Dépression « essentielle »
ü Psychosomatose
Positions initiales ð Position schizo-paranoïde
ð Autisme
ð Dépression « primaire »
La « FAILLE »
Ce tableau appelle quelques commentaires.
Je distingue de fait quatre niveaux, du plus évolué vers le moins. Trois de ces niveaux correspondent, je crois, assez bien à ce que l’expérience peut nous enseigner. Je suivrai ici l’enseignement de Mélanie Klein qui nous recommande de parler en termes de « positions » pour signaler le caractère mobile, fluent et réversible des organisations psychiques, le même individu pouvant, au cours de sa vie, selon les circonstances troquer une position pour une autre. Le point de vue esquissé ici n’est donc pas à proprement parler diagnostique, une batterie de symptômes ne constituant pas le signe patent d’une nosographie fixe et définitive. Il s’agit plutôt de repérer des stases de la libido, des relations d’objet et des organisations du Moi.
Les positions névrotiques ne feront pas ici l’objet d’une analyse particulière, tout, ou à peu près tout, ayant été dit là dessus depuis Freud et Lacan. Je me contenterai de la classification la plus répandue, même si elle ne va pas tout à fait de soi, notamment après les analyses de Bergeret qui considère l’hystérie seule comme une authentique névrose de transfert. Que le lecteur curieux de ces restrictions veille bien lire les ouvrages de cet auteur, à tout point remarquable.
J’appelle « positions prégénitales » le niveau suivant, faute de mieux, sachant bien que telle organisation « limite » ou psychotique peut manifester des comportements dits génitaux. Mais cette génitalité est en fait perverse ou sadique-anale, voire orale, en dépit des apparences. Il ne suffit pas de faire l’amour selon les voies classiques pour prétendre avoir dûment atteint le stade génital. Compte plus que le comportement extérieur la fantasmatique sous-tendant l’acte sexuel et lui donnant son sens. De ce point de vue l’expression « position prégénitale » se justifie assez bien.
On remarquera que je mets sur le même plan la lignée psychotique et la lignée « limite », ce qui appelle quelques éclaircissements. J’ai longtemps partagé le point de vue de Bergeret qui situe la lignée « limite » entre la névrose et la psychose, conformément aux conceptions les plus répandues. La nouveauté de Bergeret, contrairement aux autres auteurs, était de prendre la lignée limite au sérieux, comme je l’ai expliqué dans le premier tome de cet ouvrage. Mais en approfondissant mon observation personnelle et en suivant patiemment une tradition féconde d’auteurs français dissidents et anglais, André Green, Mélanie Klein, Winnicott, Joyce Mac Dougall et quelques autres j’en suis venu à considérer la lignée limite comme de même gravité et peut-être de même nature que la lignée psychotique, en dépit de différences importantes. C’est le délire qui spécifie la ligne psychotique. Mais le délire n’est lui-même, comme déjà le remarquait Freud, qu’une tentative de guérison, une réaction affolée à une expérience traumatique ingérable. Apparemment la lignée limite présente des caractéristiques moins préoccupantes, mais l’expérience nous fait voir qu’il n’en est rien. Certes l’Homme aux loups ne délire pas, mais ses soixante dix ans d’analyse n’ont amené aucune amélioration à son état, notre malheureux traînant de dépression en dépression, jusqu’à la fin.
Je distingue quatre formes principales de positions limites. La perversion présente, comme la psychose, un déni de réalité, mais circonscrit au sexe féminin. Est-il bien sûr que le schizophrène est plus incurable et plus atteint qu’un pervers sadique ? D’autres pervers sont plutôt d’aimables plaisantins, mais leur organisation psychique n’en est pas moins préoccupante, et tout aussi incurable.
Les caractériels peuvent également être très dangereux, inaptes à toute maturation, et virtuellement psychopathes.
Je me suis beaucoup intéressé à la dépression essentielle, en laquelle j’ai reconnu évidemment les traits dominants de ma propre pathologie. On connaît mieux aujourd’hui les symptômes spécifiques de cette maladie qu’il ne faut pas confondre avec les dépressions réactionnelles, névrotiques ou psychotiques. Ici domine la froideur glacée, le silence affectif, l’inaptitude à entrer en relation avec les émois inconscients, un mode de pensée opératoire détaché de la sensibilité, une résistance passive à l’analyse, voire une indifférence tenace et un désespoir sans mot qui laisse peu d’espoir au travail thérapeutique. La sexualité est généralement inexistante. Le transfert problématique. Tout est comme muré dans un glacis. Seule reste une douleur sans nom, renvoyant obscurément à une hémorragie narcissique sans consolation. André Green parle de « psychose blanche » pour désigner au plus près cette étrange structure sans délire, plus inquiétante peut-être, plus épaisse et inabordable qu’un délire manifeste. De quoi souffre le déprimé essentiel ? Lui-même n’en sait rien et ne peut rien en dire. Après cela faites le parler ! Green ajoutait fort judicieusement que la seule ouverture thérapeutique pouvait venir d’une parole de l’analyste qui fournit au patient des supports de langage pour tenter de dire l’inexprimable.- ce qu’il proposait de nommer « les processus tertiaires » (Voir son ouvrage : « La folie privée »). J’avoue que cette expression de « psychose blanche » me semble particulièrement bien trouvée et expressive au plus haut degré de la réalité vécue de ce type de dépressifs.
Reste la psychosomatose, brillamment analysée par Joyce Mac Dougall, et qui correspond encore à une autre réalité, mais très proche de la précédente. Le psychosomatique ne rêve plus, ne parle plus de sa vie intérieure, gelée et paralysée, il n’a plus accès à ses émois et à ses affects, il se mure dans le silence, et, –seule différence notable – c’est le corps réel qui se met en quelque sorte à « délirer » dans des manifestations hétéroclites, étranges, imprévisibles, comme l’eczéma, l’herpès, l’asthme, la colite hémorragique, la cancer et toute la gamme des aberrations somatiques. Relire le fameux « Mars » de Fritz Zorn, l’éduqué à mort, qui est bien mort du cancer, malgré la cure psychanalytique.
Ces quatre formes d’états-limites ne constituent pas, évidemment, un ensemble homogène. Mais tous nous renvoient à une sorte d’impuissance thérapeutique, ou d’analyse interminable, ou de refus d’analyse, et globalement à une réaction thérapeutique négative, souvent invisible sous les dehors fallacieux d’une cure qui semble fort bien avancer. C’est que ni la théorie analytique, ni la pratique, conçues dans le cadre des névroses ne peuvent rien saisir de la détresse narcissique de ces patients qui n’ont jamais atteint le stade génital oedipien, et pour qui la pratique de la frustration analytique est un véritable désastre. Ils dissimulent leur profonde détresse vitale sous des dehors d’indifférence ou de mégalomanie. En fait ils sont totalement déstructurés, fragiles à l’excès, souffrant d’un vide existentiel si profond qu’on peut se demander si aucune thérapie peut un jour atténuer et réparer leur blessure fondamentale.
On peut regrouper à la rigueur, comme le fait Bergeret, les organisations perverses et caractérielles en raison de leur relative stabilité temporelle, seule la décompensation, qui ne se produit pas forcément, décidant pour une structure de déficit narcissique. Ces deux organisations, de plus, ne fournissent pratiquement aucune clientèle au psychanalyste et demeurent de ce fait relativement peu explorées. Les individus relevant de cette forme particulière d’état-limite ne se plaignent guère de leur état et ont plutôt tendance à accuser le monde extérieur et les autres de leurs éventuelles difficultés existentielles. Ils représentent assez exactement ce qu’on appelle généralement les borderlines.
Je m’intéresse plus spécifiquement aux dépressions essentielles et aux psychosomatoses en raison de leur grande fragilité narcissique. Les personnes souffrant de ces affections extrêmement invalidantes consultent très volontiers, se livrent parfois à de très longues années d’analyse, essaient toutes les thérapies imaginables, y compris et surtout le traitement par antidépresseurs et anxiolytiques, sans obtenir le plus souvent la moindre amélioration. Ils fournissent les bataillons misérabilistes de l’analyse interminable, de la psychopharmacie impuissante, des charlatans de toute obédience. Anorexiques, fibromyalgiques, déprimés majeurs, laissés pour compte de la vogue psychiatrique triomphante, ils n’ont d’autre perspective qu’une existence de mal-aimés, de mal soignés, de patients décevants et d’invalides incurables. Il sont la mauvaise conscience de la neuroscience et de la thérapie modernes.
Tout se passe comme si les efforts pour soigner ne faisaient que destructurer un moi trop faible et déformé pour entreprendre un véritable travail de remaniement psychique. Peu aptes à la symbolisation, privés de créativité onirique, coupés de leurs affects, inaptes à reconnaître et à nommer leurs angoisses, stérilisés dans leur vie fantasmatique, ils ne vivent plus que dans la douleur psychique, le ralentissement moteur et idéatif, ou le délire d’un corps soumis à une logique erratique. Psychose blanche et psychosomatose, lente agonie de l’âme et du corps. On comprendra mieux dès lors le rapprochement que je tente ici avec la lignée psychotique.
En descendant d’un cran nous voilà en présence des « positions initiales ». J’appelle ainsi les réalités psychiques mises à jour par Mélanie Klein dans ses études sur la position schizo-paranoïde, avec son cortège d’angoisses de morcellement, de persécution et d’anéantissement, ses relations d’objets orales, urétrales, anales et sadiques. Cela correspondrait aux premiers mois de la vie, avant la position dépressive. Je n’ajouterai rien à ces données qui me semblent parfaitement exactes pour les avoir retrouvées moi-même, à ma grande surprise, en cours d’analyse. J’ai simplement remarqué que ces images terrifiantes, avec leur pendant d’idéalisation et de mégalomanie, corroboraient, selon les indications de Jung, les thèmes les plus anciens de la mythologie universelle.
Je pose comme hypothèse que l’autisme serait une structuration encore antérieure dans laquelle le pré-sujet bloque toute relation d’objet pour s’enfermer dans une forteresse imprenable, tournant définitivement le dos à la réalité du monde et d’autrui. Cela confirmerait la distinction que l’on fait volontiers aujourd’hui entre la schizophrénie infantile et l’autisme. Aux spécialistes d’apporter des lumières supplémentaires sur ces questions.
Et enfin, à l’origine de tout, et avant même la réaction autistique ou schizoparanoïde, je poserai une expérience fondamentale de déchirure que j’appelle la dépression primaire. Cette notion recouvrirait deux phénomènes, parfois associés, et parfois non. Tout le monde vit la déchirure de la naissance. Qu’elle soit un trauma, c’est une évidence. Mais ce trauma peut être redoublé lorsque manque, dès l’origine, l’environnement maternel, comme cela est raconté avec pénétration dans le grand roman de Süsskind : le Parfum, où l’on voit un nourrisson jeté sans ménagement sur un tas de poissons, et oublié pour longtemps avant qu’une âme charitable ne daigne lui donner du lait. Nous retrouvons ici les travaux de Winnicott sur le handling, le holding et la nourriture. Que manquent précocement ces éléments indispensables et s’installe à jamais une carence que rien ne viendra combler. L’hémorragie narcissique est définitive et incurable. Il est bien rare que tout cela manque à la fois. Généralement la mère donne au moins quelques uns des éléments indispensables, ce qui évite le pire. C’est l’étendue et la qualité de la carence qui déterminera le degré de déficit narcissique. Bien sûr, les autres personnes peuvent compenser en partie des manques éventuels, mais cela donne de toute façon une structure fragile.
Pour traiter de tels, cas la psychanalyse classique, avec son ritualisme, sa rigueur obsessionnelle et sa pratique entêtée de la castration signifiante ne produira rien d’autre qu’une réouverture vertigineuse de la béance et à terme un effondrement dépressif, quand ce n’est pas un basculement catastrophique dans la psychosomatose. D’où mon diagnostic alarmant : la psychanalyse, en guise de guérison des névroses, ne produit plus guère que des régressions dans l’état-limite.
III
Il était fort important de procéder à ce travail de déconstruction pour parvenir au plus profond de la structure psychique. Cette descente archéologique détermine bien évidemment les conséquences théoriques et pratiques sur lesquelles je voudrais élaborer la suite. On m’accordera que ce n’est là qu’une hypothèse de travail, mais je pense qu’elle n’est pas absurde, de nature en tout cas à nous permettre une mise à plat et une reconstruction intelligibles. Par ailleurs elle a l’avantage de mettre en rapport certaines positions d’auteurs éminents qui ont fait l’objet de recherches séparées, toutes valables en leur genre, mais dont on pouvait tenter de faire la synthèse.
L’élément absolument déterminant est ce que j’appelle la « faille » inaugurale, cette déchirure première qui nous arrache au placenta pour nous jeter dans le monde. Dès lors commence un travail de maternage que Winnicott appelle le handling, puis le holding, en même temps que le nourrissage. Mais ce qu’on n’a pas suffisamment remarqué avant les travaux d’Aulagnier c’est l’action sémiotique et symbolique de ce qu’elle appelle « la violence de l’interprétation » qui est cette détermination inconsciente, souvent de bonne foi d’ailleurs, que l’environnement maternel impose inévitablement au bébé : les couches, les rythmes des repas, la qualité de l’intonation, l’attitude générale d’acceptation ou de refus, d’encouragement ou de dévitalisation, qui toutes exercent une action décisive sur l’évolution, et qui peuvent, dans les cas extrêmes, stériliser toute maturation dans un déni inconscient d’existence : la potentialité psychotique.
Autisme réactionnel et psychose s’origineraient d’un refus inconscient adressé à l’enfant qui ne sent reconnu aucun droit à l’existence, sauf à figurer un objet interne compensatoire de la psyché maternelle, ou pire encore, un enfant mort.
Dans mon hypothèse le cas-limite serait placé dans une position similaire, mais en moins radical. L’enfant n’est ni abandonné, ni refusé, mais il ne bénéficie pas des soins nécessaires, il manque d’amour, il est négligé ou confié à des tiers au moment de la crise du huitième mois lorsque se constitue l’image séparée et totale de la mère : ratage de la position dépressive, régression inévitable vers la position schizoparanoïde, alors que le développement était en bonne voie. C’est peut-être ainsi que l’on peut expliquer la position mélancolique future : le sujet a bénéficié des bons soins d’une mère attentive et aimante, il a pu constituer cette « illusion » nécessaire de peau commune et de fusion sans laquelle il ne saurait vivre, mais une séparation précoce l’a jeté brusquement dans une désillusion si radicale qu’il ne peut plus faire le deuil de l’objet d’amour. Dès lors il vivra sans fin l’alternance classique de l’élation narcissique liée à la conviction d’avoir retrouvé l’objet, et de la perte initiant les chutes dépressives. En un sens la mélancolie, et son pendant bipolaire, sont à mi chemin de la psychose et de l’état-limite.
L’état-limite relèverait d’une logique légèrement différente, selon les modalités spécifiques de son organisation. Mais toujours on trouve une forme plus ou moins nette de déni : déni du sexe féminin chez le pervers, clivage rigoureux et intangible des mauvais et des bons objets chez le caractériel, effondrement de l’objet libidinal chez le déprimé essentiel avec comme seul « objet » restant sa douleur narcissique, et chez le psychosomatique désertisme mental avec « délire somatique » comme seule expression de ce qui lui reste de vie. Et tous sont en quelque sorte suspendus au danger de la mort imminente : passage à l’acte, addictions dangereuses, criminalité, agonie rampante ou suicide disruptif. C’est que d’une certaine manière la vie leur est à charge, trop dévitalisée, trop absurde, trop vide pour être une authentique existence humaine.
Ce qui me semble essentiel, et trop souvent négligé par les théories classiques, c’est la question du Moi. Depuis Lacan il est de bon ton d’afficher un dédain souverain à l’égard de cette malheureuse baudruche gonflée de prétention et qui ne serait qu’une somme d’identifications plus ou moins aliénantes. J’ai cru moi-même assez longtemps à cette fantaisie, répétant à l’envi, après Pascal, que le moi est haïssable, mais je me demande aujourd’hui ce qui peut bien rester de vie psychique quand le moi s’en va en déconfiture ! Que le névrosé puisse troquer un moi plein de vent pour un moi plus modeste et plus réaliste, j’y consens volontiers. Mais dans les cas qui nous occupent ici, s’en prendre à ce moignon sanguinolent sous prétexte de l’amender relève de la criminalité pure ! Autant assassiner un homme qui meurt de faim. Le premier devoir d’un analyste confronté à un cas-limite est de sauver le peu de moi qui reste, de le réconforter, de le fortifier pour éviter le suicide.
Quant à la forclusion, il n’est pas sûr du tout que ce soit la marque spécifique de la psychose. Je retrouve les mêmes caractères dans la mélancolie, les perversions et les cas-limites en général. Dans toutes ces organisations le sujet manque d’un référent véritablement normatif de la loi, et à la place c’est un Idéal du Moi archaïque, souvent grandiloquent et inaccessible, qui tyrannise le Moi avec une dureté implacable, le tout sous les auspices d’un attachement prégénital à la mère. Le triangle normatif n’est pas celui du moi, du surmoi et du ça (régime névrotique) mais cette triade narcissique de la mère, de l’enfant et de l’idéal (de la mère). Il y a bien forclusion, mais pas psychose déclarée pour autant. Ces quelques remaniements théoriques ne sont pas négligeables et devraient déterminer à l’avenir une autre pratique, si toutefois nos analystes n’ont pas décidé d’enterrer pour de bon le peu qui reste d’une des théories les plus révolutionnaires de tous les temps.
Pour conclure ces analyses je dirai que dans l’état-limite le noyau psychotique est bien là mais il n’éclate pas, il reste voilé, contenu par des défenses fragiles mais qui peuvent tenir à la faveur des circonstances. Il y a bien une potentialité psychotique, mais cela ne donne pas de psychose avérée, qui est bien sûr infiniment plus dramatique.
IV
Nous sommes en mesure à présent de définir la dépression primaire : c’est la réaction présubjective devant la Faille. Or la faille n’est que métaphoriquement la naissance puisque la nature a prévu, au moins dans le monde animal, cette adaptation quasi immédiate de la femelle à l’ inachèvement physiologique du nouveau-né sous les espèces du nourrissage et de l’enveloppement maternels. Il en va un peu autrement dans le cas de la femelle humaine, chez qui l’instinct est problématique. Le petit d’homme peut connaître une faille inconnue comme telle dans le monde animal. Disons-le tout net, quitte à choquer : la faille chez l’enfant c’est la faillite de la mère. La détresse maternelle, l’abandon affectif, la solitude, le viol, la dépression sont des facteurs destructurants qui rendent à peu près impossibles cet enveloppement, cette « maintenance », ce nourrissage alimentaire et érotique indispensables au bébé. La faille, c’est la carence. Et celle-ci peut être plus ou moins intense et profonde. Dans le cas de la potentialité psychotique il s’agit d’un refus d’existence : pulsion de mort. Dans les cas-limites c’est un déficit important de tendresse, d’amour, d’acceptation, une sorte de violence haineuse, de ressentiment ou d’indifférence. J’appelle complexe de Balzac cette infinie tristesse d’être rejeté comme mauvais objet, cette inaptitude absolue à complaire à une mère rejetante, couplées à un sentiment dévorant de culpabilité et à un effort surhumain, toujours voué à l’échec, de gagner un jour cet amour à force de renoncements, de travail acharné. Balzac, « le forçat de la littérature », s’abrutissant de café pour écrire jour et nuit une œuvre qui ne récoltera jamais que l’indifférence glacée de sa mère.
