Admirer c'est se mirer soi-même dans l'image idéalisée de l'autre. Effet de miroir. Bien sûr il y a un premier mouvement, du sujet vers l'autre, qui apparaît en majesté : sentiment de beauté, de grandeur, de valeur attribuées à l'autre, mêlé de respect, voire d'une secrète et discrète énamoration. C'est le processus d'idéalisation qui donne au moi, en retour, une profonde satisfaction narcissique. Mais l'idéalisation, contre toute apparence, est l'envers manifeste, "positif", d'une agressivité latente, d'un fantasme de dévoration ou de destruction : l'autre que j'admire me renvoie à ma propre médiocrité qui alimente l'envie : pourquoi lui et pas moi ? Il faut penser que dans toutes les constructions du narcissisme se dissimule une composante agressive qui affleure à la première occasion. C'est la fameuse ambivalence des sentiments à la quelle nul n'échappe, en dépit des discours lénifiants de l'ordinaire moraline.

Adolescent, Victor Hugo écrivait : je serai Chateaubriand ou rien ! Toute la dynamique de l'admiration, de l'idéalisation, de l'agressivité, de l'aliénation est dans ce voeu, touchant et pathétique. Certes, il faut au jeune poète un modèle, une référence, un idéal. Il aurait pu dire : je serai comme Chateaubriand, non, il dit : je serai Chateaubriand. Mais s'il devenait Chateaubriand que deviendrait Chateaubriand ? Si l'identification se réalisait jusqu'au bout ce serait une incorporation, une dévoration. On pense à Johnny Weissmuller qui, à force de jouer le rôle de Tarzan, se prend pour Tarzan, et finit en hôpital psychiatrique. Heureusement, rien de tel chez Victor Hugo : il a bien dû comprendre que sa véritable vocation était de devenir Victor Hugo.

Lacan disait à peu près : il faut du père, à condition de s'en passer.

Remarquons encore ceci : dans sa phrase Hugo énonce une alternative dramatique : Chateubriand ou rien. Soit : être un génie ou rien du tout. Pas de tierce possibilité, qui est pourtant le sort le plus commun. L'admiration commande l'excellence, exige l'excellence, d'où un devoir impératif, souvent dévastateur. (l'idéal du moi). En effet, que devient celui qui n'a pas les moyens de son ambition, qui traîne une tristesse infinie de n'être pas à la hauteur de son idéal ?

Ceci nous conduit à penser que l'admiration comporte un risque élevé d'aliénation : à force de me vouloir autre, de me vouloir à la hauteur de l'autre, je risque fort de tomber dans ce "rien", pauvre déchet d'un processus de subjectivation manqué. Pour se reconnaître et s'affirmer soi-même, peut-être faut-il passer par l'autre, mais sûrement pas d'y rester.