"Le roi Oedipe a un oeil en trop peut-être". C'est Hölderlin, l'homme blessé, qui écrit cette ligne dans un de ces poèmes flamboyants de la dernière période, dont on a cru bon de suspecter la cohérence. Mais pour un lecteur averti, ami du poète, ces poèmes ne relèvent en rien d'une quelconque maladie mentale, exposant sans fard les résultats poétiques, conquêtes et souffrances d'un esprit exigeant qui a fait de la poésie sa vérité.

Dans la pièce de Sophocle, Oedipe, en effet, est l'homme qui veut trop en savoir, contre la mise en garde de Tirésias, lequel connaît la solution de l'énigme, et craint que le roi, suivant la pente fatale de son thumos, n'en vienne à apprendre, au terme de l'enquête, "plus qu'il n'en pût digérer". Ce péril, Hölderlin l'a bien reconnu comme le sien propre, lui qui sans nul ménagement s'engage dans la quête de la vérité.

Un oeil en trop peut-être : cela résonne en effet comme une menace. Qui sait ce qu'il rencontrera en chemin, celui qui, ne se contentant pas des deux yeux de la perception ordinaire, commune et normée, prétendant voir au-delà, ou en de ça, risque de perdre pied et de ne jamais plus revenir ? Si Oedipe est l'homme qui voit de son oeil de trop, il est en même temps celui qui se crèvera les yeux lors de la révélation de l'insupportable. Renversement extraordinaire : le trop se retourne en pas assez, l'excès en défaut. Celui qui voyait trop ne voit plus rien - sauf à dire que s'il ne voit plus le monde ordinaire, il voit maintenant ce que nul ne voit, ce qui est caché à tous. Il a résolu l'énigme, il n'est plus tout à fait un homme quelconque, il est poète et visionnaire.

Une vieille tradition fait d'Homère le poète aveugle. Sa clairvoyance même le détourne de la multitude. Dans sa vision intérieure, les mondes, les dieux et les hommes poursuivent leur partition séculaire, sous le regard de l'éternité.

Une autre tradition dit à peu près la même chose de Démocrite.

"Qui accroît sa sagesse augmente sa douleur" - cela est vrai au regard de ces exemples illustres. La connaissance a un prix, et rares sont ceux qui consentent à payer. Cela ne se peut que si l'attrait de la connaissance est suffisamment fort pour emporter les résistances de l'instinct, de la paresse ou de l'indifférence. Ajoutez à ceci que l'on peut périr en route, ou ne rien trouver qui vaille. Dans le meilleur des cas on débouche tout simplement sur ceci : les choses sont les choses, il n'y a que les choses, le mouvement éternel des choses.

Panta rhei : tout s'écoule. Pour m'en former une image, car l'idée en est, contrairement à l'opinion courante, fort difficile à supporter et à endurer, je regarde le ciel, je vois passer des nuages, cela coule tout doucement, parfois l'orage délivre ses turbulences, parfois le ciel est uniment clair et pur, et cela ne s'arrête jamais. Nous pensons, nous, en plaçant des limites : avant, pendant, après, prétendant régler le cours du monde sur les bornes de notre misérable existence, exigeant en toute chose un début et une fin, un sens et une valeur. Mais les choses ne se passent pas ainsi, elles passent sans cesser de passer. Ce n'est pas du tout une énigme, c'est tout simplement le cours des choses.

Notre fameux "oeil en trop peut-être" est l'aptitude chèrement conquise, totalement gratuite, sans bénéfice ni préjudice, à voir sans trembler le mouvement universel, et, aux heures les meilleures, à nous y tremper et nous y rafraîchir.