A partir de la dépression primaire pourra se développer ultérieurement la dépression essentielle, la psychosomatose comme les constructions plus solides et plus trompeuses de la perversion et des organisations caractérielles. Mais toujours, tout au fond des organisations-limites, la dépression guette comme potentialité pathologique. C’est de là que s’origine ce que Freud appelait l’hémorragie narcissique, Mélanie Klein le mauvais objet internalisé, Winnicott le faux Self, et André Green la psychose blanche. Pour ma part j’aurais tendance à privilégier la lecture kleinienne. Je me sens habité d’une sourde inquiétude qui ne passe jamais, comme si un mauvais objet me persécutait de l’intérieur, ruinant tout plaisir à la source, stérilisant tout désir, et poursuivant un funeste projet de mort. J’ai intériorisé une mère mortifère qui se présenterait visuellement comme un grand trou au fond du ventre, une sorte de béance structurelle par où s’écoule ma vie affective, un sinistre tonneau des Danaïdes qui attend indéfiniment le héros capable d’expulser le mauvais objet, et de construire enfin un bon objet interne. Sans l’enveloppe aimante je suis cet écorché qui s’obstine à reconstruire, par les artifices de l’écriture, un semblant de peau qui ne tient jamais, et qu’il faut recoudre interminablement.
CHAPITRE DEUX
CHAPITRE DEUX
DU NOYAU PSYCHOTIQUE
I
Mes bons amis ! Excusez-moi du peu, mais j’ai la conviction de sortir d’une bien mauvaise passe. Je suis comme ébloui, tout chancelant dans la petite lumière du matin, à la manière d’un convalescent perclus d’arthrose qui fait ses premiers pas dans le jardin bruissant et odorant de la clinique. J’ai mal à l’âme, je suis tout esbaudi et claudiquant, incertain du moindre pas comme si le sol allait immanquablement se dérober comme un tapis qu’on tire de sous vos pieds. Il y a de quoi ! J’ai vécu plusieurs semaines en reclus, et le monde extérieur s’était comme évanoui, volatilisé, pulvérisé. Lorsque je ne pouvais éviter de sortir dans la rue, je marchais comme un automate, lentement et gravement comme ces aveugles qui tâtent le sol de leur canne blanche, et s’assurent précautionneusement que la terre ne vient pas à manquer. J’avais constamment un voile blanc devant les yeux qui ne laissait pas d’évoquer la texture translucide d’un drap ou l’ombre évanescente de quelque fantôme intérieur. Et pour le dire plus crûment, je ne savais pas très bien si je marchais dans une rue réelle, dans une ville réelle, ou si je déambulais péripathétiquement dans le coton de mes rêves. Mais tout cela n’est qu’un mauvais souvenir. Incompréhensiblement, je déboule dans un monde neuf, un peu hésitant, un peu vaporeux et éthylique, mais assuré sans conteste de la réalité de mon corps, des objets divers qui m’environnent, et de la nature indiscutable de tout ce que je vois et que je touche.
Cette rupture est si nette, le contraste, si cinglant que je me demande si j’ai rêvé, si j’ai vécu sous l’emprise de quelque malin génie persécuteur, si je suis somnambule ou halluciné, ou victime à demi consentante de quelque machination diabolique. Mais les faits sont là. J’étais absent du monde, et le monde rejaillit soudain devant moi, bien réel, sensible, tangible, indiscutable. Je suis là dans un monde qui est là. Le monde et moi, nous sommes. Reste à me demander ce qui a bien pu m’arriver.
II
Ce n’est pas la première fois, loin de là, que m’arrive pareille mésaventure. Je suis de nature nettement cyclothymique, alternant assez régulièrement de l’euphorie vers la dépression, et l’inverse, selon une logique implacable dont le sens me reste opaque. Mais enfin, mes errements dans le pays des ombres n’avaient pas cette épouvantable gravité. Comme Orphée je suis hanté par les profondeurs, et j’estime que c’est un privilège du poète de voyager de la sorte d’un continent à l’autre, dans le légitime désir d’explorer ce qui échappe à la plupart des hommes. Je revenais de mes explorations un peu hébété, plus riche et plus incertain que jamais quant à la nature exacte de ce que nous nommons la réalité, ce qui me donnait une espèce de sagesse à la fois bienveillante et tragique. Je ne me sentais pas déréalisé, et je pouvais retrouver un équilibre relatif entre mes deux mondes, au prix, il est vrai, de quelques rétablissements acrobatiques. Mais cette fois ci, j’ai le sentiment d’une expérience d’une autre nature, d’une plongée infiniment plus radicale dans les eaux du Léthé, ou si l’on veut, dans les marécages de l’inaccessible. Comme dans les poèmes épiques de l’Antiquité, je suis allé de l’autre côté, et c’est miracle que j’ai pu en revenir sain et sauf.
« Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron » écrivait Nerval. Pour moi c’est la première fois, et je ne suis pas sûr de vouloir recommencer. Mais qui décide en pareille matière ?
D’une certaine manière, il n’est pire expérience que celle-ci. On sent vaciller son appartenance même à l’humanité commune, on n’est plus sûr de rien, ni du nom, ni de l’existence. On se sent happé dans je ne sais quel tourbillon. Tous les repères se dérobent. Les définitions révèlent leur inanité. Tout se dévoile enfin dans sa radicale caducité, et pour le dire avec Démocrite, l’esprit effaré découvre que tout ce que nous aimons ou haïssons n’est que convention, verbiage, fumée et poursuite du vent. Il y a quelque chose d’authentiquement mystique dans cette nouvelle vision, où les oppositions usuelles volent en éclat, au bénéfice douteux d’une révélation sans langage, d’un savoir sans concept. Et cette nouvelle vision est à la fois effroyable et salvatrice. Elle serait à recommander si nous avions la garantie de pouvoir en revenir, mais je sais bien des cas dramatiques où le voyage s’est arrêté dans le creux du tourbillon.
D’une certaine manière c’est le voyage de la vérité. Mais toute vérité n’est pas bonne à voir. Les Anciens ne manquaient jamais de recommander à l’aventureux une extrême prudence : « Cette vérité que tu cherches, à supposer que tu la trouves, ne te profitera guère ! Heureux si tu te tires indemne de cette galère ! » Nous ne sommes absolument pas outillés pour la vérité, qui est l’apanage des dieux, s’ils existent ! Etrangement, certains d’entre nous ne peuvent se résoudre à leur condition bornée et veulent franchir les colonnes d’Hercule. Evidemment je suis de ceux-là, je n’ai pas à en tirer vanité, mais c’est ainsi. Et finirais-je ma vie dans une béate ignorance que j’aurais le regret poignant de n’avoir rien tenté. A croire que le bonheur nous importe moins que le désir !
Le risque suprême, ce n’est pas la banale mort, c’est de basculer dans la folie. C’est à cette aune que l’on peut mesurer son courage.
III
Examinons l’hypothèse que voici : la distinction entre le normal et le pathologique, la névrose et la psychose, ne serait pas aussi nette que l’on veut bien dire. Elle ne serait vraiment opérationnelle qu’au niveau du comportement extérieur, les uns parvenant à peu près à assumer le conflit entre le désir et la réalité, les autres en étant incapables, exposés dès lors à la vindicte générale, exclus et vilipendés. Mais à examiner de plus près la structure inconsciente on s’apercevrait que les différences ne sont pas si nettes, chacun de nous possédant en quelque sorte au fond de son âme un noyau psychotique à peu près indéracinable, voire plusieurs, qui semblent dormir du sommeil du juste, mais qui peuvent se réveiller soudainement comme ces volcans réputés éteints, et balayer toute l’organisation apparente. Chez les uns le sommeil durera tant que dure la vie, chez d’autres le volcan fait irruption et emporte tout. Question de structuration psychique, mais aussi de chance, de rencontres et de hasards. Disons que dans ce domaine toute prédiction est à peu près impossible. Tel qui accumule les déboires et les malheurs de toute sorte résiste à tout, tel autre qui paraît inébranlable s’effondre sans raison apparente. Notre ignorance est à la mesure du réel.
Si cette hypothèse est fondée, il en découlerait une nouvelle conséquence pour l’analyse psychologique. En théorie il ne suffirait plus de traverser le fantasme, comme le recommande Lacan, il faudrait encore affronter en soi-même ce noyau psychotique, au risque de sombrer pour de bon, si l’on tient à faire le tour complet de la vie intérieure. Je ne sais s’il faut recommander une telle entreprise lorsqu’on voit que la traversée du fantasme, si aisée à concevoir, se révèle déjà en elle-même extrêmement périlleuse, et vouée la plupart du temps à l’échec. Combien de malheureux s’y sont risqués pour se voir en fin de compte dépouillés de toute vie psychique, réduits à une manière d’insensibilité catatonique, de stupeur hébétée, sans flamme ni passion, mentalisés à l’extrême, déréalisés et comme vidés de toute substance humaine ! Et l’on voudrait en plus nous faire rencontrer le noyau psychotique ! Pourquoi ne pas nous précipiter tout droit dans un trou noir ?
La question serait sans grand impact si elle ne m’assaillait comme une réalité vécue. Car enfin, qu’ai-je donc vécu là si ce n’est un espèce de plongée dans les marécages de la mélancolie ? On rétorquera, à juste titre d’ailleurs, que mon état était bien loin de figurer l’extrême souffrance, l’hébétude accablée, l’aphasie tragique de la mélancolie. Je ne me suis pas ratatiné dans la catatonie stuporeuse. Mais, en moindre, avec une intensité moindre, il s’agit bien d’un épisode mélancolique, la gravité du symptôme n’étant pas un indice décisif pour en juger. Rien ne justifiait, dans mon comportement extérieur, une mesure d’internement. Le risque suicidaire restait lui aussi plutôt modeste. Mais dans la forme structurelle rien ne séparait valablement mon état de celui du mélancolique. C’était une traversée, en mineur, du continent noir, avec les mêmes incertitudes et les mêmes périls.
Agé de plus de cinquante sept ans, je revivais en quelque sorte les toutes premières semaines de mon existence, retrouvant les tensions quasi insupportables de la relation orale à la mère, les fantasmes de dévoration, de persécution paranoïde, les projections hallucinatoires, les désirs de cannibalisme et de déchirements, les angoisses de morcellement, les terreurs de l’abandon, en un mot toute la galerie épouvantée de l’univers kleinien, cette horrifique situation de dépendance, de haine et d’amour du nourrisson à l’égard de l’objet maternel. Position schizoïde-paranoïde. Des fragments d’objets qui voyagent, comme éperdus, tiraillés et erratiques, du corps maternel vers l’univers intérieur, y composant des continents mobiles de terreur et de plaisir, et se projettant, déformés, hallucinés, sur la surface d’un corps sans véritable contour ni forme, dans un échange hideux d’organes mal dissociés, mal structurés, compénétrés et compénétrants, mélange cloacal de sève, de sang et d’urine, univers mythologique des premières énergies indifférenciées, mal ajustées, et qui se livrent une guerre meurtrière de liaison et de déliaison. Mais la tonalité mélancolique, me direz-vous, où donc est-elle ? Elle est dans cette affreuse tristesse de l’objet en voie de constitution, de séparation, de totalisation, et dont le premier indice est de se vivre comme déjà perdu, déjà cruellement absent, récupéré dans le moment même du don, donné pour être retiré. La constitution de l’image unifiée du corps maternel est déjà sa perte, sa chute-hors, sa déjection et sa déchéance. L’objet ne se constitue que de se perdre, et de tomber en dehors. Ob-jection, ab-jection, dé-jection.
Pourquoi parler de noyau psychotique ? C’est que l’objet, d’une certaine manière, ne s’était jamais vraiment constitué, et précisément, pour éviter au sujet de vivre la perte. Comme si l’inconscient avait raisonné de la manière suivante : j’ai des fragments de corps maternel, je possède des bouts d’un sein qui est tantôt bon, tantôt mauvais, mais enfin j’ai quelque chose, même si ce quelque chose est ambivalent, absolument idéal, et souvent persécuteur, malfaisant et destructeur, mais enfin il est quelquefois bon, et que serais-je, que deviendrais-je, si je perdais ce petit quelque chose qui est à moi, qui est moi ? Je disparaîtrais, je m’évanouirais, je tomberais en morceaux. Plutôt un mauvais objet, plutôt un objet terrifiant et qui me détruit que pas d’objet du tout ! Et c’est ainsi que le « pré-sujet » se rétracte dans une position défensive, freine des quatre fers. Cet objet qui l’étouffe et le tue, cet objet passionnel et passionnément haï, il le garde comme son bien le plus précieux, il s’en nourrit et s’en abreuve, jusqu’à la lie, jusqu’à la mort.
Et c’est ainsi que la position mélancolique bloque toute constitution authentique de l’objet complet, que pourtant il a déjà constitué, mais qu’il s’efforcera de dénier, de démanteler, de forclore, pour n’avoir pas à en faire le deuil.
Tout cela m’apparaît assez clairement aujourd’hui, pour en avoir expérimenté l’amère et troublante vérité.
IV
Elaborer la position dépressive, telle est la leçon kleinienne. Qu’est-ce à dire ? Cela signifie qu’il faut cesser de revenir en arrière, de faire demi tour, de se lover dans les marécages de la haine-amour et de l’amour-haine, dans la répétitive alternance du trop près et du trop loin, de l’objet comblant et destructeur, de la fusion et de la répulsion, tous allers retours pathogènes et sans issue. Au bord de la coupe mes lèvres tremblent, et je ne sais si je dois ou non goûter de cet étrange breuvage. Le noyau de la mélancolie est dans cette contradiction interne : je sais que l’objet maternel est total, complet par soi, séparé de moi, à jamais à distance et irrécupérable. Je le sais, mais je ne veux pas le savoir. Et cela suffit déjà pour faire de la mélancolie autre chose qu’une psychose au sens strict. Car le mélancolique est déjà parvenu à l’élaboration d’une position subjective séparée, mais il fait un déni massif, et c’est là qu’il fait erreur. Quelque chose en lui refuse l’évidence, et il se cramponne sans espoir à une position paranoïde déjà largement dépassée. Sans cesse il récupère l’objet, puis le perd à nouveau pour le récupérer encore, et cela sans fin, à moins que la mort ne vienne le délivrer enfin de ce funeste combat de Tantale.
La psychiatrie classique n’était pas toujours pessimiste quant à l’issue de la crise mélancolique. On a observé de nombreux cas de guérison spontanée, à côté, il est vrai de ratés suicidaires et de récurrences interminables. C’est que la mélancolie, si elle évolue spontanément, se termine par une abréaction expulsive, de type anal, comme si l’objet, longtemps contenu, finissait son existence dans une déjection imaginaire salvatrice et définitive. C’est du moins la thèse de Karl Abraham, et elle ne manque pas de cohérence. S’il en est bien ainsi, l’adulte finit par réaliser cet exploit, ce travail herculéen, qu’enfant il n’avait pu mener à bien. Dès lors on peut dire qu’a été pleinement réalisée la position dépressive, avec détachement de l’objet et affirmation de la libre subjectivité. Dès lors il existe, dans l’inconscient du sujet, un espace de liberté, un « vide » susceptible de faire jouer une pluralité de désirs, hors de l’orbe maternel. La quête du tiers peut commencer. Un monde externe profile ses attraits et ses charmes. Des objets, multiples, variés et changeants, peuvent solliciter enfin l’attention d’un sujet jusque là enfermé dans les limbes de la relation dyadique.
Je suis sur les bords d’un volcan. Je regarde derrière moi, et je ne vois que la fumée acre, la lave et les torrents de feu. Et je devine, au delà de cet écran noirâtre, une interminable coulée vers les profondeurs de la terre. Je sais ce qui se vit et se dé-vit dans cet enfer de boue, de cendres et de sang. J’ai connu le temps mort, le mort temps du hors-temps
chapitre trois
CHAPITRE TROIS
DE LA FORCLUSION
I
« Vale ». Ainsi se terminent généralement les lettres des Romains : « Porte toi bien ! ». Et que souhaiter, en effet, si ce n’est avant toutes choses la santé, cette aptitude à se « bien porter », à se diriger selon son gré, à jouir de ces facultés minimales et essentielles sans lesquelles les autres potentialités ne peuvent accéder à leur pleine puissance. Et se porter bien, autant dans le cœur et dans l’âme et le corps. Equilibre général, qu’ Epicure nomme ataraxie, absence de trouble, ou aponie, absence de peine et de douleur, et que Démocrite désigne plus justement : euthymie, bonne disposition générale, humeur claire et sereine de celui qui a dépassé ses illusions, mais tout aussi bien le désespoir ou le bien nommé « découragement », cette peine de cœur, ce manque de cœur, ou cet écœurement qui s’empare du vaillant qui affronte le réel, et qui risque d’en périr. La santé, la vraie, non celle qui est donnée gratuitement par les dieux dans l’enfance, est cette aptitude, cette puissance de l’adulte qui traverse la grande épreuve de la désillusion, et qui se découvre dans sa fragilité même plus fort et plus courageux .
Mon père s’appelait « Hellmuth ». Muth, c’est la disposition psychique, l’humeur, mais aussi bien le courage, ou ce que les classiques appellent « le cœur ». Rodrigue, as tu du cœur ? Le cœur fonde bien sûr le courage, mais aussi les vertus de l’honneur, de la gloire, de la capacité de résistance, et la fougue, et la force, et l’ amitié noble, et la persévérance. Tout cela nous le trouvons dans le personnage d’Athos, le célèbre mousquetaire intraitable, à qui D’Artagnan vouait une admiration sans borne. D’Artagnan était la tête. Athos était le cœur, et l’incarnation même de l’authentique noblesse.
Mon père s’appelait « Hellmuth », et cela peut se traduire par : humeur lumineuse, ou claire disposition de cœur, ou encore : courage clair. Ce prénom a je ne sais quelle résonance un peu médiévale ou mythologique qui fait rêver d’aventures chevaleresques, de nobles défis, de tournois, d’amour courtois. Noblesse de cœur, c’est ce qui fait le chevalier, toujours éloigné de la vulgarité, de la bassesse, des petits calculs avaricieux, de la lâcheté ou de la flagornerie. Le héros risque sa vie pour le prestige, l’honneur du nom, le salut du prince, la réputation de sa Dame. Sa mort est une consécration définitive, un défi à l’oubli, et la victoire absolue sur la peur. Comme Léonidas aux Thermopyles, mon père est mort à la guerre. Ce qui m’a privé à tout jamais d’une perception effective et réelle de sa personne concrète. Il est devenu une espèce de héros abstrait et magnifique, une image idéale sans contrepartie, sans nuance et sans substance. Mais moi j’étais bien là, et ma mère aussi. Je n’étais pas né de la cuisse de Jupiter. Il y avait là un mystère à résoudre, et que malheureusement personne autour de moi ne songeait à éclaircir. Aussi devins-je rêveur, songeur et quelque peu mélancolique, plus vivant dans le monde des livres et des images que dans la réalité coutumière. Cela ne fabrique pas un enfant adapté, mais un petit sauvage qui hésite entre l’agression et la fuite. Et comme je manquais cruellement de ce que je croyais être le courage paternel, il ne me restait plus qu’à fuir dans la rêverie pour me donner un semblant d’existence, à vrai dire presque aussi fantomale que celle de mon père.
Mais il y avait une difficulté : moi j’étais vivant, lui était mort. Mais qu’est ce qu’un mort pour un enfant de trois ou cinq ans ? – surtout si ce mort, je ne l’avais jamais vu vivant avant de mourir ? Qu’est ce donc qu’un mort que je n’avais jamais vu, touché, entendu, affronté ou admiré in concreto ? Un mort, en somme, qui pour moi du moins, était mort depuis toujours, dont l’essence spécifique était d’être originellement mort. ?
Un père absent et un père mort, ce n’est pas tout à fait la même chose. Un père absent, vous le voyez peut-être de temps en temps, si du moins il daigne se souvenir à l’occasion de votre existence. Ou alors vous l’avez vu, puis il a disparu. Vous pouvez espérer le revoir bientôt, l’appeler dans vos prières ou vos rêves, attendre son retour, comme faisait Pénélope pour son époux. L’absence, c’est une présence ailleurs. Dans l’univers familier, il y a un manque, mais une image existe, une trace, un souvenir que l’on peut évoquer, présentifier dans la mémoire des sensations et des perceptions, des affects et des souhaits. Bien sûr, tel enfant abandonné de la sorte risque fort de s’installer dans une attente perpétuelle, de rigidifier son désir sur l’ombre de l’absent, ou lui chercher désespérément des substituts plus ou moins adéquats. Et de vivre une vie d’insatisfaction amoureuse, avec cette béance difficile à combler. Mais enfin, la place symbolique est marquée, il y là un visage et un nom, une référence minimale qui pérennise la place.
