Devant le spectacle insoutenable des atrocités commises là bas, je me demande sérieusement s'il y a quelque justification à se déclarer "humain". Quelle est donc cette espèce incongrue, cette erreur de la nature, cette monstruosité qui se prévaut de titres de noblesse quand elle s'abaisse plus bas que terre, dans la fange et la croupissure ? Hélas le pire est toujours sûr, un pire pire que le pire détrône le pire, selon la logique folle de l'emballement, tournant vertigineusement autour d'un centre invisible, dans lequel, après quelques tours affolés, il sombre enfin, pour renaître plus tard, sous d'autres formes. Il y a très longtemps on se battait à mains nues, puis à coups de massue, on inventa la lance et l'arc, puis l'arbalète, puis le mousquet, la catapulte et le canon, puis le missile, le drone tueur, et la bombe, ou plutôt les bombes, tout un arsenal de bombes, dont les bombes nucléaires. Ces armes ont toutes servi un jour ou l'autre, ce qui laisse présager de bien sinistres lendemains, qui ne chanteront guère !

Que faut-il penser de nos prodigieuses découvertes scientifiques si leur résultat final est la destruction universelle ? Comment séparer, dans le catalogue impressionnant des applications techniques de la science, ce qui est utile, bienfaisant, de ce qui est destructeur et mortifère ? La médecine la plus avancée, qui est en principe au service de la santé et de la vie, peut elle se passer de savoirs et de pratiques dont l'usage est immédiatement détourné au profit des armements ? Le laser, qui expurge la tumeur cancéreuse, sert aussi bien à pulvériser l'ennemi. La science, dont on vantait jadis l'esprit de libre recherche et la rationalité, la science dont on espérait la libération par la connaissance, a depuis longtemps perdu toute autonomie pour tomber sous la coupe d'intérêts privés ou sous la tutelle de l'Etat. Dès lors elle est absorbée dans le mouvement général de prolifération des risques. Captive des pouvoirs qu'elle a contribué à renforcer, la voilà totalement impuissante à émettre la moindre réserve sur la marche du monde, hormis quelques prophéties alarmistes qui ne changent rien à rien. Le savoir est soumis au pouvoir.

Je ne sais si ce mot est véridique, mais il paraît qu'Einstein, après la bombe d'Hiroshima, déclara qu'il aurait mieux fait d'être plombier !

En termes freudiens on dira que ce monde est gangrené par la pulsion de mort qui travaille sournoisement à la désintégration des sociétés et des Etats, mais c'est là un point de vue abstrait : il vaudrait mieux pointer les agents de la désintégration, d'autant qu'elle peut parfaitement se déguiser sous les voiles trompeurs de l'autorité, voire de la dictature.

On ne peut revenir en arrière, on ne peut arrêter le mouvement. Nous sommes pris tous ensemble sur les marches d'un escalator géant, sans possibilité de fuite. Et nous y allons tous... où cela ? Nul n'en sait rien, nul n'y peut rien, mais on y va. La seule solution serait d'infléchir le mouvement dans une direction nouvelle, mais je vois mal comment ces Etats jaloux de leur souveraineté, éternellement rivaux, pourraient fonder une véritable coopération universelle. Combien de catastrophes faudra-t-il encore pour contraindre à la raison ?

L'homme est un animal de horde. Il fallut des milliers d'années pour lui faire accepter de vivre dans des villages, puis des villes, des empires ou des Etats. On a pu croire un moment que la globalisation engagerait l'humanité sur le chemin de l'unification et de la paix. Mais tout est par terre. Même le péril climatique, en principe commun à tous et menaçant pour tous, ne crée pas d'unanimité. Ce qui manque absolument c'est la conscience de l'universalité de destin ; à partir de là comment imaginer des solutions valables pour tous ?