Epicure, Sentence Vaticane, 71 : "A tous les désirs il faut appliquer cette question: que m'arrivera-t-il si est accompli ce qui est recherché conformément à mon désir, et quoi si ce n'est pas accompli ?"

Recommandation de bon sens. Mais il est de la nature du désir, justement, de brouiller la représentation et de faire voir dans sa réalisation, non ce qui est, mais ce qu'on désire. Voici un homme qui veut acheter une maison. Après un certain temps de recherche il choisit un joli cottage, non loin de la ville, facile d'accès. Il se représente évidemment les beaux jours qu'il va couler à la campagne, la beauté du paysage, l'indolence d'un séjour délectable. Dans son empressement il n'a pas pris garde aux défauts de construction, à l'obsolescence de la toiture. Et s'il l'a remarqué, il se persuadera lui-même que ce n'est rien, ou pas grand chose, tant son désir est vif. Spontanément il gomme le négatif au profit du positif, et voilà toute sa représentation gauchie, biaisée et faussée. Le désir n'a que faire de la réalité, dans son mouvement spontané il s'élance pour faire jaillir du néant "les chateaux en Espagne" et toute autre chimère. La raison peut bien tonner et piaffer, c'est comme si le désir disait : je ne veux pas savoir.

C'est l'épreuve de réalité qui apportera un correctif, parfois douloureux. Je ne voulais pas savoir, mais maintenant je sais. Le savoir se construit dans l'après-coup, et très souvent dans la désillusion.

C'est pourquoi la sentence donnée plus haut est à la fois juste (sur le principe) et peu applicable. Elle s'adresse à l'individu qui a déjà appris cette rude leçon de l'expérience, qui est capable d'appliquer son esprit à la considération des conséquences, qui a déjà intégré ce savoir. La structure rationnelle est en place, au moins pour l'essentiel, si bien que dans les cas particuliers il lui est possible, en effet, de se représenter, au moins globalement, ce qu'il adviendra quand le désir est satisfait. Disons qu'il a appris à penser le rapport antagonique du désir et de la réalité. Il ne se rue pas tête baissée sur l'objet du désir, il marque un temps d'arrêt, il s'interroge sur ses propres motivations, il examine les forces en présence, il pèse les opportunités - et surtout il se demande, en bout de course, si tout cela en vaut la peine...

Cette méthode aboutit infailliblement à une réduction des désirs, une raréfaction, une spiritualisation. Par exemple si je me représente les inconvénients du pouvoir, de la gloire, de la célébrité, comment ces gens sont harcelés, pistés jusque dans la sphère privée, je peux en conclure que ces désirs-là sont source d'aliénation et d'esclavage. De même pour la plupart des désirs sociaux et politiques. Que restera-t-il en bout de course ? Le désir qui exprime la nature propre, l'énergie vitale, la liberté de la pensée. En langage épicurien : le désir constitutif.