Le père mort c’est autre chose. Certes il est absent, mais pas de n’importe quelle manière, car il ne peut plus revenir. Je ne sais combien d’années il faut à un enfant pour accéder à cette différence, et admettre, inscrire ce signifiant de « mort » et de « mort sans retour possible » dans sa jeune psyché, portée à la fois à réclamer la présence du père, et à effacer, ou refouler son souvenir. Mais enfin, même s’il n’est plus là, il y avait quelqu’un, et la trace ne s’effacera jamais complètement.
Comment cela se passe-t-il si l’enfant n’ a jamais vu le père, qui est donc à la fois absent et mort, et bizarrement mort avant même que le sujet n’ait pu le sentir, le voir et l’entendre ? A-t-il bien vécu avant de mourir ? Est-il mort depuis toujours, avant même que de naître ? Quel est ce père dont nul ne parle jamais, qui n’est existant apparemment dans nul langage, nulle évocation bienveillante, et auquel ne correspond aucune formation mentale de quelque consistance, hors le nom, qui est aussi le mien, et le prénom qui est tout autre ?
Quelle gigantesque béance dans la structure, de nature à susciter les représentations les plus affolantes, sauf à fixer, une fois pour toutes, une image, et une seule, comme signifiant du défunt inconnu. !
Mais parler de père inconnu, c’est encore autre chose. Le père inconnu, cela désigne généralement le plombier qui passe, ou le violeur d’occasion, ou l’ infidélité, la légèreté de la femme devenue mère par « inadvertance ». Parler ainsi serait affreusement calomnier ma mère, qui était bien l’épouse légitime et fidèle du dit « père inconnu ». Cette appellation est de nature, disons, publique, et couvre pudiquement l’ignorance ou la volonté d’oubli, chez les membres d’une famille plus ou moins complice et honteuse. Mon père était connu de tous, sauf de moi, ce qui n’est somme toute, pas banal.
Mais alors ? Quel signifiant pourrait donc convenir ? Père inconnu, c’est incongru. Père absent, c’est mensonger. Père mort, c’est exact, mais incomplet. Que dire alors ? Je m’épuise en vain à trouver une dénomination correcte, qui rende compte de la complexité de la situation. Je dirai simplement : je suis le fils d’un père que je n’ai pas eu le bonheur de connaître, qui a épousé ma mère, et qui m’a conçu quelque mois avant d’être tué au combat., et avant ma naissance.
La grande difficulté, pour moi, ce fut de renoncer à attendre son retour, donc de passer du père absent au père mort, en d’autres termes de faire le deuil d’un « objet d’amour » à jamais impossible, à jamais perdu, et qui à vrai dire n’a jamais pu se constituer comme tel. Et plus tard, bien plus tard, de comprendre cette différence entre un absent–mort, inexistant de toujours, et un mort qui a vécu, qui m’a conçu avec ma mère, avant de mourir. Toute la différence réside entre un trou originel, un blanc dans la structure psychique, et un manque signifiant, qui témoigne dans le nom et le prénom, d’une présence effective qui fut, et dont la création se poursuit à travers la durée.
En d’autres termes, je ne puis vivre que s’il a vécu – et si cette vérité s’inscrit en lettres de feu dans mon esprit.
On peut soupçonner ici une certaine forme de forclusion, mais je n’en suis pas sûr. J’ai pu bénéficier de solides substituts paternels dans mon grand-père et mes oncles. Je suppose qu’il existe bien dans ma psyché un « nom-du-père », selon la dénomination lacanienne, mais elle semble bien fragile, et ne se sustente correctement que de cet interminable travail d’écriture qui seul lui donne une manière de signification concrète. La chose n’est d’ailleurs pas très originale à voir l’impressionnant catalogue d’auteurs dont tout le travail semble avoir été de se donner le père symbolique qui manquait à la naissance ou qui a prématurément disparu.
II
Pour avancer, je ne vois qu’un moyen. C’est restaurer le fil ténu qui mène à l’écoute de l’inconscient, par quoi une forme de dialogue peut se renouer. Depuis deux ans je suis comme pétrifié dans une angoisse de morcellement qui me rend sourd et aveugle, coupé de toute réalité intérieure vivante, proie facile de toutes les humeurs, Prométhée impuissant sur son rocher de supplice. A tel point que les rêves, qui étaient ma nourriture et mon principal support de travail, ont fini par m’abandonner. Ou alors c’est éternellement le même rêve d’impuissance professionnelle, comme si ma vie s’était arrêtée sur un échec. L’inconscient s’est fermé à tout dialogue, me laissant démuni dans ma solitude sans fond.
Il en est résulté une cassure sans précédent entre la vie intellectuelle qui continuait cahin-caha son petit bout de chemin, et la vie des affects, souterraine, grondeuse, imperméable et finalement toute puissante dans son mutisme même et ses orages incontrôlables. Il est urgent de trouver un petit élément qui permette de renouer ensemble ces deux instances intestines, sans quoi la vie même va se tarir, jusqu’aux conséquences désastreuses de la maladie organique.
Cette nuit, par la grâce de quelque divinité de l’Hadès, j’ai pu enfin rêver dans le sens créatif du terme. Un nouveau signifiant est apparu en tiers entre mes positions contraires, vouées jusqu’ici à se livrer un duel stérile. Un signifiant tiers, signifiant de la position symbolique, par quoi une autre place se fait jour, et qui serait habitable. Non plus une image paternelle, avec toute l’ambiguïté imaginaire qui l’accompagne et la stérilise, mais un pur signifiant, articulé à un autre, dans une chaîne signifiante, et qui fait sens. Je me sens un peu, toute proportion gardée, dans la peau de Moïse qui dans sa colère a failli casser les tables de la Loi, et qui se reprend au dernier instant, pour se souvenir que la loi, il lui faut d’abord la respecter lui-même avant que de la prononcer pour les autres. Il a manqué se laisser entraîner par l’indignation sacrée en voyant le peuple juif s’abandonner au culte du veau d’or, il a manqué briser de rage la Loi elle même, avant de se ressaisir et de maîtriser l’affect dévastateur. Ce n’est pas un refoulement, c’est un déplacement : l’affect de rage n’est pas supprimé et refoulé, mais reconverti en respect inconditionnel de la loi, au service de laquelle il entend se placer et demeurer.
Lorsque Kant déclare que le seul sentiment qui ne soit pas pathologique c’est le respect, il rejoint peut être notre idée : le respect est cette affection qui ne se peut concevoir ni éprouver sans un contenu intellectuel et moral : c’est la loi qui impose le respect, du fait qu’elle est la loi, et que dès lors la raison peut s’allier au sentiment pour renforcer la loi. Je ne vois pas d’autre solution pour concilier les deux ordres, autrement irréconciliables, de l’intellectuel et de l’affectif.
C’est ici, sans doute, que peut se faire la différenciation entre le père imaginaire, qui reste prisonnier de l’orbe de la mère, figure phallique du désir maternel et support des identifications idéales, et d’autre part le nom du père, instance symbolique de la séparation, et garant d’un ordre tiers, celui où la réalité et le langage pourraient apprendre à cohabiter. Le surgissement du père symbolique est la mort du père imaginaire. Dès lors il est possible d’en entamer le travail de deuil. : « Le roi est mort, vive le roi ». Mais ce n’est plus le même, ni la même place, ni la même fonction.
Du coup je peux retrouver l’inspiration première qui m’avait incité à commencer ce travail. Ecrire un texte sur la convalescence c’est logiquement se mettre dans une disposition subjective qui rende la guérison possible. Pour le moins c’est rompre avec les dispositions anciennes liées à la maladie, les idées, les évocations et les affects qui l’accompagnaient. Mais la volonté seule n’y suffit pas. La maladie-elle même a ses charmes. Et puis il y a la puissance de l’habitude, qui fait renaître quasi invinciblement les mêmes représentations, alors qu’elles sont déjà vidées de toute signification. Energie d’habitude, comme disent les Bouddhistes. Et de plus, l’état de convalescence est de lui même incertain et vacillant, fragile, avec d’inévitables rechutes. Ce qui compte c’est le regard tourné vers l ‘avenir, mais il y faut aussi la coopération active de l’inconscient, sans lequel rien ne peut se faire.
Il faut donc prendre une résolution : celle de retrouver la patience attentive et la disponibilité psychique qui rendent l’écoute de l’inconscient possible et de travailler en accord avec lui pour la résolution du problème. J’ai entendu le message. J’y réponds ici-même. Peut-être un dialogue pourra t-il s’instaurer, une forme de coopération active. Je n’ai encore aucune idée de ce que pourrait être une guérison. Pour le moment je décide de m’enraciner dans ce processus de convalescence, d’y agir avec intelligence et modestie, et pour le reste faisons confiance à l’énergie vitale. Même les forêts dévastées donnent des fleurs, puis des branches et de nouvelles ramures.
III
Fil d’Ariane. Je suis descendu dans l’antre de Minos, j’ai exploré les diverses cavernes souterraines, j’ai même passé quelque temps dans les Enfers auprès de héros antiques et modernes. Et comme Achille dans Homère, je conclus qu’il vaut mieux être un pauvre laboureur vivant qu’un héros défunt parmi les Ombres. Le problème c’est que j’ai perdu le fil et que je risque d’errer indéfiniment par les couloirs de la mort. L’Hadès ne manque pas de charme à sa manière, charme tragi-comique, un peu désuet, un peu kitch : on y rencontre Socrate et Diogène, Epicure et Lucrèce, Bouddha et Pyrrhon, on peut même converser longuement et se disputer à l’occasion, boire à la fraîche en compagnie de Li Taï Po et d’Homar Kayyam, ou se rouler dans quelque lupanar babylonien, mais tout cela ne vaut pas la clarté du soleil, et la carnation veloutée d’une peau bien vivante et palpitante.
!Au milieu de cette débâcle je note quelques indices positifs. D’abord un certain retour, encore bien hésitant mais réel, des rêves nocturnes, ou plutôt la faculté d’en garder une petite trace dans la mémoire. Mais c’est bien trop modeste pour permettre un véritable travail de symbolisation. Ce ne sont que fragments déchiquetés, flash, éclairs et tourbillons. Peu d’éléments exploitables. Mais au moins cela travaille. Restons disponibles et patients.
Le dernier rêve dont j’aie gardé quelque souvenir posait la question du pourquoi écrire. Je regardais un rayon de livres, et je voyais un exemplaire de mes poèmes, un invendu qui devait traîner là depuis des années. Le vendeur vint me voir et me dit : « Vous savez, l’essentiel n’est pas de vendre » laissant entendre que le texte pouvait avoir je ne sais quelle efficace par le simple fait qu’il existât. Je crus comprendre ce qu’il me signifiait là, mais l’instant d’après je me surpris à me demander comment un invendu pouvait exercer une quelconque influence. Et en effet qu’est ce qu’un livre que nul ne lit ? Pourquoi demain serait-il plus favorable qu’aujourd’hui ? J’aurai passé ma vie à dépenser toute mon énergie dans une activité strictement stérile – hors le fait qu’elle m’aura servi de support subjectif. Mais enfin, qui soigne les roses de son jardin se soucie t-il de célébrité ?
Peut être l’important n’est il pas le livre mais l’auteur, ou plutôt le sujet qui, entre autres activités, est aussi un auteur ?
Le second point c’est un certain retour des fantasmes. Cela paraîtra banal, mais j’ai vécu de longs mois dans une absence à peu complète de désir, d’images érotiques, et pour tout dire, dans une asexualité proprement pathologique. La libido était rayée de mon existence, reléguée au rang d’un souvenir plus ou moins honteux, la réalité était totalement désenchantée, réduite à sa pure obscénité de chose. Une jambe est une jambe. Pas de quoi fantasmer, agrégat de tissus, d’os, de veines, de muscles, pure structure anatomique. Et de même pour tous les éléments corporels. Quant à mon propre corps il était totalement désexualisé, le pénis notamment n’était plus qu’un appendice un peu grotesque et hideux, dont la seule fonction honorable était la miction. Et le reste à l’avenant. Corps sans émoi, surfaces sans appeaux, peaux sans chaleur ni vibrations, évidement de tout charme, de tout appât, de toute désirabilité. Univers d’atomes, de surfaces et de plis, indifférent, morne comme un glacier des Alpes.- Et retrouver soudain un petit frétillement, une discrète excitation, un léger mouvement de tension vers un petit morceau de corps, n’est ce pas déjà un miracle ? Peu à peu l’univers se repeuple de formes agréables, chatoyantes, d’objets pulsionnels - oh , cela commence très timidement, de-ci de-là, une croupe alanguie, un petit sein irritant, une plongée dans quelque profondeur entrevue, et bientôt quelque chatouillement dans le corps propre, évoquant des images de plaisir, faisant renaître de douces sensations de volupté. La vie est encore là, et cette impression ne manque pas de troubler celui qui avait fait, croyait il, le deuil de toute jouissance. Ainsi donc les choses allaient tout simplement recommencer comme avant ? Je ne passais nullement dans un autre monde, au delà du désir et de la peine, des attachements et des faiblesses humaines. Rien ne change, puisque le monde ne change pas, et nous pas davantage. Nous retrouvons les mêmes entêtantes questions, les mêmes nécessités, le même Réel. Qu’espérions-nous donc ? Quelle illusion de puissance ou de sainteté a donc pu nous berner ? Nous faire miroiter quelque glorieuse métamorphose ? Le nirvâna, ce n’est que cela ? Le même monde, qui revient après les espoirs de transformation ou de guérison ? Mais de qui se moque t’on ? Pourquoi ne pas dire tout de go au novice : « Ce que tu cherches est une illusion. Tu crois pouvoir échapper à la souffrance et à la mort. Tu veux atteindre la demeure de la non naissance et de la non mort. Fadaises, rien que des fadaises ! Il n’y a pas de Voie, parce qu’il n’est nul idéal à atteindre. Enfonce-toi dans le présent, et renonce à toute recherche ! ». Un tel discours est vrai, mais pour être entendu il faut faire le chemin qui mène à la renonciation. Le fruit de la quête, c’est la non-quête. Impossible de sauter directement dans la liberté.
J’observe modestement ces humbles changements. Je ne surévalue pas leur signification. Je prends note du fait que mon chemin me ramène insidieusement dans la réalité banale de l’existence. Pyrrhonisme : Pyrrhon sait que nous ne savons rien, que le Réel est indécidable, que notre seule solution est de vivre comme tout le monde : ignorance et convention. Mais ignorance savante, et convention sans illusion.
D’une autre manière : la vérité absolue, celle de la vacuité et du non soi, doit rejoindre la vérité relative de la perception courante. Non pas deux mondes opposés, ni un seul, ni la somme des deux, ni aucun des deux : les non-deux ensemble, mais sous le même regard.
IV
Comment sortir du labyrinthe ? J’ai perdu le fil, ou alors il s’est emmêlé, accroché aux arbres, ou déchiré quelque part dans un recoin de caverne. A moins qu’il ne se soit tout simplement enroulé autour de mon cou, invisiblement, menaçant de m’étouffer si je bouge. Je suis dans la peau d’un enfant à naître, hésitant entre la sécurité mortelle du gouffre, et l’effroi du jour. Mais enfin, ce chemin je l’ai déjà parcouru autrefois, sans préparation, inconscient de tout, et cela ne m’a nullement découragé de forcer le passage. La nature suffisait alors à lever les obstacles. Aujourd’hui c’est autre chose. Il semble que la nature n’y ait plus aucune part, et que tout relève désormais de la conscience. On vient au monde par accident, mais on ne naît véritablement qu’en pleine conscience.
Il faut naître deux fois, c’est la règle. Donc faire d’abord le chemin à l’endroit, puis à l’envers, franchir à reculons les portes de l’Hadès, pour décider enfin de la route à prendre. « To be or not to be”. J’ai perdu le fil, disais je. Ce n’est vrai qu’en partie. Disons que le fil purement vital est un peu distendu, et qu’il y faut le secours d’une autre instance. Je cherchais ce qui pouvait relier le conscient à l’inconscient, j’essayais de retrouver le chemin des rêves et des signes. Quelque chose peut faire sens, à la manière du dieu qui désigne un autre lieu, sans donner pour autant de carte ni d’itinéraire. S’orienter c’est déjà beaucoup. Le courage fera le reste.
Dans l’inconscient je ne sais trop si je me vois comme un homme ou comme une femme. La traversée de la castration symbolique a fait d’excessifs ravages et m’a presque amputé de mon image virile. Peut-être suis-je un être ambivalent, un hermaphrodite, un Tirésias moderne, ni homme ni femme, mais les deux, et pas les deux tout ensemble, un être au sexe indéterminable, masculin pour l’image consciente, et féminin pour l’image inconsciente. Je me souviens d’une méditation au cours de laquelle s’est imposée à moi l’image d’un ventre troué, immense sexe béant entre les jambes, comme une déesse hindoue en chaleur, provocante et lubrique, telle qu’on les représente dans certaines traditions tantriques. Cela n’avait rien d’excitant, c’était plutôt obscène, et ce sexe-là était davantage une hideuse blessure qu’un orifice de jouissance. Cette vision n’a pas cessé de me troubler, et je me suis souvent demandé si je retrouverais un jour la conscience saine et tranquille de ma virilité. Je suis troué comme le tonneau des Danaïdes. Après cela, allez donc draguer les minettes !
Comment un sexe masculin pourrait il refleurir sur la béance sanguinolente ? Expliquez moi cela, je vous prie ! Le fait est que je ne suis pas femme, ni émasculé, ni androgyne. Physiquement je n’ai rien à envier à quiconque de la gent virile, et psychologiquement je suis plus ambigu que Tirésias lui même, le devin qui avait connu les deux états, à moins que cette ambiguïté-là soit exactement le statut de l’inconscient. : ni mâle ni femelle, ni les deux, ni aucun des deux, ni tantôt l’un ni tantôt l’autre, mais une étrange disposition indéterminée qui se satisferait bien de toutes les combinaisons imaginables, dans une luxuriante perversion originelle, machine à jouir sans norme ni forme, pure libido in-structurée, erratique et sauvage. Autant dire qu’elle est socialement irrecevable, psychologiquement sans satisfaction possible, matrice de tous les fantasmes inassouvis – et de toutes les perversions !
Bref, il me faudra vivre avec ce trou là ! Je m’obstine à penser que c’est possible, et que l’orifice, s’il est à jamais ouvert, ne devrait pas rester si encombrant ! Après tout, cela ne se voit pas. Je ne suis pas comme ce héros de Chamisso qui a vendu son ombre au diable et qui s’étonne qu’on s’étonne lorsqu’il passe par hasard dans la rue, en plein soleil. Nos béances sont nos secrets, en général irrepérables.
Donc je dois apprendre à faire avec, ou plutôt sans. Mais éclairé du moins sur la nature de ce « sans », qui d’être « sans solution » pourrait faire « sens ». Vacuité originelle, plus saisissante et douloureuse que d’autres – et encore, qu’en savons nous ? - mais au moins connue et reconnue comme telle, définitive, irrémédiable, constitutive.
Guérir, c’est peut être d’abord renoncer à certains changements, que l’on a cru infiniment souhaitables, et qui sont enfin reconnus impossibles. Le vrai changement sera parfois de renoncer au changement. De passer de l’attente et de l’espérance, à une virile désespérance sans reste ni regret..
Reste à s’arranger avec ce qui est, à s’accommoder, à faire bonne figure, quel que soit le sort. « Je suis trop stupide pour devenir Bouddha » disait, je crois, le grand Dôgen, fondateur de Zen japonais. Bien plus stupide encore celui qui s’y croit sans y être !
