"Il comprend le Nibbâna (nirvâna) comme Nibbâna, mais ayant compris le Nibbâna comme Nibbâna, il ne pense pas Nibbâna, il ne s'identifie pas avec le Nibbâna, il ne pense pas à la façon du Nibbâna, il ne pense pas : "le Nibbâna est mien, et ne se réjouit pas du Nibbâna". 

Mais les moines ne se réjouirent pas des paroles du Bienheureux". (Bouddha : "la cause originelle", mulapariyaya sutta)

Ce sutta (soûtra) me semble remarquable à tous égards. C'est le seul qui se termine par le constat de l'incompréhension. Les moines sont déçus, ils pensaient sans doute que le nibbâna était à leur portée, comme un bien inestimable que l'on peut acquérir par l'effort ou le savoir, et voilà que le maître leur assène cette terrible vérité : le Nibbâna ne peut se penser, se posséder comme on ferait d'une idée, d'un concept ou d'une théorie. Il n'est pas possible de penser "à la façon du Nibbâna" - de le considérer comme un point d'appui à partir duquel on jugerait de toutes choses, comme font les philosophes qui se donnent un principe fondamental, supposé fournir la clé de voûte de l'édifice universel. C'est toute la conception classique du savoir qui se voit ruinée sans reste : on peut "comprendre" le Nibbâna - entendons, en faire l'expérience psychique, le vivre dans l'intimité de son être, mais non le penser ou le théoriser. Cette expérience indicible ne peut se produire que dans une sphère étrangère au langage, et à ses pièges.

"Il ne s'identifie pas avec le Nibbâna", il ne pense pas : le Nibbâna est mien". Savoir serait toujours une modalité de l'avoir : puissance, renommée, prestige, illusions de l'ego, fortifiées par les trois poisons de l'avidité, de la répulsion et de l'ignorance. L'identification est encore un avoir, une manière subtile de se renforcer de l'image à laquelle on s'identifie. Le Nibbâna ne saurait se possèder pas plus que la pluie qui tombe ou le mouvement des marées.

Ni avoir, ni savoir, ni être. C'est toute l'organisation mentale de l'homme, que ce soit l'homme hindou de l'Antiquité ou l'homme des mégapoles contemporaines, qui est de la sorte interrogée. Il s'agit bien de promouvoir un au-delà, ou un à-côté, mais qui n'a rien à voir avec les fantaisies religieuses, ni avec les pensées des philosophes, qui n'est pas un arrière-monde ni une transcendance, mais la révélation de l'ici, débarrassé de toutes les catégories qui obstruent le regard. C'est pourquoi on peut bien dire ce qu'il n'est pas, on ne saurait dire ce qu'il est.