Tuchè : la Fortune, le destin, la fatalité, ce qui arrive heureusement ou malheureusement - chance ou malchance. Tuchè est tantôt faste, tantôt néfaste, capricieuse et imprévisible.

Vient du verbe tugchanô : arriver, se produire. Quelque chose se produit, le plus souvent de manière fortuite, ce que souligne le latin (fortune, fortuit, fortuité) mais aussi : cadere, choir, cadence, chance - et casus, le cas, à la manière du dé (alea) qui tombe (qui choit).

Tuchè exprime la puissance d'une réalité qui nous échappe, qui se joue de nous, opérant selon une logique impénétrable - à moins de considérer son action comme dépourvue de toute logique, (a-logos), purement gratuite et hasardeuse. On ne peut compter sur elle car elle déjoue volontiers nos calculs, renversant les priorités, les privilèges, abaissant ici et relevant là, sans ordre ni méthode, parfaitement indifférente à nos besoins et désirs. Une puissance Autre, et l'on peut comprendre que les Grecs aient salué en Tuchè une divinité, et les Romains en Fortuna.

"Rien n'est plus instable que la Fortune, qui, jouant avec les affaires humaines comme au jeu de dés, les bouleverse de fond en comble, et souvent, en un seul jour, abaisse celui qui est exalté, exalte celui qui est abaissé" (Philon d'Alexandrie, De virta Mosis)

Il ne faut voir aucune cohérence dans les affaires humaines si Tuchè renverse tous les ordres, défait les prévisions les plus assurées, joue et déjoue à plaisir, fait et défait et bouleverse, instabilité pure, irrégularité (anomalia), arbitraire et désordre (tarachè). Voici un second passage de Philon : "Une redoutable incertitude et une obsurité épaisse enveloppent les choses, et nous errons, comme dans un profond sommeil, sans rien pouvoir circonscrire par la rigueur du raisonnement, sans rien saisir avec fermeté et sûreté, car toutes ressemblent à des ombres et à des fantasmes" (Philon, De josepho).

Un historien moderne, au vu de ces développements, va peut-être se récrier, protester qu'il y a des cycles dans l'histoire, des continuités, d'indéniables progrès. Sans doute, mais ce ne sont que des périodes, des stases relatives, comme l'empire romain par exemple, mais qu'il suffit de quelques invasions de Goths ou de Wisigoths pour que la face de l'histoire soit bouleversée. Et que vaut notre civilisation technique si demain une guerre nucléaire ou une accumulation soudaine de catastrophes climatiques nous plongent dans le désarroi et le chaos ?

La science est belle qui tente d'introduire en toute chose une rationalité, une causalité, créant un odre de pensée admirable. Nul ne conteste son efficacité théorique et pratique. Mais il faut se souvenir de ceci : ce que construisent les sciences ce sont des modèles, des paradigmes, des thèses et des hypothèses. L'histoire des sciences nous montre abondamment que ces modèles ne valent qu'un temps, régulièrement révisées ou réfutées au profit de nouveaux, qui vieilliront de même. Quant à prétendre que les sciences aient un accès direct au réel c'est évidemment une sottise. Si bien que nos méditations sur Tuchè conservent toute leur pertinence, et que, comme l'affirmait Enésidème, les choses se révèlent, à tout jamais, "pleines d'irrégularité et de désordre".