V
En me permettant de jeter aux orties soutane, bure, casaque et perruque, la dépression m’a rendu cet immense service d’un dépouillement en vérité. Je me suis offert tout nu à mes propres regards, tel que j’étais le jour de ma naissance, avec un immense savoir en plus, et la conviction de son absolue inutilité. J’avais ce sentiment étrange, presque troublant, de me retrouver enfin, débarrassé de mes costumes de confection trop étroits, aux manches mitées, aux relents aigres de naphtaline, et bons pour la vente de charité. J’étais moi tel qu’en moi même…mais un moi aux abois, délabré, écartelé et pantelant de misère. Je ne dirai rien de la souffrance qui caractérise un tel état, mais le plus surprenant était cette sensation quasi physique, au milieu même de la douleur, d’être revenu chez moi. Epreuve de vérité : voilà ce qu’il reste d’un homme qui a traversé la tourmente de la déconstruction, qui a perdu toute certitude et tout support, qui ne sait plus s’il plonge pour de bon dans l’abîme ou s’il entame une remontée salvatrice : Empédocle au bord du cratère.
Fin de la mascarade. Je ne jouerais plus au prof méritant, au père de famille soucieux, au conjoint attentionné, au citoyen responsable, au thérapeute bienveillant. Je n’aurais plus à me forcer dans des rôles trop exigus ou trop larges, je n’aurais plus à sourire quand j’ai envie de bailler ou de tempêter, je n’aurais plus à courber l’échine devant des autorités contestables, je n’aurais plus à me contorsionner, me déhancher, et me contrefaire.
Libre enfin ! Et moi qui voulais devenir écrivain depuis l’âge de seize ans, qui ne rêvais que de poésie, de philosophie et de beaux arts, j’allais pouvoir assouvir mes passions, avec la bénédiction inespérée de la Faculté. Tel Nietzsche mis à la retraite pour incapacité professionnelle, je pourrais vivre enfin tel qu’il me plairait, aussi libre qu’homme peut l’être dans cette situation. Bientôt je pus me débarrasser de mes derniers scrupules, et, avec les mois qui passaient, je me déridais de plus en plus, assuré de n’avoir plus jamais à reprendre un enseignement que j’avais pris en détestation.
Je suis donc très réservé, très prudent. Et à voir mon itinéraire passé je me demande comment les choses auraient pu se passer autrement, les circonstances étant ce qu’elles étaient, et moi étant ce que je suis. Par exemple. J’aurais eu un père vivant comme le plupart des enfants, que serais je devenu ? A voir l’exemple de mes cousins je ne pouvais guère espérer mieux que de devenir menuisier comme mon père, ou charpentier, ou carrossier comme tous les jeunes de ma famille. Il se trouve que le désir de ma mère était de faire de moi ce qu’elle n’avait pu devenir elle même : un homme instruit, cultivé, capable de briller dans le monde. Je me suis instruit, il est vrai, et j’ai aimé cela, mais je n‘ai jamais brillé, ni dans le monde, ni dans l’Université. Je n’ai été que médiocre en tout, mais inguérissablement rêveur, détaché et insociable. « Un ours » disaient de moi mes camarades. « Un sauvage » disaient mes proches, oui, mais fier de l’être. Je mis mon orgueil à afficher cette différence au moins, qui ne me coûtait pas, à défaut d’ oser avouer les autres. J’entrai en poésie comme on entre en religion, bon à rien, fainéant et cossard, mais divinement inspiré, mais médiocrement doué. Bref tout cela ne pouvait donner qu’un ratage social de premier ordre, et il n’est pas sûr que la présence d’un véritable père y eût changé grand chose. J’aurais mieux su m’adapter à la réalité, peut être, mais en ai je jamais eu le goût ?
Il y a dans ma nature je ne sais quelle formidable force de contestation, une révolte adolescente qui ne passe pas et ne passera jamais, une manière de divorce originel avec le monde, un refus existentiel qui s’enracine semble t-il dans les premiers moments de ma vie. Je suis né, et j’étais contre. Contre tout, définitivement irrécupérable, hostile par principe, contestataire par vocation, réfractaire par essence. J’aurais pu devenir un asocial pervers, un délinquant, un drogué, un marginal ou un transsexuel ahuri, si j’avais eu du courage. Mais j’étais, de surcroît, un pleutre de belle facture, bien incapable de se dresser seul face à l’hostilité du monde. Et puis, je n’étais pas assez sot pour choisir la voie de la guerre déclarée, où l’individu est inévitablement broyé. De plus j’ai toujours haï la violence, et j’espérais quand même trouver un jour le moyen de me faire aimer. J’ai choisi la route du ritualisme critique, indéfectiblement attaché à ma liberté d’opinion, et désireux quant au reste de sauver le peu d’autonomie que je pouvais soustraire à la dictature ambiante.
Ma dépression est l’expression de ce : « Je ne veux pas de votre monde ». Je préfère la splendeur glacée de mon isolement à vos morales de petite communion. Comment renoncerais je à cette jubilation d’avoir raison contre tous ?
Mais je n’ai jamais rompu tout à fait. J’ai « joué » les ruptures, subodorant trop bien les dangers qu’il y avait à les consommer. Je crois qu’en toute circonstance imaginable je n’eusse pu faire autrement que de choisir cette route du milieu, du « comme si », la seule à ce qu’il semble, qui puisse sauver du naufrage notre précieuse et précaire singularité.
Et peut-être bien est ce dans cette voie que se rencontrent et se reconnaissent la plupart des philosophes et poètes de tous les temps.
VI
Après ce long voyage de vérité je suis en mesure de dresser un état des lieux, sans complaisance ni dépréciation, voyant tout simplement les choses comme elles sont. J’ai retrouvé en quelque sorte le fondement originel, j’allais dire an-historique de mon être au monde, tel qu’il a toujours été au long de ces cinquante sept d’existence. Il y a là une originalité, une pathologie effective, mais qui peut se travailler, s’aménager, et porter elle aussi quelque fruit.
Trois problèmes majeurs sont apparus, auxquels il faut apporter un solution, au moins provisoire.
D’abord l’agressivité fondamentale, constamment refoulée, déniée, cette « haine du réel » qui me tient inexorablement à distance de ce qui est, dans un retrait défensif, voire phobique, à la source des conduites d’effroi, d’anxiété et de stupeur. Horreur du vide, terreur des profondeurs et des hauteurs, vertiges, paniques, rêves de chute, épouvantes de toutes sortes. De cela on ne guérit jamais tout à fait, surtout si ces angoisses rencontrent une disposition abandonnique primitive, toujours prête à s’ouvrir comme une blessure . Mais en somme, cela n’est pas neuf et ne m’a pas empêché de vivre jusqu’à ce jour, au prix il est vrai, de grands aménagements, de fuites, de replis, de retraits et de ritualités protectrices. J’ai vécu, et je vivrai certainement longtemps encore dans un espace rétréci, resserré, aménagé, quelque chose comme un Jardin philosophique conçu pour des visionnaires anxieux, des timides et des artistes incurables. Si la psychanalyse avait pu me guérir ce serait fait depuis longtemps. Donc aucune solution à espérer : composer, pactiser avec les symptômes, et lorsque l’angoisse devient ingérable par les moyens habituels, ne pas hésiter à recourir aux médicaments. Je n’ai jamais vu qu’une attaque de panique ou qu’une angoisse dévorante ait apporté par elle-même quelque lumière sur la vie psychique. La souffrance ne sert à rien si l’intellect est emporté par la violence des affects.
J’espère simplement parvenir, aidé par ma propre philosophie et celle des grands, à une certaine sérénité, une équanimité relative, qui serait déjà presque le bonheur.
Deuxième point : la question des idéaux du moi. J’ai voulu les ignorer, les contester, les éliminer. Mais je n’ai plus de ressources lorsqu’ils s’effondrent. Mon être tout entier s’effondre avec eux, comme si ces idéaux seuls me donnaient quelque image positive, que sans eux je n’ai plus ni assise, ni identité, ni justification à vivre. Ils sont ma colonne vertébrale, ce par quoi je puis me rattacher à l’histoire humaine, orienter ma propre destinée dans un sens positif. Donc je ne puis m’en passer sans périr. Mais il faut essayer de modérer leurs exigences. Un idéal du moi trop élevé vous condamne au malheur de la honte et de l’autodépréciation. Il faut des idéaux, mais compatibles avec la faiblesse humaine et le déficit narcissique. Je m’applique donc à réaménager, à remanier ma psyché dans le sens d’une plus grande tolérance, souplesse et bienveillance. J’ai été beaucoup trop dur avec moi-même, confondant faiblesse et paresse, persévérance et entêtement, courage et stupidité. Comme Montaigne je reviens sagement à la médiocre condition commune et renonce à une surhumanité de pacotille. « Rien de trop » disaient les Grecs. Trop de vertu n’est pas vertu.
Enfin et surtout, il reste ce problème d’une trop grande dépendance affective à l’égard de l’objet d’amour, signe d’une persistante puérilité, et cause de beaucoup de souffrance. « Relation anaclitique » dirait Freud. Appui archaïque sur un « quelque un », qui est à la fois un et tout, et sans lequel l’existence devient impossible, fixation primitive et dérisoire à un « objet » ou une « chose » supposés colmater le trou originel. Face à cela que peut la raison ? Vitupérer et déclamer ? Mais quel effet ? « Le cœur a ses raisons… »
Quoi qu’il en soit, ces trois éléments forment système. Je puis apprendre à en atténuer l’emprise, mais je crains fort que la vraie solution fasse défaut. Il y faudrait une dissolution structurale, qui aurait raison de mon fragile équilibre. Il est trop tard pour envisager un remaniement en profondeur, qui mettrait à plat les quelques misérables restes, ou les disperserait dans le néant. Ce trou de la structure est à jamais béant et nourrit une intarissable tristesse sans cause et sans figure. Mais il est possible, jusqu’à un certain point, de vivre de la sorte, sans espoir de bonheur durable, certes, mais dans une relative sérénité, au prix de perpétuels aménagements secondaires. N’est-ce pas là le lot de la plupart des hommes ?
VII
« En haine du Réel… ». Voilà, je crois, la bonne formule. Car enfin je me suis efforcé de tout mon être à prendre la mesure du réel, d’en faire ma loi et ma logique philosophique. Il reste que je n’y parviens pas. Quelque chose résiste et freine des quatre fers. Je ne veux pas céder, je ne veux ni ne peux. Je m’adapte parce que je ne suis pas idiot, mais en surface seulement, et pour la galerie. Et tout au fond reste intact l’enfant qui n’est pas d’accord, et qui oppose son veto dérisoire à l’ordre du monde. Quant à dire ce qu’est « ce quelque chose qui résiste », j’en suis bien incapable. C’est antérieur à toute raison, c’est l’expression charnelle, physique d’une inadéquation principielle, d’un divorce d’avant la naissance même, d’une rupture d’avant toute rupture.
« Je suis l’esprit
qui nie toujours.. »
Mais dans cette négation même c’est l’être subjectif qui persiste et signe. Le tuer c’est tuer le tout. La plupart des gens cultivent leurs symptômes comme indices récurrents de leur différence. C’est leur ultime manière de résistance, d’où la réaction thérapeutique négative. Et j’en connais qui pour avoir supprimé leurs symptômes ont basculé dans un beau cancer qui les a emportés. Il y a dans l’être humain une force de dénégation qu’il faut respecter, et qui ne peut trouver d’issue positive que dans la création. Le choix est entre l’art, la rêverie, la folie expressive d’une part, et la maladie de l’autre. Tout mon problème est de transformer ma souffrance en œuvre d’art.
De la survivance(Philosophie du Borderline; Fin du Livre II)
De la survivance (Chapitre six, deuxième partie)
LIVRE TROIS CHAPITRE UN : DE LA TRANSMISSION
CHAPITRE UN
DE LA TRANSMISSION
I
Il est absurde de dire : « Il faudrait deux vies, l’une pour apprendre à vivre et l’autre pour vivre vraiment. » Que veut dire « vivre vraiment » ? Et que serait cette vraie vie où il n’y aurait rien à apprendre ? La vie des dieux épicuriens je suppose, qui ne sont que des simulacres. Vivre c’est apprendre, dans le même mouvement, selon l’ordre nécessaire des choses. Le drame c’est que l’homme ne le sache pas et se prépare indéfiniment à commencer une pièce qui est déjà presque achevée. Le sentiment d’absurde vient plutôt, à mon sens, de ce que nous puissions mourir sans rien transmettre, comme l’homme qui perd ses enfants et toute sa descendance pour s’éteindre dans une lamentable solitude. Tel Job il n’a plus qu’à s’en remettre au « Créateur ».
Dans ces temps difficiles je me dis parfois, à titre de consolation, que je n’ai pas trop mal réussi l’éducation de mes enfants, qui sont bien portants, solides, sérieux, équilibrés, intelligents et capables de se réaliser dans l’existence. Bien que fort délabré dans les premières années de mon paternage, je n’en ai pas moins réussi, avec l’aide de la psychanalyse il faut le dire, à transmettre quelques attitudes justes, du bon sens et de la moralité à mes enfants. Je ne les ai pas abreuvés d’indigestes leçons philosophiques, je leur ai montré la nature, je les ai initié au sport, j’ai encouragé la camaraderie et l’échange, et de loin, peut être de trop loin, je les ai suivi dans leurs études. J’ai toujours refusé d’être un professeur domestique de substitution, un pédagogue et un pédant familial. Peut-être à l’excès, mais je me suis toujours méfié de la confusion des rôles.
Quant à moi, je suis un héritier sans héritage, privé dès ma naissance de présence paternelle normale, mais soutenu heureusement par des pères substitutifs, si bien que j’ai pu constituer une imago paternelle relativement valable, mais marqué d’une indélébile incertitude. Qui est le père quand le père est mort ? Qui est le représentant légitime de la Loi ? Et quelle est ma place dans cette obscure et indéchiffrable configuration familiale ? De quoi faire naître un enfant curieux, difficile et insatisfait. Ce que je fus.
Si je devais mourir aujourd’hui je me dirais qu’au moins je n’ai pas tout raté, et que c’est paradoxalement dans le domaine a priori le plus difficile – la vie conjugale et familiale- que j’ai encore le mieux réussi. Fragilisés à l’extrême par un héritage éducatif calamiteux, nous avons, ma femme et moi, mis l’essentiel de notre énergie à construire un couple solide et un noyau familial stable, ce qui ne va pas sans beaucoup d’efforts et un peu de tricherie. Mais le résultat justifie les moyens.
L’étrange est que cette relative satisfaction s’accompagne chez moi d’un sentiment d’échec personnel dont j’ai bien du mal à me guérir. J’avais des ambitions trop hautes pour ma faible constitution. Je me croyais voué à servir les Muses de tout mon amour et à faire œuvre impérissable. Quarante années d’écriture, de recherches poétiques et philosophiques, une ambition dévorante. Quarante années d’échec. Montaigne se console de n’avoir engendré nulle descendance honorable, par la gloire littéraire. Je me console de mes échecs éditoriaux par la réussite relative de ma paternité. Compte tenu des difficultés initiales c’est presque un miracle. Et ceci devrait amplement me dédommager de cela. « Aut liberi, aut libri ».. Pourquoi ne pourrait on réussir les deux ?
Cette frénétique ambition littéraire est elle-même une forme d’erreur, ou de projection manquée. S’agissait-il bien de moi, ou de la mémoire paternelle ? J’avais l’impression qu’entre moi et mon père il y avait un chaînon manquant, une rupture tragique de la transmission du fait de sa mort précoce, antérieure à ma naissance. Il y a là un trou inexplicable, et il fallait à tout prix graver sur ce manque, en ce lieu du manque, une inscription symbolique ineffaçable : le nom du père, le mien donc tout aussi bien. Graver dans un symbole indestructible la simultanéité de la paternité et de la filiation. Dire au monde entier : « Non, je ne suis pas le fils de personne. J’ai une mère et un père comme tout le monde. J’ai droit de cité parmi les hommes. Je veux que l’on me reconnaisse ma place, la mienne ! » Mais il y avait confusion imaginaire. Il n’est pas nécessaire d’être Nietzsche ou Einstein pour avoir une place, une simple place légitime dans la pyramide des générations. Enfant, j’ai hérité d’un poids trop lourd pour moi, je me suis laissé croire que si je n’étais pas le meilleur je n’étais rien du tout. Père mort, père démesurément idéalisé, c’est tout un. Jamais le fils ne pourra rivaliser avec un demi-dieu ou un fantôme. C’est ainsi que se développe une organisation psychique marquée d’une carence fondamentale, mégalomaniaque et persécutive, qui ne peut s’exprimer valablement que dans les grands mythes de l’impossible quête : Icare, Narcisse, Sisyphe.
Au fond, ce sont mes enfants qui m’ont correctement situé dans l’existence : c’est le fils qui fait le père, sa naissance est un événement sans retour, un déplacement majeur, une inscription de la plus haute importance. Après cela, impossible de vous dérober. Votre place s’impose à vous dans le réel., en tout cas dans la réalité. Mais l’imaginaire ne suit pas forcément, et vous pouvez encore longtemps rêver d’égaler le père idéal.
L’homme est ainsi fait qu’il n’accepte de mourir qu’à la condition de ne pas mourir, donc par exemple en laissant des monuments, des réformes, des lois, des institutions, un héritage, des enfants, bref une œuvre, quelle qu’elle soit, qui pérennise son nom, sur un mode purement hallucinatoire d’ailleurs. Car enfin, mes fils ne sont pas moi, heureusement pour eux. Ils ont de tout autres problèmes à régler, ils ne traîneront pas toute leur vie les séquelles des névroses parentales, au moins puis-je le souhaiter avec force. Et que l’avenir soit pour eux un véritable avenir, et le présent un véritable présent. Si mon existence n’a servi qu’à restaurer la chaîne symbolique, ce sera bien pour eux, ce sera le plus beau cadeau que je puisse leur laisser, et ce sera une joie pour moi d’avoir pu faire pour eux ce qui n’a pas été fait pour moi.
Quant à l’œuvre, ce qui importe ce n’est pas le texte écrit, c’est la qualité de l’expérience transmise par l’exemple et la parole. C’est la qualité d’existence qui passe d’une génération à l’autre. C’est la part de vérité vécue qui féconde le présent et rend possible un avenir. Tout le reste nous échappe à jamais, comme la poussière du désert.
II
J’écoutais l’autre jour une belle partition des mon fils. La musique coulait comme un fleuve, emportant toutes mes afflictions, et je me disais qu’il m’était bien indifférent de mourir. J’ai rempli ma tâche de père, et tout le reste, au fond, n’a guère d’importance. Freud avait bien noté que le narcissisme malmené des parents refleurissait dans le devenir des enfants, et que somme toute nous ne pouvons renoncer à quelque chose qu’au prix d’un déplacement réussi. Et de fait, voir ses propres enfants convenablement doués et pousser harmonieusement est une superbe consolation, un pied de nez à la mort. Et tel père qui gémissait sans cesse sur l’incurie et la sottise de ses fils, en vient à les admirer souterrainement sur le tard, quand lui même a perdu de sa force et qu’il se sent renaître par procuration.
Mais il y a autre chose. La grandeur et la misère de l’homme c’est son inféodation symbolique, sa filiation et sa paternité. Il a reçu, il doit donner. La nature transmet les gènes, l’humanité transmet le langage et les héritages culturels. Cela est inévitable, en raison de notre prématuration biologique et de la labilité de nos instincts. L’homme doit être éduqué pour devenir un homme. Là est le drame. Mais heureusement, toute éducation échoue, et laisse une part au hasard, au clinamen inventif, au tourbillon régénérateur. Nous devrions nous réjouir de ce que nos fils ne nous ressemblent pas trop. Le clinamen produit de nouvelles combinaisons, ouvre la porte à l’aventure et rompt le cercle fatal de la répétition. Heureuse loi de l’interdit de l’inceste qui produit la dérivation salutaire tout en maintenant la nécessité de la transmission. Mais la transmission n’est que partielle, et se combine avec l’alliance exogène, ce qui permet la conservation des règles et l’invention de nouveaux styles de vie. C’est là que la place du père est fondamentale. Sur son nom se conjuguent les deux impératifs opposés, articulant une obligation paradoxale de conserver tout en innovant, d’innover tout en conservant.
