Insignifiant - le dictionnaire nous dit : sans importance, sans valeur. Certes, mais le sens premier est : qui ne fait pas signe - définition bien plus intéressante. Si je dis que l'histoire de l'humanité est insignifiante, je dis bien sûr qu'elle est de peu d'importance au regard du Tout, mais aussi : elle ne signifie rien, elle n'a pas de sens, elle ne fait pas signe vers une autre instance qui pourrait recueillir son message, y répondre par un autre signe. C'est cette absence de répondant qui nous semble insupportable, aussi avons-nous inventé des dieux pour garantir à notre existence un répondant glorieux qui va nous justifier en retour. "Ma vie n'est pas vaine puisqu'un dieu m'écoute, m'entend et me répond". Et que se passe-t-il quand le dieu ne répond plus ? On ira en inventer d'autres, l'Histoire, le Progrès, la Nation, la Société sans classe etc. Ce sont des dieux peu reluisants, assez austères, mais suffisants pour justifier quelques massacres. Le dieu, quel qu'il soit, "y reconnaîtra les siens". On y trouvera toujours, en cherchant bien, quelque signe qui fasse sens, qui atteste le rapport entendu entre le sujet et cet Autre, garant du sens.

Je soupçonne que même chez le croyant le plus résolu, à de certaines heures de trouble, se produise un éclair, soudain, d'effroyable lucidité, où vacille la foi, où tombe le masque, où se révèle nue et implacable la vérité : je suis seul, nul ne veille sur moi, nul ne m'entend, nul ne répond. Puis, se reprenant, il décrètera que ce fut un moment d'égarement, rejetant la faute sur le diable, cet autre de l'Autre, qui divise pour régner.

On envoie des sondes dans l'espace, on émet des messages à de lointaines planètes en espérant que des vies, quelque part dans l'immensité, puissent entendre et répondre. On désespère d'être seul, sans réplique dans l'univers, on veut que l'univers parle, on veut déchiffrer "la musique des sphères", on veut que le moindre bruit soit chargé de sens, porteur d'un message : n'importe quoi qui agite l'imagination, qui brise le silence.

Trouverait-on, enfin, d'autres civilisations, que se produirait ce qui s'est toujours produit : l'extermination des étrangers, à moins que ce soient les étrangers qui nous exterminent. 

On peut toujours imaginer que l'humanité puisse dans l'avenir échapper à la limite étroite de la planète terre, et coloniser l'espace proche, mais l'homme étant ce qu'il est, il exportera sans vergogne ses haines et ses conflits, ses déchets et ses miasmes. Ce sera simplement une extension géographique de la même histoire du monde.

L'insignifiance est sans remède. Nous voulons du sens, nous croyons trouver du sens en convoquant des êtres mythiques, des divinités issues de notre imagination, supposées parler, commander, exiger, protéger. Lorsque cette structure duelle imaginaire est sérieusement interrogée elle perd toute pertinence. L'insignifiance se révèle alors comme la vérité indépassable de notre condition. A partir de là toutes les constructions imaginaires exhibent leur caducité. Les yeux sont dessillés, et comme dit le poète : "On ne l'y prendra plus".

Leçon de désespoir ? Pas forcément, plutôt d'inespoir, lequel serait la tranquille considération des choses et de soi comme jeu des apparences, comiques ou tragiques, ou plutôt les deux, indifféremment.