Pioché dans un récit génial et abracadabrantesque ("Le merle" de Arthur Keelt, un frère en bouddhisme atypique) :

"Tout ce que je dis est vrai, mais je ne dis pas tout" - ce qui ruine dès la racine la fameuse injonction judiciaire : dites la vérité, toute la vérité, rien que la vérité. 

On ne peut tout dire, comment saurait-on mesurer l'extension de ce "tout" qui se perd dans l'infini ? Et comme, en parlant il faut bien mettre des points de suspension, ou des points finaux, on ne dira jamais que des fragments, des aperçus variables et instables, des raccourcis, des approximations - sans compter que ce tout lui-même évolue avec le temps. Qui démêlera dans ce fatras ce qu'on nomme pompeusement la vérité ?

Est-on bien sûr, de surcroît, que la Justice veuille la vérité, toute la vérité, rien que la  vérité ?  Ou une "vérité" qui arrange tout le monde ?

Laissons tomber la prétention ou l'obligation de tout dire, il reste cette affirmation - "tout ce que je dis est vrai" - qui semble paradoxale. Au premier chef elle est manifestement fausse : je peux mentir, dissimuler, induire en erreur, tricher, calomnier, tromper. C'est le contenu, la matière du dire qui est fallacieuse ou frauduleuse. Mais au second niveau on peut estimer que toute parole, vérace ou trompeuse, est vraie en ce qu'elle exprime une disposition réelle du sujet. En trompant, je contredis à l'obligation de véracité, et en même temps je fais voir, en négatif, mes véritables intentions cachées qui se révèlent malgré moi : mon mensonge est vrai en ce qu'il me révèle menteur. Cette vérité apparaît d'abord aux autres, témoins du mensonge, mais en principe elle vaut pour le menteur lui même, qui devrait en bonne logique, prendre conscience de ses actes.

Cette analyse s'applique tout particulièrement à la dénégation qui consiste à écarter la vérité du sentiment en la retournant dans son contraire. "Non je ne connais pas cette femme". "Cette femme dont j'ai rêvé n'est pas ma mère". Si toute négation implique une affirmation antérieure on en conclura qu'il s'agit bien de la mère. D'autant que c'est le sujet lui-même qui donne la clé en livrant le signifiant qu'il dénie. La dénégation est encore une manière de dire le vrai, à condition de retourner le propos en son contraire et de remplacer le (-) par un (+).

Oui, tout ce que je dis est vrai, surtout quand je ne sais pas ce que dis, que je me laisse aller au gré du vent, vaquant et baguenaudant, livré au démon des associations libres, abandonné aux facéties poétiques. Quelque chose d'inattendu peut alors surgir, dont je rougirai peut-être, ou alors, dans les bons moments, la merveille, la trouvaille - celle que je trouve sans l'avoir cherchée. Si je ne peux tout dire, et pour cause, je peux du moins dire, ou me laisser dire, ce que je ne sais pas encore, qui se verra élevé à la dignité du savoir.