Mais conserver quoi ? L’essentiel, qui s’écrit précisément dans le nom du père : la loi de l’interdit, la loi de la filiation, la double reconnaissance, la perpétuation symbolique, bref la culture. Mais transmission n’est pas reproduction, ni clonage. Un sujet transmet l’héritage à un autre sujet, qui en prend acte, authentifie et s’identifie, - avec le risque d’aliénation qui s’y attache – pour trouver par soi une trajectoire nouvelle, selon les liens de sa propre inclination et déclinaison. D’où le rôle immense des relations horizontales : fraternité, collégialité, amitié, conjugalité, ce que Lucrèce appelait « les liens de Venus », et que Freud posait comme manifestation de l’Eros. : Eros exogame, père des nouvelles accointances d’amour.
Nous sommes donc pris dans un double réseau de fidélités. La fidélité verticale est celle de la filiation. La fidélité horizontale est celle de l’amour exogène. Les deux droites se coupent dans un espace variable, flottant et incertain. Le nom du père désignerait cette double et paradoxale injonction d’être fils et père à son tour, tout en étant l’époux, l’ami, le sociétaire d’autres groupements, étrangers à la famille d’origine. Tout cela ne va pas de soi. Qui peut prétendre s’y retrouver avec aisance, et jouer des signifiants au bénéfice de son propre désir ? Je vois bien des gens accablés par leurs devoirs innombrables et contradictoires, suant à hue et à dia, au mépris de leur santé, acharnés à mourir une vie qui ne demandait qu’à fleurir. L’humanité, avec sa vraie grandeur inventive, donne trop souvent le spectacle d’un épouvantable ratage. Notre tâche est au dessus de nos moyens, et la plupart s’aliène dans l’obligation sans fin, le travail sans joie, le paternage sans désir, la frustration perpétuelle. L’enfer est bien (de) ce monde, sa face noire indélébile.
Et à supposer même que vous ayez rempli toutes ces obligations, qu’en retirerez vous ? Le contentement moral, ce qui n’est pas rien, j’en conviens, et qui peut suffire à quelques vertueux. Mais le bonheur ? Mais la joie ? Mais le plaisir de vivre et la satisfaction des désirs ? Tirerez-vous le bonheur de vos renoncements ? Rien de moins sûr. Le symbolique n’est pas le réel. Le culturel n’est pas le naturel. La vertu n’est pas le bonheur, à peine un de ses éléments. « Nous sommes sur terre pour accomplir notre devoir » pouvait-on lire sur les murs des internats prussiens de jeunes filles. (Voir, ou revoir « Jeunes filles en uniformes » ). Je ne sais rien de plus triste, de plus affligeant. Avec ça, donnez envie de vivre, de faire la fête, de danser, de faire l’amour, si la danse elle même, et l’amour sont des devoirs ! Je veux bien avoir été un époux correct, un père convenable, un professionnel méritant, tout cela est bel et bon, mais était-ce une raison pour manquer le reste ?
Il faut croire qu’il manque un élément essentiel à mon schéma. Que le nom du père n’est pas seulement un entrecroisement de devoirs sociaux, mais une invitation plus haute encore, au delà de toute morale, de toute politique, et qui pourrait s’énoncer ainsi : « Tu n’es pas seulement un fils, un époux et un père, un ami et un citoyen. Pas seulement un homme ou une femme. Et pas seulement un sujet, fût ce de Sa Gracieuse Majesté. Tu es d’abord toi, et ce toi que tu es appelé à devenir, il faut le conquérir par tes propres forces. Cela seul peut donner sens à ta vie ».
Triple articulation donc. Verticalité de la filiation, horizontalité des liens sociétaux, ouverture vers le haut. Sans doute ce que d’aucuns appellent la dimension spirituelle, ou transpersonnelle. La seule peut-être qui puisse apporter quelque apaisement à ce monde de souffrance.
III
A voir tant d’édifices majestueux, de cathédrales sublimes, de cloîtres délicats et de monastères laissés par le christianisme on a quelque mal à comprendre la radicale dégénérescence de cette doctrine de salut. Comment donc ! Des milliers, des millions de personnes ont payé de leurs deniers, de leurs travaux, de leur sueur, et parfois de leur vie pour édifier des monuments quasi éternels, et qui ne seraient que l’expression d’un délire collectif, d’une crédulité imbécile, d’une espérance vaine ? Les lieux de prière sont délaissés par les fidèles, seule résonne parmi les voûtes le murmure obstiné de quelques vieilles bigotes, et plus souvent encore le bavardage indécent de touristes en mal de sensations. Il y a je ne sais quelle mélancolie à hanter de tels lieux déshabités par l’esprit qui dans le silence disert d’un faux recueillement ne révèlent plus que la majesté désuète des ruines. Il en est des églises comme des vieux châteaux, sauf qu’ici on se croit tenu encore à une comédie de respect et de silence. Mais tout cela sent le rance. Tout cela est moribond, que dis-je, putréfié !
Impermanence, vanité de nos conceptions, de nos espoirs et de nos résolutions ! Jadis on brûlait les malheureux qui avaient la faiblesse de ne pouvoir adhérer totalement aux dogmes sacrés. Aujourd’hui le plus sinistre philistin se promène impunément dans le transept, et jusque dans le chœur, offensant sans vergogne la mémoire de tous ceux qui élevaient vers la voûte céleste la cantate de leurs espérances.
Je ne puis me défaire de cette impression pénible de saccage et de monumentale erreur. Car si ces augustes reliques ont perdu toute signification, elles n’en conservent pas moins une forme de dignité supérieure, qui engage le respect. Il y a trop de beauté et de sublime dans ces œuvres pour que l’on puisse les traiter comme on le fait aujourd’hui. Je respecte infiniment ces vestiges, alors même que je m’étonne qu’on ait pu porter la moindre créance aux fabulations du christianisme. Et pourtant, n’y ai-je pas cru moi- même dans mon enfance ? Je me souvient encore d’avoir interminablement contemplé les nuages qui formaient les arabesques les plus baroques, les fresques les plus monumentales. Elles apparaissaient, et se défaisaient lentement, insensiblement, s’étiraient, se décomposaient et se recomposaient, sans cesser de figurer d’admirables tableaux mystiques. Et parfois il me semblait que le ciel se déchirait. Entre deux grosses masses nuageuses qui s’écartaient comme les eaux de la mer rouge, apparaissait le visage du père céleste, sa grande barbe, ses longs habits de couleurs, et ses bras se tendaient vers moi, et dans un grand mouvement d’amour mon âme s’élevait jusqu’à lui. Je le sentais qui me prenait sur son cœur, et je manquais de défaillir d’allégresse. Le Père était revenu, il m’appelait à lui, il me reconnaissait, il m’accueillait, je le retrouvais enfin ! Et puis l’illusion se défaisait, et je me retrouvais bien seul, couché dans l’herbe de mon jardin, rivé au sol, abandonné. Je ne puis contempler certaines fresques de Giotto sans retrouver cette émotion ancienne, toujours vivace, et marquée à jamais du sceau de la déception.
Il y a bien longtemps que j’ai perdu toute foi, et toute espérance. Les rites religieux me sont rapidement apparus n’être que pitrerie. Pour effacer mes péchés il me suffisait de passer à confesse ! Mais ce qui m’est resté c’est un vif sentiment de crainte, car on a beau raisonner, les terreurs enfantines sont à peu près ineffaçables. Le chrétien vit dans la hantise de mourir en état de péché mortel, ce qui le condamne à l’enfer éternel. Pensez donc ! L’enfer éternel ! Le supplice sans fin des damnés livrés aux exactions sadiques des démons ! Pinces à dépecer, barres de fer, tenailles et autres joyeusetés ! De quoi trembler d’effroi au milieu de la nuit, à se demander où est la faute, et si Dieu aura pitié de nous ! Quel esprit pervers a pu inventer une telle panoplie d’horreurs pour inspirer la crainte de Dieu et l’amour de la vertu ! L’autre jour, contemplant les fresques de la cathédrale d’Albi, je fus frappé d’une soudaine intuition. A la droite du Père, les élus, heureux, chastes et beaux. A sa gauche, les damnés, les lubriques, les avaricieux, les mécréants, les orgueilleux, les paresseux, les impies, - tous parqués dans un enclos comme des bestiaux pour l’abattoir, réduits à la plus infamante nudité, honteux, désespérément honteux et miséreux sous le regard pervers des fidèles, à faire pleurer de pitié ! Les bons d’un côté, les mauvais de l’autre. Entre les deux, la croix et la mortelle blessure du Christ. Excusez moi, mais à cet instant précis j’ai vu les abominations d’Auschwitz, les humains réduits à de pitoyables loques charnelles, et cette monstrueuse nudité qui signe le dernier degré de l’avilissement. Ainsi donc, dans l’Occident chrétien, et bien avant Hitler, et sous le parrainage de Dieu et de la Sainte Eglise, on avait déjà célébré les noces de la foi et de l’abomination ! Et je repensais inévitablement à ces malheureux soupçonnés de catharisme qui s’étaient ingénument réfugiés dans la cathédrale de Béziers, et qui ont été exterminés jusqu’au dernier, hommes, femmes et enfants, au nom du Christ : «Dieu reconnaîtra les siens» !
La terreur est-elle mère de vertu et de miséricorde ? Hélas, parmi nous se lèvent aujourd’hui d’autres fanatiques assoiffés de sang et qui ne reculeront devant rien pour asseoir leur funeste règne. La peste est de tous les temps, mais la sagesse aussi.
Je veux croire que l’idée la plus haute du christianisme ait été la conception de l’Esprit Saint. Il y a dans l’idée de la trinité quelque chose d’irrecevable, et qui me choque. Enlevez le père et le fils, il reste l’esprit. S’il est quelque chose de divin dans le monde, c’est l’esprit. Tout le este est idolâtrie et fétichisme. A voir l’autre jour, sur le portique de la cathédrale de Strasbourg, la statue de la Vierge tenant l’enfant Jésus dans ses bras, j’ai été pris d’un haut-le-corps. La mère, toujours la mère, et l’inévitable moutard, repu et béat ! Quel rapport avec l’Esprit ? L’esprit n’a ni forme, ni contour. Je saluerai éventuellement une religion de l’esprit – et encore, de quel esprit parle t-on ? - mais une religion des mères et des fils, non merci ! Sur les icônes byzantines l’esprit est symbolisé par un oiseau dans le coin droit supérieur du tableau, et parfois, tout simplement par des lettres énigmatiques. Ce tour d’esprit me plaît, pardonnez moi le jeu de mot. L’esprit c’est la lettre, et ce que la lettre charrie de charge signifiante. Epurons nos représentations ! Dégageons-nous de l’imaginaire pour mieux saisir le sens. Le christianisme a échoué parce qu’il s’est complu dans les images et dans une forme ambiguë de diabolisation corporelle. C’est le lot, plus ou moins, de toute religion. Aussi faut-il laisser derrière soi toute religion, et sacrée et profane. L’esprit doit nous élever dans la vaste et authentique humanité sans nous couper pour autant de nos enracinements biologiques. Il doit nous donner une éthique universelle, par delà tous les régionalismes et particularismes. La religion a divisé les hommes. Il faut travailler à les rassembler.
IV
Remplacez l’esprit saint par l’esprit de liberté, et je serai satisfait. Laissez tomber tous les dogmes, tous les rites, toutes les fabulations et tenez-vous en à la raison. Quant à la morale tout le monde voit bien en quoi elle consiste, qu’elle soit religieuse ou profane. On peut s’en tenir bravement aux interdits fondamentaux : l’inceste, la violence, l’exploitation d’autrui, le vol, le mensonge dans l’intention de nuire, le comportement suicidaire. Là dessus existe un accord de toutes les traditions, qu’il n’y a pas lieu de remettre en cause. Par contre tout commandement ou interdiction supplémentaire suppose des justifications exceptionnelles, pour situations exceptionnelles. Je pense qu’il est dangereux de multiplier et d’intensifier les préceptes moraux.. Trop de morale tue la morale. Notre droit, pour n’être pas parfait, donne pour l’essentiel une directive suffisante et juste à la conduite des hommes. Inutile de vouloir changer les hommes en saints apôtres, vous n’engendrerez que des monstres pervers.
Voilà pour les acquis transmissibles et indiscutables. Il faut d’abord socialiser et moraliser, mais sans excès, les jeunes âmes, et les rendre aptes à la vie de relation. Mais la vertu n’est pas une fin en soi, et encore moins une condition de salut, du moins si vous pensez avec moi que le salut n’est qu’une vaine espérance. Pour nous autres, pyrrhoniens et matérialistes, il n’est qu’une seule vie et un seul univers, et nulle perspective d’échappée hors des murailles du monde. Une vie sans espérance est plus difficile, mais plus digne aussi, et plus libre, qu’une vie tracée par les illusions.
L’essentiel est de transmettre l’esprit de curiosité, d’ouverture intellectuelle, de liberté éthique et de responsabilité planétaire. Pour cela aucune adhésion à quelque dogme ou idéologie n’est requise, bien au contraire. Et si je peux m’inspirer de telle philosophie, voire de telle tradition mystique, ce n’est pas pour m’inféoder à une pensée hétéronome, mais pour nourrir mon esprit critique, fortifier mes connaissances, affiner mon jugement, expérimenter d’autres possibilités de vie et mieux me trouver moi même dans ce dialogue perpétuel avec les sages et les poètes de tous les temps, comme je le fais avec mes contemporains.
Montaigne déclarait qu’il n’était pas philosophe. Admettons. Mais si lui ne possédait pas l’esprit philosophique, et au plus juste degré, qui donc pourrait s’en prévaloir dans la cohorte universelle des penseurs ?
V
Je ne fais plus que de mauvais rêves. Loin de nourrir ma pensée et de stimuler mon énergie, ils m’accablent. J’en viens à ne plus dormir pour éviter de rêver. Mes nuits se font longues et pesantes, entrecoupées d’interminables séquences de veille pendant lesquelles j’essaie en vain de me souvenir de mes délires nocturnes. Il n’en reste que la pesanteur muette, et le sentiment pénible d’une histoire impénétrable, sans cesse répétée. Je sais qu’il s’agit toujours de tableaux d’enfance, de scènes d’angoisse, de vieilles terreurs mal oubliées. Toute une préhistoire d’horreur se lève obscurément et envahit le champ du monde. C’est accablant, et d’autant plus que ces scènes ne se donnent qu’à demi, fugitives, évanescentes comme les ombres. La porte de l’Hadès s’est entrouverte et laisse remonter de pénibles remugles. Je suis le spectateur hagard d’une mémoire qui est tout à la fois inconnue, et mienne.
Je me suis rapidement senti dépassé par cette armée des ombres, envahi en plein jour par de singulières sollicitations de désir, parfaitement absurdes et irréalisables. J’aurais pu croire que j’étais animé d’un retour de flamme, une espèce d’ivresse dionysiaque, une flambée tardive de libido juvénile. Mais je me connais assez pour savoir que ce n’était là qu’imagination, agitation débridée, fantasme séducteur, et impuissance. Mais toutes ces représentations ne laissaient pas de me perturber, comme un pubère tenaillé de pulsions incontrôlables. D’autant qu’aucun objet de désir ne parvenait à se constituer comme tel qui aurait pu donner un sens et une direction à tout cet énervement. Agitation sans objet, pulsions informes, fantasmes sans désir. Du jour au lendemain tout s’est arrêté. Je me retrouve inerte comme devant.
Dans le même temps commençait la série des rêves d’angoisse et de châtiment.
Pendant deux ans j’ai fait toutes les nuits un seul et même rêve, avec d’innombrables variantes. Je devais me rendre au lycée pour faire cours. J’arrivais en retard. Les élèves étaient affalés dans le corridor, toute leur conduite signifiait un refus de se lever pour entrer en salle. J’étais obligé de crier. Puis je m’apercevais que j’avais oublié mes notes et qu’il faudrait improviser. Puis que je m’étais trompé de classe et que je connaissais pas bien le programme. Ou encore que je devais faire cours de latin et que je n’avais pas de manuel. Pour gagner du temps je décide de faire l’appel. Bien entendu le cahier de présence a été égaré. Je veux commencer enfin, mais j’ai une extinction de voix. Et voilà que survient l’inspecteur flanqué du proviseur et du proviseur adjoint. Les élèves refusent d’écouter et chahutent. Je m’énerve, et la classe vire au tripot. Et ainsi de suite, nuit après nuit, intarissablement.
Maintenant une nouvelle couche d’angoisse absorbe et oblitère mon jugement. Des scènes plus anciennes, préhistoriques, très enfouies et très obscures remontent à la surface. Leur tonalité est franchement macabre, à croire, - ce qui est faux -, que mon enfance n’a été qu’une suite ininterrompue de traumatismes. Séduction par un adulte, menaces de mutilation sexuelle, rêves d’émasculation, de tortures et de tourments, vision horrifique d’un adulte persécuteur, affliction, terreur et culpabilité, tout un enfer dantesque de damnation éternelle. Comment se laisser aller à dormir quand chaque nuit vous faites l’expérience du jugement dernier : dies irae dies illa !
Cette nuit j’ai eu droit à un gratin onirique plus épicé que d’habitude. Je cherchais à dissimuler un faisceau de tiges de fer qui, pour quelque raison impénétrable, démontrait à l’évidence mon affiliation à l’idéologie nazie. Je courais en tout sens, mon butin sous le bras, poursuivi par une cohorte de policiers en civil, franchissais des portes de fer, glissais dans des escaliers ténébreux, escaladais des murs abrupts, et je savais très bien qu’ils savaient, et eux savaient que je savais, et moi je ne faisais rien qui eût efficacement dissimulé mon secret, ce misérable secret de polichinelle dont je désirais sans doute me délivrer. J’étais un nazi, et cela se savait, et toutes mes ruses seraient inutiles, et bientôt je serais soulagé de mon poids, à la manière du suspect qui enfin avoue son crime.
Ce matin je me souvins d’une lecture que j’avais faite hier au soir et d’un montage photographique. On y voyait la sœur de Nietzsche remettre au Führer la canne de son frère, avec toutes les marques de l’allégeance inconditionnelle. Ainsi donc c’était établi : Nietzsche était le penseur officiel du Troisième Reich. Et moi, le fils au nom allemand, le fils de son père allemand, j’étais nécessairement un nazi ! Et rien au monde ne pourrait effacer cette tare originelle, gommer le signe de l’infamie, puisque ce nom hérité était forcément le mien. Bon an mal an je suis le fils de mon père, et de nul autre et cela demande, ordonne, exige, une reconnaissance officielle, un acte de filiation inconditionnelle.
Je sais parfaitement que mon père n’avait rien d’un nazi, que c’était un troufion expédié au front sans autre forme de procès, un honnête homme, bon gendre et bon mari, menuisier de son état, et désireux de vivre en paix avec sa femme et son fils dans le beau pays d’Alsace. Tous les hommes ne rêvent pas de manger du Fritz ou du Jean-foutre. Et l’Alsace était mieux placée que n’importe quelle province pour savoir le prix de la guerre franco-allemande. Le couple formé par mon père et ma mère aurait pu, en d’autres temps, symboliser avec éclat la réconciliation des frères ennemis. Il fallut qu’il ne représente pour moi que l’indépassable déchirure de la honte.
Comment faire ? Opérer une dénégation, à la manière de Judas : « Non je n’ai rien à voir avec cet homme-là ! Je ne l’ai jamais vu ». Ce dernier point, malheureusement est vrai : mon père est mort à la guerre avant ma naissance. Mais pour autant, n’ai-je rien à voir avec lui ? Son nom est gravé dans ma chair, quoi que j’en aie, et cette marque ne s’effacera jamais. Mais pourquoi une marque ? Marque de quoi ? Quelle est donc cette infamie dont j’aurais à rougir pour l’éternité ? Quelle est cette faute dont je paie le prix exorbitant et insolvable ? Fils de l’ennemi, fils du tyran, fils du Diable ! Mais au prix de quelle fatale confusion ? Je ne puis renier ni le nom ni l’origine, mais je puis laver la plaie, laver la mémoire, rétablir la vérité. Je n’ai pas à porter la malédiction d’une histoire qui me dépasse de mille manières et qui ne me concerne pas. Jusqu’où faut-il donc étendre la responsabilité, et pourquoi pas Auschwitz et le Struthof ? Quelque chose pleure en moi et qui ne cessera sans doute jamais de pleurer. Au moins saluons les morts, marquons le sol d’une croix de pierre et essayons de transmettre autre chose à nos enfants. Que la malédiction s’éteigne avec moi et ma génération ! Puissions-nous entonner un hymne à la joie qui demeure !
