Mon premier amour fut la poésie. C'était vers la fin des années de collège, où je découvrais tout ensemble Victor Hugo, les Trois Mousquetaires et Robinson Crusoë, trois phares dans le ciel morose de l'internat. Non que je fusse vraiment malheureux, il y avait de bons camarades, il y avait de bons moments, il y avait la superbe forêt et les promenades enchantées, mais j'étais exilé, taciturne, songe-creux. La seule échappée possible était la littérature. Les bons pères ne m'ont jamais molesté ou malmené, ils étaient plutôt généreux et amicaux. Sans doute espéraient-ils, me voyant bon élève et de bon caractère, que je me tournasse vers les études religieuses, mais c'était se tromper du tout au tout. J'aimais mes romans de chevalerie et de voyage, je n'aimais pas les messes, interminables, et déjà, dans le fatras de leur enseignement, je décelais des contradictions, des faiblesses d'argumentation et des absurdités. Un dieu unique en trois personnes, cela ne passait pas. Du pain changé en corps du Christ, du vin changé en sang du Christ, moins encore. J'étais peut-être poète mais je n'étais pas débile, et j'entendais bien me servir de mon entendement en toutes affaires, sans exception. J'étais un sceptique, déjà, et je le suis résolument resté.

J'admirais sans réserve que Victor Hugo pût rédiger une gigantesque histoire de l'humanité dans "La Légende des Siècles". J'en conçus assez comiquement le projet pharaonique, aussitôt abandonné, d'écrire en vers l'histoire de ma ville natale. Il y avait bien là quelques murailles, quelques tours sauvées de la débâcle qui pussent suggérer la violence du passé médiéval, mais comment raconter des batailles, des sièges, des échauffourées quand on a douze ans, qu'on ne maîtrise ni la langue ni la versification, qu'on est un nigaud sans culture ni envergure ?

Je ne compris vraiment la poésie qu'au lycée. J'étais alors à jamais débarrassé de la tutelle religieuse, jouissant d'une liberté de mouvement toute nouvelle, et formidablement disposé à apprendre. La classe de seconde me fit connaître Ronsard et Du Bellay, Ronsard surtout, qui est un poète universel, maîtrisant tous les genres et tous les styles. Plus tard ce furent Lamartine (que je lus très activement des années durant), Victor Hugo, Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Mallarmé. Et dans le même temps je lisais Goethe, que je lis toujours, et Hölderlin, auquel j'ai longtemps voué une sorte de culte, mais que je n'ai compris vraiment que bien plus tard. A tous ces poètes, mes amis de coeur, je garde une reconnaissance éternelle.

Quelques incursions dans la poésie dite moderne ne m'ont guère enthousiasmé. On pense, on glose, mais on ne sent rien. De quoi parlent-ils donc si le lecteur ne perçoit ni le sens ni le sentiment ? J'aime une poésie qui vient directement du coeur, de la nature intime et universelle.

Bien sûr je m'étais mis à écrire tant et plus. J'avais la naïveté de croire qu'un poète pouvait se hisser du col, se faire apprécier par son seul talent. En quoi je me trompais de siècle. Tout au plus, en payant de sa poche, peut-on aujourd'hui éditer une pitoyable plaquette, sitôt oubliée.

Mais la nécessité m'appelait ailleurs : études, profession, vie familiale, ce que Kierkegard appelle le stade éthique. A la poésie je reviendrais bien plus tard, après une longue boucle de vie, dégagé de toute obligation et prétention, et comme Tchouang-Tseu tapant sur une caisse de bois en s'accompagnant de la flûte, hirsute, schismatique, égrillard. Poésie singulière, à l'écart de toutes les modes, qui s'accomplit en elle même comme fait le vent dans les branches des érables.