Démocrite disait : "La vérité est dans l'abîme". Ce précepte vaut pour la théorie de la connaissance en général, mais il est loisible de l'appliquer à la dimension existentielle. Ce qui signifierait que le sujet est appelé à l'expérience de la vérité, mais qu'en même temps il en est incapable. Plus exactement : l'épreuve de vérité est la plus difficile, la plus risquée, la plus ténébreuse qui soit. Qui s'y aventure ne sait où cela le conduira, ni même s'il pourra faire demi-tour. L'image de l'abîme convoque celle du labyrinthe, dont on sait la résonance tragique dans la mythologie. Thésée ne se tire d'affaire qu'à l'aide du fil d'Ariane. Autant dire qu'il ne faut pas faire le voyage sans le secours providentiel de quelque Ariane,  l'Anima sans doute qui vient à la rescousse pour tirer l'Animus du dédale.

L'intellect peut bien se risquer dans les parages de la mort, il faut une âme pour soutenir la vitalité, le courage et l'instinct de vie. Peut-être le drame de Nietzsche fut-il d'être seul à faire le voyage.

Si maintenant nous mettons de côté les prestiges de l'imaginaire et les douteuses leçons de la mythologie nous obtenons ceci  : la vérité "abyssale" est étrangère à ce que nous appelons savoir - sinon il suffirait d'accumuler des savoirs pour la concevoir, auquel cas elle n'aurait rien d'abyssal. C'est ce que Nietzsche appelait l'optimisme socratique, l'opinion selon laquelle la connaissance va nous guérir du mal, de l'erreur et de la souffrance  (Nul n'est méchant volontairement). Mais l'histoire nous a appris dans la douleur et le tremblement que cette position est naïve, largement contredite par les faits. Manifestement le savoir bute sur un impossible, lequel ouvre une béance effrayante dans la représentation : c'est l'abîme de Démocrite.

La première caractéristique de la vérité c'est qu'elle d'un ordre Autre, étrangère à tout ce que nous pouvons rêver, imaginer et concevoir. L'abîme est une ouverture béante qui s'ouvre comme une gueule noire, un gouffre obscur dont on ne voit ni les contours ni le fond. A-t-il même un fond, ou bien se perd-il dans les profondeurs inexpugnables de la terre ? On songe au temple d'Hadès, dont Pyrrhon fut le grand prêtre, lequel était bâti autour d'un précipice qui donnait dans les entrailles de la terre, d'où montait une vapeur sulfureuse et toxique. Les habitants d'Elis croyaient que c'était la porte des Enfers. 

La vérité donc a un rapport avec la mort : c'est d'abord l'idée qu'il n'existe rien de durable sous le soleil, et que tout vivant est un mort en sursis.

D'où découle cette idée insupportable que toute puissance, quelle qu'elle soit, est relative et soumise aux lois de nature. De même pour le plaisir, limité, et la jouissance, éphémère et passagère. Quant au savoir...

De là un discours très différent de tous les discours, dont Pyrrhon donne un exemple lumineux. S'il parle tout seul, s'il contnue à parler quand l'interlocuteur s'est absenté, s'il parle sans se laisser troubler ni interrompre c'est qu'il estime que ce discours est plus important, plus vrai que les objections ou les réfutations. Il refuse de se situer sur le plan des douleurs et malheurs subjectifs, des opinions et des croyances, des certitudes et des hypothèses parce qu'il parle la vérité impersonnelle, à partir de quoi, effectivement, toutes ces pauvres opinions sont toutes disqualifiées : pas plus ceci que cela, puisque sous le regard de la mort tout se vaut (en dernière analyse) même si pour vivre il faut bien choisir, préférer, agir. (Le pyrrhonien ne croit en rien et vit en suivant la coutume).

Qui a plongé dans l'abîme, en revient - s'il revient - radicalement étranger à tous les hommes, Autre lui aussi comme l'Autre de la vérité, et s'il accepte de vivre comme tout le monde (et pourquoi faudrait-il vivre autrement si cet autrement ne vaut pas plus que celui-ci) il possède au coeur, sans que nul s'en aperçoive, une blessure qui est aussi un talisman. Orphée revenu des Enfers.