VI
Vom Vater hab’ ich die Statur
Des Lebens ernstes Führen
Von Mütterchen die Frohnatur
Die Lust zu fabulieren „
J’ai de mon père la stature, la conduite sérieuse de la vie...“C’est déjà beaucoup, mon cher Goethe, pour faire un honnête homme et un homme de bien. Mais plus encore voici l’héritage maternel : la « bonne nature », la bonne disposition, l’art de prendre les choses de manière positive, l’ « euthymie démocritéenne », et « le plaisir de fabuler », quoi de plus essentiel pour un futur poète ? Avant même que les fées ne viennent bénir le berceau, les parents avaient déjà donné au jeune Wolfgang de quoi se sustenter et fleurir dans l’existence.
Quant à moi, si j’ai hérité de bonnes dispositions intellectuelles, de facultés physiques moyennes et d’un caractère fort malléable, j’ai reçu aussi je ne sais quelle disposition sombre et mélancolique qui très tôt s’est vue renforcée par les circonstances familiales. Je ne dis pas cela pour me plaindre et gémir. Simplement c’est un fait, et il faut faire avec, comme on dit de nos jours. Il me manque précisément « la bonne nature », ou ce que Schopenhauer enviait aux bienheureux de cette terre, la jovialité, la gaieté, la bonne humeur innée d’un tempérament fort et joyeux. Je me suis reconnu précocement parmi ces « atrabiliaires » que le bon Arthur plaçait parmi les siens. Affinité d’humeur, affinité de sensibilité, affinité philosophique. L’idéal goethéen, que je vénère fort, est décidément au dessus de mes moyens.
Tout est par terre : tuiles, poutres, portes, fenêtres, briques, panneaux de bois, poinçons, chevilles, cave et grenier. Admirable chaos. Rien qui ressemble à rien. Dispersion maximale. Eparpillement. Géométrie variable. L’heure est au tri. Voici des pièces à garder, et là des détritus, des amoncellements hétéroclites, de sinistres colifichets bons pour la déchetterie. Soyons durs. Jetons tout ce qui est usé, obsolète, poussiéreux, encombrant. Place nette. Table rase. Ne garder que ce qui peut entrer dans une nouvelle logique, prêter forme et force au nouveau projet de vivre.
Le sujet est un pont entre le passé et l’avenir, les ancêtres et les nouvelles générations. Quelque chose demeure et se transmet. Quelque chose se fane et meurt. On ne peut compter sur soi seul. Le sujet, qui vit pour lui-même, est vécu par ses parents et ses enfants. Nous ne sommes que passage et relais. Du moins soyons-le intelligemment en jardinant selon les saisons, sarclant de ci, plantant de là, et toujours attentifs aux jeunes pousses, bienveillants et avisés, sans pitié pour les pucerons, au demeurant confiants sans naïveté, courageux sans forfanterie. Pour le reste il faut s’en remettre aux dieux, ces figures anthropomorphes du hasard.
Chapitre VIII METAPHILOSOPHIE ds Philo du Borderline
CHAPITRE HUIT METAPHILOSOPHIE
CHAPITRE HUIT
METAPHILOSOPHIE
I
Le point zéro
Je voudrais, après Pyrrhon, Enésidème et Montaigne, reprendre le flambeau de la véritable philosophie, la métaphilosophie en acte. Ce que j’appellerai ici de ce nom n’est pas la continuation de l’activité spécifique se réclamant de la philosophie, qui n’est autre chose, dans la plupart des cas, qu’une forme sophistiquée d’idéologie ou de religion recyclée. Par métaphilosophie j’entends une activité résolument révolutionnaire, aussi éloignée de l’une comme de l’autre de ces deux contrefaçons.
La radicalité de la position de Pyrrhon tient dans son refus sans concession de la valeur du langage. Le langage ne dit pas l’être. L’être nous est inconnu et inconnaissable. Là dessus Montaigne a été parfaitement clair : « Nous n’avons aucune communication à l’être » écrit-il, ce qui résume tout. Dès lors il est inutile de se mettre en recherche d’un quelconque savoir, qui ne sera jamais rien de plus qu’une opinion opposable à toute autre, et tout autant incertaine et infondée. La science est impossible, entendons la connaissance de l’être absolu, ce qui n’enlève rien à la valeur relative des savoirs partiels, opératoires en leur genre, mais dépourvus également de toute validité universelle. Nous parlons, mais en toute rigueur nous ne savons pas ce que nous disons, tout contenu étant irrémédiablement suspendu par le doute initial. Nos paroles ne sont que vent, enflure et ordure, et encore est-ce là trop dire, puisque je ne sais nullement ce qu’est l’enflure et l’ordure, n’en déplaise à Pascal qui sur ce point mésestime le sens véritable du pyrrhonisme. Nous parlons et nous ne disons rien, rien de substantiel puisqu’il ne saurait y avoir de substance énonçable dans le langage. Ce rien que nous disons ne concerne que les hommes, leur commerce inévitable et n’ a nulle portée quant à la réalité des choses. Dès lors il y a lieu de suspendre le jugement, mieux encore, de le récuser a priori, de le détruire purement et simplement : ne rien affirmer, ne rien nier. Ne se faire opinion de rien, ni moins ni plus, ni inférieur, ni supérieur, ni égal, ni inégal, ni les deux ensemble, ni aucun des deux. Disqualification sans reste. Parlons puisque nous ne pouvons faire autrement, mais sachons au moins que parlant nous ne disons rien. Notre parole épousera le caprice du vent, la versatilité des apparences, comme nous faisons tous les jours en parlant de politique, de bien et de mal, de juste et d’injuste, pitoyables opinions sans contenu, sans fondement, sans raisons, mais destinées à nous entretenir les uns les autres, et à poursuivre ce jeu un peu ridicule qu’on appelle la vie sociale.
Je me suis efforcé de déconstruire toutes mes représentations philosophiques, et je crois en toute innocence y être assez bien parvenu. J’ai fini par reconnaître la caducité de toute doctrine, de tout dogme, de toute position affirmative et négative. Pratiquer Pyrrhon c’est consentir à un ravage intellectuel décisif, au terme duquel il ne subsiste exactement rien. Dès lors il devient impensable d’être kantien, épicurien ou cartésien ou tout ce qu’on voudra. Le feu a tout consumé, y compris la position dite pyrrhonienne. Car de cela aussi il faut se délivrer, sous peine de devenir un sous-produit d’exportation, inutile et redondant. Toute appellation devient une injure. Si vous me traitez de pyrrhonien je vous démontrerai le contraire. Si vous dites que je n’entends rien à Pyrrhon je vous démontrerai le contraire. Quelque position que vous soutiendrez je vous démontrerai le contraire. Il ne faut s’attacher à rien, faire le vide et vivre de vide. La parole est de trop. In-différence et aphasie, fût-elle une in-différence militante, une aphasie combattive. Pyrrhon parlait beaucoup, du moins savait-il qu’il ne disait rien.
J’appellerai point zéro ce degré d’extrême dépouillement où se défont toutes les interprétations. Point zéro de la pensée, qui n’est pas une absence de pensée, mais la marque sensible, au fer chaud, de sa redoutable efficacité. Pensée qui pulvérise. Moment suprême de la liberté. Tout ce que j’ai cru est mort. Tout ce que j’ai espéré, redouté a volé en éclats. Pensée souveraine du rien. Abolition radicale. Viduité philosophique.
Nous tenons là une première définition de la métaphilosophie : c’est cette activité sans concession qui défait tout savoir, toute prétention à la vérité, désarticule toute parole dogmatique pour réduire à zéro la crédulité et l’illusion de savoir. Socrate à la millième puissance. Humilité et fierté du penseur : il se mesure sans arme à l’indicible et en reçoit une marque définitive.
Deuxième point : la non-philosophie se reconnaît à son refus obstiné d’énoncer quoi que ce soit comme étant ceci ou cela, à son mépris invétéré de la définition et du concept. Toute la tradition est ici renversée. Le réel, l’indéfinissable, l’incertain, l’indicible, le jeu des phénomènes, la vanité du dire : tous ces mots disent sans dire. Pyrrhon enseignait ses poulets et ses gorets, les désignant volontiers comme d’authentiques philosophes, autant que les penseurs patentés de la Grèce. Que redire à cela ? Le chien aussi a la nature de Bouddha, et l’âne qu’on méprise, et le cheval qu’on fouette. Aussi Nietzsche fit-il bien de s’en prendre à ce cocher qui malmenait un pauvre cheval dans les rues de Turin. Le plus fou n’est jamais celui que l’on pense.
II
Ce qui caractérise essentiellement l’idéologie c’est la croyance au sens, la volonté de sens, le principe de finalité étendu à toutes les sphères de l’existence. De ce point de vue il n’y a pas de différence notable entre les religions sacrées et profanes, entre la superstition et l’idéologie politique. Le dieu de l’Histoire ou du Progrès a simplement remplacé le dieu des vieilles conceptions judéo-chrétiennes, et il n’est pas sûr qu’on ait gagné au change. Traquez l’idole, traquez la croyance, traquez la foi sous toutes ses formes, dans le dernier pli de la méconnaissance, dans le dernier recoin de l’inconscient, et ainsi vous ferez œuvre de vraie philosophie.
La vraie philosophie, celle que nous appelons ici métaphilosophie est nécessairement tragique. Elle s’édifie sur l’évidence du réel en tel que tel, délesté de toute conception finaliste ou anthropocentrique. A mort le principe d’anthropie. Nous ne pensons pas que l’univers ait été créé, et surtout pas en vue d’une fin, ce qui nous ramènerait inexorablement à l’homme comme finalité ultime de la création, et donc à un dieu créateur, désirant, oeuvrant selon la logique passionnelle des hommes. Là dessus Spinoza a tout dit. En fait il n’y a que deux positions possibles : ou Dieu, donc la foi, l’idéologie déclarée ou rampante, la religion du sens et l’aliénation à des fins extérieures. Ou le Hasard, non comme nouvelle divinité de l’impensable, mais comme anti-concept, notion indépassable de la non-connaissance, de la non-maîtrise, et finalement de l’in-différence ((Pyrrhon).
Les penseurs tragiques sont les témoins de la vérité de l’indifférence. Hasard est père des choses, hasard est la somme des choses. Ou pour le dire autrement, et avec Freud, « tout est hasard dans la vie des hommes ». Démocrite, et sa redoutable vision du tourbillon cosmique est forcément l’initiateur de la pensée tragique.
La pensée tragique tient toute entière dans un paradoxe : du réel il n’y a rien à dire : il est ce qu’il est, ou plutôt, il s’épuise tout entier dans la combinatoire infinie des phénomènes, des processus, des relations, donc « des choses », selon le sens que nous donnons à ce mot, le plus neutre, le moins signifiant possible, aussi insignifiant que le hasard lui-même, dont il n’est que la face visible. « Il y a du réel, il y a des choses » telle est le dernier mot de notre savoir. Rien en deçà, rien au delà, rien devant, et rien derrière les apparences. Le réel c’est la somme tourbillonnante des apparences, ou des choses, comme on voudra. Relativité indépassable. Pas de point de vue fixe. Pas de perspective unique, mais une multitude de points de vue, tous mobiles et changeants, tous relatifs au regard de celui qui regarde. In-différence donc, et relativité, et in-signifiance. Et dans ce réel tel qu’il tel, pourtant, le penseur tragique affirme la noblesse de la singularité, la valeur sans valeur du projet singulier de toute chose existante. Dans ce monde je ne suis à peu près rien, rien de plus qu’une chose parmi des milliards de milliards, sans fondement ni légitimation autre que toute autre, mais cette singularité j’entends l’affirmer jusque dans le détail de ma vie quotidienne. Tel est le paradoxe tragique : ce rien que je suis s’affirme du rien lui-même. La tentation du nihilisme se dépasse dans la juste compréhension de la vacuité, qui n’est ni être ni non-être, mais pure et gratuite création selon l’ordre du Tout. Et de ce point de vue je suis aussi légitime et nécessaire qu’un ouragan, qu’un continent ou qu’un massif de fleurs : je nais, je vis, je meurs. Tout ce que je suis s’épuise dans l’affirmation de ma singularité.
Tout au plus pourrait-on distinguer deux sortes d’éthiques. Si toutes se valent absolument dans l’insignifiance métaphysique, le mécréant et le méchant valant le juste et le sage, comme l’ortie vaut la plus belle rose, l’une se distinguera par l’incapacité à assumer cette position tragique : fuite dans l’idéologie, naufrage religieux, ou chute dans le nihilisme. Et l’autre, sans davantage de fondement ni de valeur, choisira l’affirmation tragique. Qui pourrait en décider si ce n’est le sujet lui-même, et sans référent, et sans justification. Question de tempérament, d’idiosyncrasie, de tripes et d’instinct. Le blaireau ne sera jamais un lion.
Singularités !
III
Mais alors qu’en est-il de la réalité ? Ce qu’on appelle ainsi est une convention, une pure convention sociale. Démocrite : « convention que le doux, convention que l’amer, convention que le juste, convention que l’injuste ». Tout est convention, ce qu’il faut entendre de la façon suivante. Toute « chose», une fois nommée et nomenclaturée, devient un objet, un concept dont la nature et l’usage sont définis par le langage et le social. Toute notre réalité est de la sorte balisée et banalisée. Le réel est passé aux oubliettes. Nous avons une force quasi invincible pour évincer les choses, et quand le réel fait retour nous sommes abasourdis. Flagrant délit de croyance. Un moment de stupeur et de lucidité, puis la valse reprend, et nous tournons à nouveau dans notre cercle d’illusions. Le penseur tragique est celui qui se propose d’élargir ces zones de turbulences, d’approfondir les instants de « clarté mystique », et progressivement d’y habiter le plus possible. En quoi il se comporte exactement à l’envers de la normalité. Disons qu’il est ce fou qui marche en plein jour une lanterne allumée à la main.
Il en résulte que la normalité et la réalité ne sauraient être des référents valables. Le sage démocritéen se rit des hommes, de leurs jeux débiles et de leurs usages. A-t-il mieux à proposer ? Ce n’est pas sûr. Tout se vaut. Au moins ne se prend-il pas au sérieux, au moins rira-t-il de soi tout autant que des autres, sachant pertinemment la non-valeur de toutes choses.
Aussi n’oppose-t-il pas une éthique à une autre éthique, une sagesse à la vulgarité, un code d’honneur à un autre, les sachant identiques quant au fond, mais il se contentera de tourner tout cela en dérision. Démocrite rit de tout, et des hommes, et des animaux, et des dieux, et de lui-même. Il a parfaitement mesuré la viduité de la pensée. Mais pour autant il ne restera pas planté sous un figuier. Il découvre que la joie vaut mieux que l’affliction, non d’une valeur substantielle ou conventionnelle, comme le croient les autres, mais que dans l’in-différence universelle il ne faut s’attacher à rien, et que ce faisant, on découvre, comme par hasard, une forme nouvelle, plus libre, plus dégagée, plus créative de l’existence. Et pourquoi, je vous prie, se refuser ce plaisir ? Eh bien rions, et philosophons de bon cœur, convaincus sans retour possible de la vacuité universelle, et du plaisir infini de s’ébattre dans la vacuité.
Que les autres continuent à croire à la réalité et à la normalité. Ces termes ont perdu tout crédit. D’où le rire. Que je puisse vivre d’une tout autre manière, selon les lois de ma nature singulière, et je ris de plus belle. Redoublement tragique : du rire même on peut rire, et de bon cœur !
IV
La métaphilosophie ne propose aucun contenu doctrinal, aucun savoir, aucune recette de comportement ou de gouvernement, épuisant son énergie dans l’affirmation pure et dure d’un choix existentiel, celui de la liberté, et d’une posture métaphysique indéracinable : l’in-différence. C’est de l’opposition irréductible de ces deux positions que résulte le tragique, ou plutôt c’est en elle qu’il atteint sa puissance maximale d’affirmation. Il n’y a nulle part de valeur, ni transcendante ni immanente. Ni sens ni finalité dans l’univers, au moins pour ce qui en est de nous, les hommes. Mais le sujet, qui n’est métaphysiquement qu’une chose, s’exhibe et s’affirme de la vacuité indépassable de son apparence singulière, qui est sa vérité ultime. Paradoxe tragique.
C’est dans la position pyrrhonienne que cet héroïsme trouve sa première et dernière expression. La première parce que, pour la première fois, se dit, en Occident du moins, cette conviction qu’aucun savoir ne vaut absolument puisqu’il ne peut y avoir de point de vue absolu – qui suppose toujours une divinité à laquelle on s’identifie pour juger des choses, à la manière d’un Balzac qui connaît tout de ses héros et distribue leur destinée selon le caprice du prince – et de la sorte la relativité est toute entière dans Pyrrhon. Position dernière, parce qu’elle est indépassable une fois qu’on l’adopte, qu’il n’est plus possible de revenir à un centrisme philosophique quelconque, et que tout effort se réduit à l’exposition de cette vérité irréductible, et finalement au silence : aphasie pyrrhonienne.
On demandera quel est l’intérêt d’une philosophie qui n’a rien à dire, rien à enseigner, rien à proposer et qui se complaît dans le silence hautain et définitif de la contemplation. La question vaut pour toute mystique, et pour moi Pyrrhon est un mystique profane, dont l’intérêt essentiel est de nous proposer une voie désengagée de tout dogme religieux, une mystique absolument pure, sans rituels, sans prières, sans offrandes, sans école ni pensionnat, sans maître et sans disciple, sans dogme et sans jugement, sans ciel et sans enfer. Je veux bien me tromper sur le plan historique, mais je considère à tort ou à raison que Pyrrhon réalise complètement la révolution bouddhique, et la mène aux extrêmes conséquences. Là où Bouddha reste, peut être malgré lui, un héritier de la tradition hindoue ( croyance au karma, à la réincarnation, souci d’un salut au-delà des cycles de la vie et de la mort) en fondant une communauté de moines mendiants et en délivrant un enseignement quasi sacré, Pyrrhon ne saurait être taxé de fondateur de religion, de maître, d’enseignant, de législateur ou de prophète. Il n’écrit rien, ne fonde rien, et sa philosophie se réduit en dernière instance à la plus pure non-philosophie que l’on puisse imaginer. Dites moi quelle est la pensée de Pyrrhon ? Quelle est sa doctrine ? Sa morale ? Sa métaphysique ? Ses idées politiques ? Vous ne trouverez rien. Pyrrhon est le Maigret de la tradition philosophique. Comme le célèbre commissaire de Simenon il pourrait répondre à qui le somme de livrer sa pensée : « Je ne pense pas ».
Mais alors, pourquoi s’intéresser à Pyrrhon ? Il est le seul, ou presque, à proposer une éthique radicale de la liberté fondée sur une métaphysique de l’in-différence. Et sans basculer jamais dans le nihilisme, qui est, faut-il le rappeler, notre maladie moderne par excellence. Le nihilisme jette l’enfant avec l’eau du bain. Il ne reste rien, tout se dévaste dans le néant universel. Mais d’où le nihiliste tient-il qu’il n’y a rien ? N’est-ce pas trop affirmer encore ? Pyrrhon ne dit pas qu’il n’y a rien. Il dit que nous ne pouvons pas en juger, rejoignant en ceci Bouddha qui estimait que la position nihiliste était pire qu’un naïf éternalisme. Le nihilisme affirme ce qu’il ne sait pas. Il croit encore au savoir, s’entêtant dans sa déception et son ressentiment. Ni Bouddha ni Pyrrhon n’expriment le moindre ressentiment. Ils prennent la mesure de notre ignorance, de nos espoirs déçus, de nos illusions et recommandent de nous détourner des questions inessentielles. C’est l’expérience qui nous enseigne que nous n’avons « aucune communication à l’être ». Ni au non-être, d’ailleurs. Nous en sommes réduits aux apparences, apparences de rien et qui font le tout.
