Philosopher c'est dialoguer avec l'Ami sous l'aplomb de la vérité.

Dans cette formulation tous les mots comptent, et plus encore leurs rapports.

Il faudrait plutôt écrire : dia-loguer, pour faire entendre le mouvement alternatif de l'un à l'autre, et réciproquement. Je parle, tu écoutes, tu réponds, j'écoute, je parle, et ainsi de suite. Parole réglée par la commune acceptation d'une règle de non-violence, et par la référence explicite à la vérité. Dire vrai, ni timoré ni brutal : parrhèsia.

Mais qui est cet Ami que requiert le dialogue pour exister comme tel ? Je mets une majuscule pour distinguer l'ami, le semblable ou dissemblable, le prochain, l'existant qui est là, de l'Ami comme catégorie conceptuelle, Ami de la vérité, lequel n'existe jamais parfaitement dans la réalité, mais dont nous avons l'idée lorsque nous nous engageons sincèrement dans un dialogue. Il suit de là que nous-même nous sommes cet Ami, ne serait-ce qu'en nous positionnant comme l'ami de notre ami. Pour dire les choses très simplement : chacun est l'ami de l'autre (réciprocité) en étant reliés dans la référence commune de l'Ami.

L'amour de la vérité est la définition même de la philosophie. On dira que nul ne connaît la vérité, et que s'il la connaissait il ne pourrait pas la transmettre (Gorgias). J'accepte aisément cette critique, laquelle ne porte en fait que sur le savoir. Par vérité j'entends tout autre chose : la perception du réel, auquel chacun est tenu encore qu'il s'échine le plus souvent à le fuir, à s'y dérober ou à le nier. La parole vraie est celle qui témoigne sincèrement d'une rencontre avec le réel, la fausse parole fait l'impasse, recouvre de bavardages et d'inepties ce qui aurait pu être une découverte saisissante.

Il faut prendre ensemble les trois termes, dialogue, ami, vérité. Ils forment dans leur triple liaison ce noeud serré de l'énigme qu'en philosophant le sujet se propose d'interroger.