J'en suis  presque à l'heure du bilan, et je ne vois pas ce qui pourrait changer désormais. Il faut toutefois maintenir ce "presque" car l'avenir est inconnaissable. Un événement imprévu, une catastrophe générale, ou de soudaines félicités, qui sait, peuvent soudainement infléchir le cours d'une vie, parfois dans les tous derniers jours de l'existence. Schopenhauer, qui rongeait son frein depuis trente ans, maudissant un siècle qui s'obstinait à l'écarter, se voit, d'un jour à l'autre, dans la dernière décade de sa vie, propulsé au pinacle, jouant dès lors "la comédie de la gloire". C'est évidemment plus heureux que le sort de Nietzsche qui passera les onze dernières années dans l'ennuitement de la maladie.

"Ma philosophie ne m'a pas rendu heureux, mais elle m'aura évité de plus grandes douleurs". C'est à peu près (je cite de mémoire et ne me souviens plus où se trouve cette phrase) ce que dit Schopenhauer lorsqu'il fait le bilan, avec lucidité. En effet, qui pourrait soutenir sincèrement que la philosophie l'a rendu heureux ? Epicure peut-être, mais qu'en savons nous ? Etudier les conditions physiologiques et psychiques du bonheur, en donner la cartographie, cela ne garantit nullement que l'on puisse l'atteindre en effet. Il y faut tout autre chose : des conditions favorables, un bon tempérament, une disposition joyeuse, un peu de chance... Tout cela nulle philosophie ne peut l'apporter. En s'adressant essentiellement à l'intellect, elle manque dès le principe le but qu'elle propose. Les Modernes, à la différence des Anciens, n'ont plus donné le bonheur comme visée de la philosophie, privilégiant la connaissance, ou la moralité (Kant). Non qu'ils méprisent la recherche du bonheur, mais ils ont une plus juste appréciation de la condition humaine.

Ni Kant, ni Schopenhauer ne déclareront avoir atteint le bonheur. Le premier se plaint de son incorrigible tempérament mélancolique. Le second déclare le bonheur tout simplement impossible, vu la puissance incoercible du vouloir-vivre, qui manipule les individus sans nulle considération pour leurs intérêts. On croit agir, mais on est agi : instincts, pulsions, passions, aveuglement - ou comme dirait Bouddha, méconnaissance, cupidité et haine. Sachant tout cela comment rêverait-on encore de bonheur ? Mais cette connaissance impitoyable réduira-t-elle, ou augmentera-t-elle la douleur ? "Qui accroît sa science augmente sa douleur" disait L'Ecclésiaste - Schopenhauer dit qu'elle lui aura évité de souffrir plus encore. Que faut-il en penser ?

C'est une douleur d'être abandonné par l'objet d'amour. Toute l'idéalisation s'effondre (la cristallisation). Faut-il aimer encore, prendre le risque du plaisir et de la déception ? Faut-il renoncer définitivement, tracer un trait sur l'attachement, et, évitant les pièges de l'illusion, risquer de sombrer dans un ennui sans recours - à moins que, ô miracle, on se détourne vers d'autres objets ?

L'hypothèse de Schopenhauer est que la connaissance, la reconnaissance de l'illusion, puisse opérer une sorte de catharsis (une purge, une purification) des affects, en dégageant l'intellect des pièges de l'imaginaire. Après tout, la contemplation esthétique réalise bien une sorte de miracle : le temps de la contemplation le désir est comme suspendu, le contemplateur est apaisé. Il peut regarder l'action dramatique ou le tableau avec sérénité, considérant du dehors le jeu universel du vouloir-vivre : il connaît sans pâtir. C'est par une sorte de distanciation, opérée par "la conscience meilleure", que le sujet conquiert une précieuse part de liberté.

Je dirai : la douleur est plus grande au moment de la déception. C'est alors que le sujet risque de basculer dans un désespoir universel. Il maudira ce savoir qui augmente sa douleur. Avec le temps il apprendra à se distancier, à dégager l'intellect des pièges de l'imaginaire, à conquérir, avec les expériences philosophiques et esthétiques, une position plus libre, peut-être plus enjouée. Ce n'est certes pas le bonheur, mais c'est la forme que peut prendre la liberté de l'homme face au destin. En demander plus me semble relever de l'utopie, ou de l'escroquerie.