Une telle posture condamne le découragement. Vous êtes découragé tant que vous pensez qu’une solution existe, que vous la trouverez un jour, peut-être, mais que pour le moment vous ne voyez pas où ni comment chercher. Le découragement est l’envers de l’espoir, et son affirmation paradoxale. C’est donc de l’idée même de solution qu’il faut se délivrer. D’où le commandement pyrrhonien : si tu veux être heureux, commence par renoncer à toute recherche, puisque toute recherche est vaine. Si tu fais le deuil de l’Etre et du Non-être, il te restera le vaste monde des apparences innocentes, la valse des atomes, le tourbillon infini des poussières célestes, la danse des humeurs et des images, le vertige de la volupté, et, plus que tout, l’immobile mobilité de la sagesse.
Pensée de la Délivrance. Et si difficile, si subtile. Bouddha longtemps hésita à la communiquer aux hommes. Et Pyrrhon, élevant ses gorets dans le jardin du temple d’Hadès, fonda, semble-t-il, une école sans disciples, une pensée sans langage, une vérité sans savoir, un salut sans divinité ni prières ni rituels, une métaphilosophie pour tous et pour toujours.
V
Mais laissons là nos jardins antiques. Revenons à nous-même, et tentons d’appliquer ces nobles principes, ou plutôt, laissons-les se développer librement dans la pratique de la vie quotidienne. Quel est présentement le problème qui me préoccupe ? C’est la volupté. Mais s’agit-il bien d’un problème, et en quoi est-ce éventuellement mon problème ? Je crains fort que ce soit le problème de l’Autre, de l’Autre en moi. Voyons tout cela de plus près.
La dépression se caractérise, entre autres choses, par une perte d’appétit, de goût, donc de plaisir. Anhédonie disent les psychiatres : absence de plaisir. Ou encore, anaphrodisie, ce qui est encore plus explicite : disparition de l’Aphrodite, du désir, de la volupté. Disparition de la libido, pour parler freudien. « Unlust » : ni désir ni plaisir. Un tel retrait de la libido est inconcevable à tout être normal qui sent dans sa chair les tiraillements voluptueux ou déplaisants de la pulsion sexuelle, et de jour et de nuit, avec des intensités variables certes, mais selon une relative constance de la tension. Ce qui est proprement inimaginable c’est qu’une telle tension puisse tendre vers le zéro absolu, laissant le sujet dans une espèce de mort-vivante, une non-vie qui est une caricature de la mort, et déjà son amer avant-goût. « Ce goût de cendre dans la bouche », comme je le dis dans un ancien poème. L’univers se dépeuple de tout objet attirant, se vide de tout intérêt, s’aplatit sur le morne bitume des jours tous identiques et invivables. C’est ce que j’ai analysé dans mon précédent ouvrage comme « chute de l’objet a ».
Depuis lors j’ai fait d’autres découvertes. La chute de l’objet a, au début du processus, affecte tel objet particulier, ou classe d’objets, par exemple le sein, ou le vagin, ou la musique, et entraîne progressivement dans sa chute toute la série des objets libidinaux. Après l’amour physique tombe le plaisir de voir ou de se voir, le plaisir du toucher, de l’entendre, et finalement tout plaisir de sentir, y compris de se sentir soi-même comme corps, ou comme organisme. Le monde entier sombre dans l’anhédonie, et bientôt il entraîne le sujet lui-même dans sa débâcle. Chute de l’objet, chute du sujet.
Et là commence le drame véritable. Le moi se vide de toute capacité d’investissement externe. Les forces du Moi font retour sur le moi lui-même, selon le mode sadique, et se livrent à une épouvantable démolition. Sous la pression d’une angoisse presque insoutenable le moi menace d’éclater, et pour se maintenir encore, s’accroche désespérément à quelque figure tutélaire supposée offrir un barrage à la violence des eaux. Anaclitisme : l’objet élu n’est pas un objet d’amour, mais une défense intrapsychique destinée à sauvegarder le peu d’énergie restante en saturant la béance. La décompensation dépressive est un naufrage narcissique. Robinson rampant sur le sable du rivage.
L’élément le plus spectaculaire de cet effondrement était pour moi formulable de la manière que voici : j’avais perdu la position objectale, génitale, maritale qui résulte normalement d’une bonne intégration de la structure oedipienne. Je n’étais plus un mari, ni un amant, ni un homme viril en face d’une femme génitalement désirable, plus encore, le désir génital m’avait irrémédiablement abandonné. Je ne sentais rien, je ne désirais rien, et surtout pas la relation sexuelle avec un quelconque partenaire. Je n’étais pas lassé de mon épouse en particulier, ou de l’habitude, ou de la répétition, j’étais dégoûté de l’amour en général, quels que pussent être les protagonistes, puisque la construction imaginaire et symbolique d’un objet total était impossible. Plus d’objet à aimer, plus de sujet unifié capable d’aimer. Tout partait en pisse de chat.
Plus encore. La disparition du vagin comme objet érotique entraîna la déqualification du pénis. Le pénis n’était plus un organe érotique de pénétration génitale. Bientôt il perdit tout statut narcissique, réduit à un lamentable appendice sans justification, une excroissance tératologique à la fois saugrenue et dérisoire. Personne n’a plus de sexe, ni homme, ni femme, ni enfant, ni chien, ni chat. Le sexe est une illusion, une chimère de fou déchaîné, une perversion hagarde et grand-guignolesque ! Et je retrouvais d’anciennes haines tenaces à l’encontre d’un dieu sadique qui promettait la joie du sexe et organisait derechef sa répression !
Point zero. Libido zero. Vide cosmique. Effondrement de l’idéal, désenchantement du monde, désolation et mort. Orphée erre sans fin dans l’ univers pétrifié des Ombres.
VI
Qu’est ce qu’un corps asexué ? Difficile à concevoir, surtout chez un adulte qui a traversé toutes les épreuves ordinaires de la vie, qui s’est marié, qui a conçu des enfants et dont rien dans la vie sexuelle ne semblait annoncer un tel effondrement. Il faut revenir à la toute petite enfance pour se faire une petite idée d’un événement aussi singulier. Et encore ! Car si aucune manifestation proprement sexuelle ne se repère à ce stade précoce cela ne nous dit rien sur le fonctionnement imaginaire de l’enfant qui, à en croire Mélanie Klein, est travaillé de fantasmes puissants et quasi incontrôlables. Peut-être en suis-je revenu à une forme de narcissisme primaire, avec une espèce d’indistinction du sujet et de l’objet, une fusion primitive, quasi psychotique, ou alors à une reviviscence du morcellement originaire du Moi, antérieur par hypothèse au stade du miroir. Voyage étrange aux pays des origines, dans un corps et un esprit d’adulte qui aurait perdu les repères et la structure normale de son être-au-monde.
Il faut bien préciser que la sainteté et l’abstinence sont aisées à qui n’a plus de désir. Cela ne prouve rien, sinon que le désir commande tout. Mais de quoi dépend le désir ? Si vous n’en sentez pas, rien ni personne ne peut vous en inspirer, fût-ce la plus belle fille du monde.
J’en étais là, et depuis de longs mois, quand j’observai une renaissance assez inquiétante de la libido. Je dis inquiétante, car ce que je vivais là n’avais pas grand chose à voir avec les émois d’un amoureux, d’un mari, ou d’un amant. La dimension génitale est totalement absente de mes excitations. Ce n’est pas un corps global, posé comme objet de désir incarné dans une personne humaine qui me tente ou me hante. La totalisation des objets dans un corps unifié et désirable en tant que tel me semble actuellement inaccessible, si bien que j’assiste médusé et impuissant à une prolifération incroyable d’objets partiels flottants, dansants, harponnants, qui me suivent partout et me persécutent. Le sexuel s’est comme disloqué et disséminé dans une variation infinie de fragments, de morceaux de chair effilochée, disséminés au hasard, jetés en pâture, et dont la somme ne constitue jamais un tout. Le schéma corporel se réduit à une croix de bois, une espèce d’épouvantail à moineaux, garni capricieusement de breloques, de chapeaux, de brindilles, de bijoux, carnaval grotesque et hétéroclite. Ici un sein à demi découvert, là une bouche qui attire les baisers, ici une nuque où flotte quelque mèche rebelle, là un pan de robe bleue fendue de chair rose, des fragments, des morceaux, des éclats, des entames, des trous, des échancrures, des brisures, des naissances, des crépuscules et des aurores de peau nacrée, et sur le tout un doux vertige de frou-frou et de tension charnelle, un parfum de je-ne-sais-quoi, une dérive lente et progressive qui chavire.
Et en même temps ces objets ont quelque chose de tranchant, d’offensif, comme des lames qui écorchent et entament, déchirant la peau fine de ma faible enveloppe, éraillant la chair, crissant à la surface, arrachant des soupirs ou des larmes. C’est que je me sens bien vulnérable, exposé sans parade, souffrant et gémissant au milieu des délices. Cette verroterie érotique a quelque chose d’affolant, et je suis le papillon ivre voletant autour de la flamme.
Dans ce désordre il y a de l’enfance et de l’adolescence. Du non-abouti, quelque chose de volatile, de léger, de capricieux, d’agaçant. D’être passé par le point zéro je ne saurais plus jamais revenir à l’état d’avant. Dans ce domaine, comme dans les autres, le couperet est passé, emportant toutes les normes et les valeurs d’usage. Rien ne justifie plus à mes yeux le primat traditionnel du génital, de l’œdipien, du global-objectal ainsi que les sacro-saintes représentations de l’amour hétérosexuel, du couple et de la famille. Dès lors d’autres valeurs, d’autres pratiques et d’autres investissements érotiques deviennent possibles.
Ni sainteté ni unidimensionnalité : mais le divers, l’hétérogène, le multiple, l’aventureux, le non-exploré, dispersion maximale, étalement des objets, miroitement infini de la surface !
VI
Avant de poursuivre il faut revenir sérieusement à la question du Moi. Freud donne des éclaircissements sur ce fameux moi, mais souvent de manière partielle et fragmentaire. A la suite d’auteurs contemporains je distinguerai soigneusement le Moi-réalité et le moi comme instance d’organisation psychosexuelle.
Le Moi-réalité est une fonction essentielle de la vie et de la conservation de la vie, responsable de l’image du monde soumise au principe de réalité, et qui doit normalement organiser mes relations avec autrui et les objets sur le mode d’une certaine rationalité sociale. Pas question de confondre un camion et une poubelle, il y va de ma survie même. Aussi considère-t-on une telle confusion par le terme général de délire, qui dénote une grave altération de la fonction de réalité, symptôme ordinaire de la structure psychotique. Il va de soi que la conservation et l’affinement du Moi-réalité reste une incontournable nécessité. De ce point de vue on ne saluera jamais suffisamment le travail d’élucidation de la science occidentale, puis universelle, pour l’appréhension rationnelle de la réalité.
On pourrait considérer que Pyrrhon, comme d’autres mystiques, est un beau spécimen de délirant lorsqu’il annonce tranquillement que l’univers nous échappe, qu’on ne peut rien affirmer, rien nier, que toutes les choses sont également inconnaissables, immaîtrisables et donc strictement équivalentes dans l’in-différence universelle. Pire encore : il forgerait de la sorte une génération de psychotiques impénitents et irrécupérables. Son école de métaphilosophie ne serait autre chose qu’un asile de fous déguisés en sages. Cette position est fausse, hypocrite et malveillante. Pyrrhon ne conteste pas un instant la nécessité de l’adaptation sociale. Il recommande de suivre paisiblement les usages, comme fait le laboureur de son village. Tout est convention dans la vie humaine, aussi ne peut-on faire autrement que de s’y résoudre. Et Pyrrhon mènera la vie la plus banale, mais éclairée de l’intérieur par une formidable intuition de la relativité universelle. Vivant parmi des Grecs il vivra à la grecque. Mais en Asie, parmi les Perses et les Mèdes, pourquoi ne pas vivre à la perse et à la mède ? Puis, rencontrant des sages « vêtus d’espace » en Inde, pourquoi ne jetterait-il pas sa tunique aux orties pour courir tout nu dans les prairies et méditer à l’ombre des figuiers, comme fit un certain Bouddha de bonne renommée ?
Rien ne justifie nos usages, hormis le fait que ce sont les nôtres. On peut en changer. Mais de toute manière il faudra bien des usages, et des coutumes, et des conventions. Pas d’échappatoire. Simplement, le sage sait que les usages n’ont aucune justification en soi, aucune valeur, et que notre « réalité » n’est autre chose qu ‘un point de vue parmi des milliard possibles, qui tous sont équivalents dans l’absolu. Dont acte : la « réalité » n’existe pas, elle n’est ni une certitude ni une substance, mais il en faut une pour que la vie soit simplement possible. Nous conserverons le principe de réalité, nous l’enseigneront à nos enfants, nous le respecterons nous-mêmes, nous vivrons en sacrifiant aux dieux de la cité, et dans le même temps nous saurons définitivement l’insignifiance radicale de nos valeurs et de nos coutumes. Ce n’est pas là une position délirante, c’est la position selon la vérité.
Donc, gardons précieusement la référence au Moi-réalité.
Reste la question du Moi psychosexuel, ou psychoaffectif, comme organisation nécessaire de la vie psychique. Freud souhaitait le renforcement du Moi comme instance médiatrice capable de gérer les conflits entre les pulsions et les interdits, entre le ça et le surmoi. Tout cela est bien connu. Il développe un point de vue psychogénétique selon lequel les pulsions prégénitales doivent se soumettre progressivement au primat du génital, lors du passage du complexe d’œdipe. L’évolution est conçue comme une sorte de pyramide : tout en bas les étages inférieurs du narcissisme primaire, de l’autoérotisme et du stade oral. Puis un début de différenciation avec l’émergence du narcissisme secondaire, la constitution d’un moi relativement autonome, séparé de la mère, mais soumis encore aux exigences anarchiques des pulsions sadiques, anales et phalliques. Certains malheureux en resteraient à ce niveau minimal d’évolution et ne sauraient échapper à l’enfer de la névrose, voire de la psychose. Le prégénital n’a guère de valeur en soi, il est ce qui doit être dépassé soit par refoulement soit par sublimation. Le moment crucial c’est l’œdipe, qui doit assurer l’accès à la triangulation symbolique, l’établissement d’un surmoi, la domination progressive de la pulsion génitale, la constitution d’un objet global sur le modèle parental, et ainsi la conformisation de l’enfant aux idéaux sociaux et à une morale quasi universelle.
Nous avons là le modèle achevé du moi freudien, qui pour l’essentiel correspond assez aux modèles ordinaires de la société occidentale. Le moi sain ou normal est soumis au principe de réalité, il intègre les stades antérieurs dans une évolution pulsionnelle positive vers le choix d’objet hétérosexuel et génital, et accepte finalement les règles de la société bourgeoise. On connaît le mot d’ordre ultime de la révolution freudienne : « aimer et travailler ». Ah l’exaltant programme ! Le sacro-saint couple, la sainte famille, et l’ordre moral magnifiés par un penseur de génie !
Et si nous tentions, ici aussi, d’introduire un peu de subversion pyrrhonienne ? Que vaut ce fameux modèle hétérosexuel, génital, monogame et post-œdipien ? Il vaut ce que vaut notre modèle général de société. « Convention que le doux, convention que l’amer ». Et j’ai envie d’ajouter : « convention que le sexe, convention que la norme, convention que le primat du génital, convention que la santé et la normalité ». Apparaît, avec perte et fracas, cette perspective effrayante d’une non-valeur, d’une relativité de tous les modèles, d’une incertitude quant à la nature de la santé, voire d’une impossibilité radicale de toute définition de la normalité et de la pathologie. Même la folie serait un point de vue, aussi respectable qu’un autre, sur la vie, sa précarité, sa misère, le fou, après tout, étant toujours un homme qui se réjouit et qui souffre comme nous faisons tous. « Autant de têtes, autant d’avis ».
La vie réelle, celle que vivent quotidiennement les gens de tous pays et de toutes époques, montre plus qu’abondamment que le fameux primat du génital est le plus souvent un vœu pieux, une mascarade bourgeoise, un paravent commode pour dissimuler les véritables pratiques sexuelles. On peut bien sûr continuer à fermer les yeux comme on le fait si bien sur la misère, les catastrophes en tout genre et les autres aberrations sociales, et clamer à tue-tête la supériorité du modèle monogame, hétérosexuel, génital et post-œdipien. Avouons au moins que cela ne veut rien dire, que cela nous arrange, et qu’il n’est en réalité aucun moyen d’établir une quelconque hiérarchie des conduites, si ce n’est par convention.
On dira que la pathologie vient au secours de la norme sociale en montrant la grande douleur des organisations prégénitales, perverses ou psychotiques. Ces gens-là souffrent, disons-nous, de ne pouvoir atteindre un niveau convenable d’évolution psychologique. C’est possible, comment savoir ? En tout cas ce n’est pas sûr. Peut-être bien qu’ils souffrent dans la mesure où nous les faisons souffrir ! En quoi l’organisation psychique d’un dépressif serait-elle déficiente ? Elle l’est par rapport aux exigences sociales de travail, de rentabilité, de « familialité » et autres. Bien sûr qu’il souffre puisqu’il est culpabilisé tous les jours que Dieu fait. Qu’est ce que cela montre ? Otez-la culpabilité, et peut-être vivra-t-il plus heureux que vous ! Désintoxiquez-le de cette fallacieuse idée de devoir et de punition, le voilà qui gambade par les rues, comme ce poète innocent et enfantin qu’il n’a jamais cessé d’être. Le mal vient plus de la convention elle-même que de tout le reste .
Dès lors il est possible d’esquisser les grands traits d’une véritable érotique pyrrhonienne.
VII
Je supporte de moins en moins une certaine psychanalyse, surtout d’inspiration lacanienne, qui se croit obligée de tenir une position spiritualiste, à croire que nos bons jésuites se sont tous plus ou moins reconvertis en psychanalystes ! Le symbolique, la dictature du signifiant, le nom-du-père, la triangulation oedipienne, la loi et le désir, et passez muscade ! Surtout ne venez pas leur raboter les oreilles avec du prégénital et du pulsionnel ! Quant au narcissisme, dont la structuration positive est pour le moins une condition absolue d’évolution, ils ne veulent y voir autre chose qu’une regrettable fixation, voire une aberration perverse, si ce n’est un facteur de psychotisation ! Freud, surtout le premier Freud théoricien des pulsions, n’avait sans doute pas prévu une récupération de la psychanalyse par des grenouilles de bénitier. Décidément, il faut relire Groddeck !
Précisons notre position. Le modèle sexuel dominant n’est pas plus mauvais qu’un autre. La seule chose à redire c’est qu’il se présente comme une norme. Quel psychanalyste ne voudra pas insidieusement pousser un pervers à renoncer à telle forme de satisfaction pour telle autre jugée plus élevée dans l’ordre moral ? Quel psychanalyste ne cherchera à faire évoluer un cas-limite vers une forme dite supérieure de névrose, à défaut de le guérir ? De fait ce qu’on appelle guérison se ramène plus ou moins à une bien bonne banalisation sociale.
Nous revendiquons la pluralité, la diversité, l’émergence d’autres attitudes et modes de pensée. Nous refusons la conception unidimensionnelle et pyramidale de la psyché. Nous exigeons la suppression pure et simple du concept de normalité.
A la pyramide de normalisation nous opposons la surface des intensités, des jeux et des variations infinies ! Eros païen, Vénus vagabonde, divine volupté des dieux et des hommes, et, ajoutons, de tous les êtres sensibles ! En finir à jamais avec la culpabilisation, le modèle sexuellement correct, et la normalisation psychanalytique !
Innocence d’une certaine forme de perversion, celle de l’enfant, mais revendiquée et régulée par l’adulte. La perversion « polymorphe » dé-diabolisée peut faire retour, aujourd’hui où les braves gens crient au loup !
