Quelle est donc "l'absente de tout bouquet" (Mallarmé) - ce quelque chose que l'art échoue à représenter, multipliant les signes et les images comme un gigantesque décorum, percé toutefois d'une invisible absence. Quelque chose manque, mais on ne voit pas ce manque, on ne peut que le concevoir.

Regardant le bouquet, comment saurais-je qu'il y manque - quoi ? une fleur ? un parfum ? une couleur ? Je ne puis voir ce qui manque. Mais je sais que ce bouquet n'est pas-tout, il ne figure pas tout, et tout complet qu'il paraisse au regard, il ne peut pas ne pas faire signe vers l'absence. Je sais que ce bouquet va fâner, se dessécher. Le temps fait son office, il suffit d'attendre.

Ce qui manque à tout être de la nature c'est la constance de soi, l'éternité.

Mais le bouquet peint, dira-t-on, ne figure-t-il pas une sorte d'éternité, durant par de là son créateur, pour une durée indéterminée. L'art vaincrait-il le temps et la mort ? La Joconde enchante hommes et femmes depuis cinq cents ans, et avec un peu de chance, pour les siècles à venir. Où est l'absence ?

Considérons un instant ce tableau : tout est plein, pas de vide, tout est achevé, figure, corps, paysage. De toute part je suis enveloppé par une perfection sans faille, emporté, dissous dans une atmosphère de sensualité ineffable, de douceur voluptueuse : absorbé, envoûté. On raconte que le jeune Philippino Lippi, découvrant le tableau, se serait évanoui de saisissement.

Ce qui montre bien, à mon sens, que cette question du manque (l'absente de tout bouquet) ne se situe pas au niveau de la représentation (qui est pleine, auto-suffisante), mais dans le rapport du spectateur à l'oeuvre d'art. Je me souviens d'une expérience musicale particulièrement intense : à la fin d'un concert qui m'avait comblé de ravissement, j'avais sombré, paradoxalement, dans une poignante angoisse mélancolique. La vie ordinaire m'apparut absolument misérable, pitoyable. J'étais déchiré. Je vérifiais à mes dépens la phrase de Valéry : "le beau c'est ce qui désespère".

Ce qui est absent dans l'oeuvre d'art, et que l'artiste le plus souvent cherche à dissimuler, c'est ce qui fait la réalité de la vie, et même dans un projet "réaliste" il ne pourrait faire voir vraiment cette réalité, puisque l'oeuvre est une transposition, donc une métaphore. La distance entre l'image et le réel est infranchissable. Ce qui fait qu'en dernière analyse l'"absente" de l'oeuvre c'est le réel, et au premier chef, le réel du temps et de la mort.

On peut toujours représenter des cadavres, des mourants, ou la Faucheuse patibulaire, ou les enfers ou le paradis, mais la mort en tant que telle on ne peut pas la représenter. On multiplie les images et des symboles, on convoque les récits et les paraboles, mais la mort reste l'"absente de tout bouquet". Ce n'est pas surprenant si l'on songe que l'on peut bien penser à la mort, rêver et fantasmer, mais la penser comme telle on ne le peut.