Soyons clair : tout se vaut dans l’absolu, aucun modèle ne vaut mieux qu’un autre sur le plan métaphysique, celui de la Surface absolue. Cela nous permet de refuser tout modèle qui se croit légitime, ou se veut exclusif.. Cela ouvre immensément le champ des possibilités. Mais évidemment, cette position va buter sur les interdits sociaux. Faut-il braver ces interdits ? Mais alors, au nom de quoi, si aucune position ne vaut mieux qu’une autre ? Autant respecter les interdits, sans illusion ni flagornerie. Pour plusieurs raisons. D’abord, comme on vient de le voir, parce qu’il n’existe pas de garantie de meilleur choix. Que cette notion même est sujette à discussion. Parce qu’il n’ y a pas de raison de jouer au Socrate réformateur. Par prudence, ensuite, entendue comme vertu éthique, à la manière d’Epicure. Et enfin parce qu’il est inconcevable que le sage tire son plaisir de la souffrance d’autrui. Je peux tout faire qui ne fait de mal à personne, qui me fait du bien sans faire souffrir personne. Et si autrui peut jouir avec moi, tant mieux.
Evoquons avec le respect amusé qui s’impose cette aimable manie du philosophe Anaxarque, rapportée par Diogène Laërce : il avait une esclave d’une grande beauté, et pour en faire profiter ses convives, il priait la jeune femme de servir, complètement nue. Outre le plaisir de la contemplation, la sienne et celle de ses amis, notre sage s’offrait le luxe de vérifier la tempérance de ses hôtes. Quant à la jeune femme, offerte aux regards, exhibée dans le simple appareil d’une beauté tirée du sommeil, on peut penser aussi, relativité oblige, qu’elle tirait la plus grande satisfaction de ces regards de concupiscence, comme d’une couronne de roses autour de ses reins !
VIII
Me voici dans un embarras philosophique sans précédent. Je croyais éclairer les choses, et je me retrouve au milieu des ténèbres. Je voulais ouvrir les vannes d’une sexualité sauvage et libre, et voilà que j’en viens à parler des interdits et des normes ! Mon discours retrouve les apories indépassables d’une certaine philosophie hédoniste, qui est fort sympathique en soi, mais résolument décevante quant à ses modes d’application. Dans le meilleur des cas nous retrouvons simplement la prudence d’Epicure, qui admet l’Eros tout en limitant chastement son usage, il est vrai non pour des raisons morales qu’il ignore souverainement, mais par prudence éthique. Ou alors je retrouve la position cynique, fort estimable elle aussi : rejeter les limitations et les artifices des morales sociales, libérer les instincts naturels dans leur surgissement même pour s’éviter toute forme d’attachement objectal, génital, ou autre. On se rabattra sur le simple et immédiat besoin, soulageant derechef la nature en court-circuitant toute tentation de fascination amoureuse ou de liaison conventionnelle. Dans les deux cas nous avons affaire à une sorte d’ascétisme. L’épicurien resserre son désir sur le minimum, le cynique satisfait la nature pour mieux vilipender l’ordre conventionnel des désirs. Ascétisme du plaisir, ascétisme de la vertu. Ce n’est pas exactement cela que je cherchais.
Mon propos était avant tout critique. Je voulais en finir avec une certaine forme de conception psychanalytique pour qui l’essentiel n’est pas la pulsion, mais le désir, non le réel, mais l’ordre symbolique, non le jeu créatif, erratique et débridé des forces, mais une monotone errance signifiante, non l’invention de multiples figures et styles, mais une chaîne implacable de signifiants sans signifiés. Bref je veux détruire la psychanalyse spiritualiste qui refleurit sur les ruines de l’analyse interminable, cette sordide moisissure de la mythique structuration oedipienne, du nom-du-père et du signifiant-maître. J’ai trop souffert moi-même de ce procès interminable et parfaitement inefficace supposé produire un apaisement psychique par l’intellection des conflits et la symbolisation. J’ai déjà noté, et je le répète ici : après un certain temps variable où ces interprétations ont un petit effet thérapeutique vient le temps de la répétition, de la symbolisation improductive et stérile, comme si l’inconscient lui-même, lassé de ces petits jeux du signifiant, se mettait à refuser toute espèce d’intrusion dans son domaine. Le symbolique révèle ses limites, et le réel se met à fonctionner de son côté, comme un cheval échappé. Alors apparaissent les grandes crises décompensatoires, les raptus d’angoisse, les passages à l’acte, les grandes constructions délirantes ou les déconstructions, plus sévères encore, de la psychosomatisation.. Et alors, que fera le psychanalyste ?
Voici trente ans Gilles Deleuze publiait un livre controversé et difficile : « L ‘antioedipe » qui fit grand bruit, mais qui n’inquiéta pas suffisamment les analystes en exercice, tous plus ou moins inféodés à la magie lacanienne, et définitivement inaptes à la pensée. Je venais moi-même d’entrer en analyse. Je ne comprenais pas grand chose à ce livre, mais ce que je comprenais m’inquiétait fort. Tout cela menaçait directement ma cure débutante, et la confiance normale que je plaçais dans l’analyste. Je n’insistai pas. Mais aujourd’hui je suis fatalement renvoyé à l’idée centrale de ce livre prémonitoire. Comment ne pas être saisi par la justesse de ses intuitions ? L’analyse interminable ? Nous y sommes en plein. L’oedipianisation forcenée qui échoue à soigner et guérir ? Nous y sommes. L’oubli systématique des données de la petite enfance, des pulsions partielles et de leur polyphonie intraitable ? Nous y sommes. La prolifération de formes pathologiques étrangères aussi bien à la névrose qu‘ à la psychose ? Et la dépression enfin, comme expression d’une impossible entente avec l’ordre symbolique, comme carence narcissique, comme efflorescence du prégénital, de la perversion et des addictions – on ne voit plus que cela. Je remarque enfin qu’en 1972 paraissent les travaux de Bergeret sur l’état-limite, soigneusement ignorés par ses confrères lacaniens, or ces travaux révélaient sans ambages la nécessité de revenir à un examen minutieux des stades d’organisation pré-oedipienne, responsables de la dépression. Double aveuglement, et sur les leçons de la schizophrénie, et sur le sens de la dépression essentielle. Mais tout cela ne collait pas avec le sacro-saint dogme de la génitalité oedipienne, donc- poubelle !
Voilà donc le chantier qui s’ouvre devant moi. Intellectuellement je me sens fort débile et inapte à un tel travail. Mais j’ai pour moi la chance de vivre tout cela dans ma chair, aux confins du corps et de la pensée. Et comme je suis invinciblement curieux, et pas plus sot qu’un autre, je ferai comme j’ai toujours fait : mon corps et mon esprit seront mon laboratoire, et ma philosophie sera le résultat vivant d’une démarche courageuse et vivante.
IX
La métaphilosophie peut nous inspirer deux positions éthiques importantes .
Il n’existe aucune justification métaphysique possible de la structure objectale-hétérosexuelle, en tout cas de sa prévalence sociale et morale. Relativité généralisée. Donc d’autres structures sont possibles, à l’exclusion de celles qui heurtent directement la loi. Nous ne suivrons pas les Cyniques qui recommandaient l’inceste, l’anthropophagie et l’amour en direct. Nous n’aurons nulle indulgence pour la pédophilie, et en général pour les conduites de violence. N’est admissible qu’un comportement érotique qui respecte la liberté d’autrui. Cela dit il reste beaucoup de possibilités, ce que nul n’ignore. Là dessus nous n’inventons pas grand chose, et la plupart des gens ne nous pas attendus pour explorer d’autres voies, qui ont depuis longtemps perdu leur parfum de scandale, comme l’homosexualité, la bisexualité, le transsexualisme etc. Notre propos n’est pas de choquer, mais de libérer l’esprit des représentations anciennes, dévotes ou perverses qui ne vont pas sans un relent de culpabilité. Ou, pour le dire autrement, il faut libérer la sexualité en acte, mais surtout la pensée érotique, et lui rendre une sorte d’innocence païenne par la destructuration systématique des idées de valeur, de légitimité, de justification morale, religieuse ou naturaliste.
Remarquons sur ce dernier point combien la pensée religieuse se veut fondée hypocritement dans l’ordre dit « naturel ». La perversion est contre-nature- et contre Dieu –disent-ils, car n’est « naturel » que l’acte sexuel à fin de reproduction. Mais qui peut croire à une telle sottise, et croire en sus que Dieu et la « nature » seraient du même coté, celui de la moralité dévote ? La nature ne donne pas plus de norme naturelle que la religion ne donne de raison valable à ses dogmes. Le naturalisme peut aussi être une forme de religion.
Première conséquence éthique : métaphysiquement toutes les conduites érotiques se valent, également in-différentes et in-justiciables. La morale et le droit introduiront leurs limitations, que nous respecterons pour l’essentiel. Mais entre ces deux plans s’ouvre la question éthique. Lorsque j’ai le choix, que préférerai-je, puisque l’éthique est l’ordre du préférable à partir des données métaphysiques. Tout se vaut, donc je suis libre. Donc je peux explorer des voies nouvelles, à la condition de respecter la liberté d’autrui. Parmi les possibilités restantes, que choisirai-je, puisqu’on ne peut tout pratiquer en même temps, dans le même lieu, et qu’il faut bien choisir ? Métaphysiquement il n’y a aucun critère préférentiel. Mais sur le plan de l’éthique vivante il faut des critères. Ces critères ne sauraient être que personnels, et à ce titre, strictement indiscutables. Ni la morale, ni la religion, ni une prétendue normalité psychique n’ont à fixer une quelconque hiérarchie des valeurs. Ce qui compte ici c’est la pleine et entière innocence, la totale irresponsabilité de la conduite singulière.
Tel choisira la monogamie, tel autre l’homophilie, tel la perversion sans violence, et tel des conduites aberrantes sans effet sur autrui. Un autre choisira de ne pas fixer son comportement, agissant selon l’humeur et les accointances, et ainsi de suite. L’essentiel dans l’affaire n’est pas de multiplier les expériences et de tenir un propos outrancier ou provocateur. L’essentiel est de déculpabiliser tous ceux qui ne sont pas dans la sacro-sainte norme dominante, et de soutenir l’égalité éthique des conduites.
En particulier cette thèse vise à ruiner la conception freudo-lacanienne de la normalité psychique. La psychanalyse est venue au secours de la morale défaillante en inventant d’autres poncifs psychologiques, et ceux-ci, comme par hasard, se trouvent être les mêmes que les anciens : monogamie, primat du génital, hétérosexualité, valorisation du couple et du parentage, transmission symbolique de l’interdit, oedipianisation récurrente et tout le tremblement judéo-chrétien revisité et réactualisé. Freud et Lacan au secours de la religion et de la morale ! Revenons aux Grecs palsambleu ! Ils étaient moins timorés que nous, et surtout, surtout, ils ignoraient ce poison mortel de la culpabilité. Même le chaste et prudentissime Epicure a des accents d’amoralité qui glaceraient un psychanalyste, mais les psychanalystes, c’est bien connu, ne lisent pas Epicure, pas plus que les Cyniques ou les Pyrrhoniens.
Deuxième conséquence, et peut-être plus scandaleuse celle-là, c’est la liberté de mourir, à notre heure choisie, selon la modalité choisie, hors de tout devoir de vivre et de souffrir. Deux mille ans d’histoire nous ont convaincus que notre vie ne nous appartient pas, mais à Dieu (voire Socrate et les Chrétiens), ou au Prince, à la Patrie ( Faites des enfants qu’ils disent, c’est à dire de la chair à canon) ou à quelque cause admirable et juste. Le beau discours que voilà ! Eh bien, je soutiens moi, que ma vie n’appartient qu’à moi, et que j’ai la libre disposition de mon corps et de ma conscience, et que nul n’est habilité à me tenir un discours moral sur mes prétendus devoirs envers l’humanité. Si je me calfeutre dans ma couverture chauffée, si je respire comme un grabataire anodonte et scrofuleux, si je crache poumons et bile, je ne vois pas ce que l’ « humanité» peut encore exiger de moi ! Mais qu’on me foute la paix ! Je ne sens pas engagé par la parole de ces pleutres de bénitier ! Et j’aimerais qu’on me donne un seul argument pour justifier les épouvantables souffrances que l’on inflige aux incurables pour les maintenir en vie ! Ni le suicide ni l’euthanasie ne relèvent d’un jugement moral. Que la société légifère en la matière, cela peut se comprendre jusqu’à un certain point, mais que surgisse la cohorte des bien-pensants, des dévots, des fanatiques de la vie, des sectes et des « psychanakystes » c’en est trop ! Passe encore pour les religieux, on sait au moins à quoi s’attendre de leur part, mais que des thérapeutes supposés soigner la souffrance puisse refuser à l’homme ce qu’il accorde sans problème à l’animal, cela me renverse ! Un chien blessé a droit à la pitié. Un homme mourant, on le laisse gémir et pâtir comme un chien ! Superbe paradoxe de la charité !
Revenons à la sérénité philosophique. La vie ne vaut pas mieux que la mort. La naissance ne vaut pas mieux que l’extinction. Cela Bouddha nous l’a enseigné, mais qui voudrait s’en souvenir ? Epicure de son côté nous le dit à sa manière : « Il n’ y a pas de mal à ne pas être. » In-différence de nos opinions et de nos coutumes. Vanité et insignifiance de la vie, ce cas particulier de la mort éternelle. Mais la majorité des hommes est tellement obnubilée par le désir qu’elle prétend imposer ce même désir à ceux qui ne l’éprouvent pas. Toute mort leur est insupportable. Ils préfèrent vous voir écartelés par la souffrance plutôt que soulagés, à croire que votre mort est la leur ! L’intolérance morale relève d’un fanatisme narcissique sans mesure. On vous écartèle pour votre bien, c’est connu, et La Très Sainte Inquisition n’a fait qu’appliquer le principe avec la rigueur qui s’impose !
Décidément, Lucrèce avait raison. La peste s’est répandu dans Athènes, et bien au-delà encore. Et plus que jamais la lumière grecque nous manque, et cette métaphilosophie militante et silencieuse qui seule témoigne encore d’une authentique humanité en ce siècle de cloportes !
X
Concluons : La métaphilosophie est la philosophie tragique, celle qui s’efforce d’assumer la vérité de l’existence en refusant toutes les consolations, toutes les facilités ordinaires, et qui, comme le fit Héraklès, prend l’exacte mesure du réel. Il en résulte une défiance invincible à l’égard des valeurs communes, des idéaux communs et du style de vie commun. En particulier, à l’égard de la conception traditionnelle de la normalité qui a retenu plus spécialement notre attention.
L’intuition centrale de nos travaux, c’est la vision de la Surface Absolue à laquelle il faut revenir sans cesse pour y épurer nos conceptions, y confronter notre expérience et affiner de la sorte notre manière de vivre. La première idée-force qui découle de cette intuition, c’est la rigoureuse immanence de tout ce qui existe, l’égalité de tous les phénomènes, la non différence de nature de toutes les choses, et par conséquent l’impossibilité d’établir une quelconque hiérarchie entre les processus innombrables qui s’entrecroisent dans ce tout qu’on appelle par convention « univers ».
C’est en ce point précis que nous rejoignons l’idée maîtresse de Pyrrhon : des choses on ne peut rien dire, tout discours qui prétend saisir une essence des choses est une supercherie, une galéjade, ou une chimère. Le langage n’est que convention à fin de communication sociale, et nullement un dépositaire du réel. Entre le symbolique (le langage) et le réel s’ouvre une béance infranchissable, même à la plus exigeante des sciences. Nous ne savons rien, ou si nous savons, ou ne savons pas que nous savons, incapables que nous sommes d’établir la moindre proposition, ou affirmative, ou négative : rien de trop, or, face au réel souverain la parole est de trop, sauf à établir sa définitive et inguérissable caducité.
Dès lors on peut joyeusement envoyer promener tous les rhéteurs, sophistes et boni-menteurs, tous les dogmes, toutes les églises, toutes les sectes, toutes les hypothèses et catéchèses, pour glisser dans la vacuité insondable de l‘apparaître, à jamais délivrés des problématiques futiles de l’être et du non-être, du vrai et du faux, du phénomène et du noumène, de l’avant et de l’après, du devant et du derrière, du haut et du bas. Immanence, surface plane sans épaisseur ni arrière-mondes, sans ciel et sans enfer, sans bien et sans mal. Vision sublime et innocente de l’éternellement inconnaissable en lequel l’esprit pourra s’ébattre de toute éternité. Liberté : comme le dit si bien Lucrèce, les murailles du monde se sont affaissées, et nul démon malfaisant ne pourra jamais les reconstruire. Délivrance, car quelle que soit ma douleur, et nul ne peut se dispenser des douleurs, la vision unitive est toujours ma vérité et mon salut. De cela nul ne peut me déposséder.
Bien sûr, cela ne suffit pas. Il faut bien vivre, donc choisir, préférer, refuser, approuver, s’orienter. On se moque traditionnellement de Pyrrhon, lui reprochant de se contredire dans les faits. Lui qui prône l’abstention du jugement, la non-préférence et l’équanimité n’a-t-il pas choisi de rejoindre Anaxarque dans l’armée d’Alexandre, n’a-t-il pas accepté la fonction éminente de grand prêtre d’Hadès ? A quoi il répondrait plaisamment qu’en toute affaire humaine, toutes choses étant égales par ailleurs, le mieux est encore de s’en remettre à la coutume, qui de valoir ce qu’elle vaut, ne vaut ni plus ni moins qu’une autre. : in-différence.
De là notre vibrant appel à la diversité, à la multiplicité des types de vie, des manières de penser, de sentir et d’agir. Pas de monopole, pas de cartel des sages. La vie du mendiant vaut celle de l’empereur – voire Diogène. Egalité des êtres sensibles, hommes dieux, animaux, plantes. Une seule nature universelle, mais une extraordinaire diversité de formes, de types, de configurations, de créations, d’innovations, monstrueuses ou sublimes, c’est du pareil au même, dans un registre qui exclut toute différenciation substantielle pour s’en tenir à la stricte égalité de nature. Un seul univers- même s’il s’avérait qu’il en existe des milliers, ils ne formeraient jamais qu’un seul et même Tout, une seule et même Nature, quelles que soient les innombrables disparités entre les phénomènes, de la particule isolée à la plus grande complexité imaginable. Différences de régime, de configurations, d’intensités, d’extensivités, jamais de nature. Ici le grain de sable est non-différent de la galaxie toute entière.
Pour ce qui est de l’éthique nous plaiderons de même pour la grande diversité de types. Non seulement la morale se voit étroitement relativisée, avec le droit et les coutumes, mais aussi les conceptions plus récentes issues des sciences de l’homme, et nommément de la psychanalyse. Nous refusons à quiconque le droit de légiférer en matière d’éthique, étant entendu que l’existence des morales conventionnelles suffit en gros à la conduite sociale, et qu’il est vain de vouloir imposer une éthique à quiconque n’en veut pas. L’éthique sera toujours une question de singularité. Elle interroge un certain type d’homme voué à la vérité et désireux de mener la vie bonne, quel qu’en soit le prix.
Pour nous donc nous refusons le concept de normalité, valable pour désigner les conduites sociales ordinaires, mais inepte et dangereux dans le domaine éthique. Diogène, Pyrrhon, Socrate, Epicure construisent leur éthique du sage. En quoi cela concerne-t-il la morale ? Socrate est condamné par la morale, en quoi cela concerne-t-il l’éthique ? On aurait pu condamner Diogène. On ne l’a pas fait. En quoi cela donnerait-il raison à Diogène ? Qui décidera de la valeur de Socrate ou de Diogène ? Sûrement pas le tribunal d’Athènes.
Le sage respectera ou non la morale. Lui seul en décide. Et que la morale se débrouille. L’affaire du sage c’est l’éthique. Lui seul en décide. Qu’il en vive ou qu’il en meure, qui pourrait lui donner tort ?
Pluralité donc, et invention. Puisse notre société tolérer ces aventuriers de l’esprit, ces dérangeants, ces falsificateurs, ces démons du questionnement, ces lascars impénitents ou débraillés qui font la valeur de la vie. Après tout, la raison d’être de la société, sa finalité ultime, c’est de permettre et de favoriser ce luxe, ce gaspillage sublime de la liberté.