Le démonique est la dimension la plus intime, la plus secrète, la plus puissante. Et la plus ignorée. Tout conspire, et le monde, et l'éducation et la culture même, à l'étouffer, sans jamais y parvenir tout à fait. Par suite de cette déformation quasi universelle elle ne trouve son expression ordinaire que sous la forme monstrueuse du démoniaque, sa triste et funèbre contrefaçon. A moins que par un autre trait elle ne se déguise sous les espèces comiques de l'angélique. Mais la nature profonde ignore le ciel autant que l'enfer, elle est simplement et directement ce qu'elle est. C'est ce que montrent les grands artistes qui laissent parler à travers eux la grande voix de la nature, en deçà de la distinction culturelle du bien et du mal.

Le mot grec daïmon se traduit par démon (ou dieu), génie, et tantôt par sort ou fortune. L'idée dominante est que le daïmon, qu'il soit extérieur ou intérieur, exerce une action décisive, bien que mystérieuse et incompréhensible (le sort) sur les hommes, les conduisant obscurément là où ils ne veulent pas aller de leur plein gré. Parfois c'est le dieu qui agit (Hélène est victime d'un sort funeste ourdi par la divinité) parfois une puissance intérieure plus forte que la raison (Achille choisit la vie héroïque et la mort à brève échéance). On ne sait au premier chef si c'est un bon ou un mauvais daïmon, et, à vrai dire, cette question est secondaire, négligeable dans la logique démonique.

Je considère quant à moi que le démonique est l'expression, dans le sujet, des puissances innées de sa nature dont il ne prend connaissaance, et encore de manière très partielle, que dans la suite de ses expériences. Ce qui implique beaucoup d'errements et de tâtonnements. De plus, soumis aux exigences sociales et éducatives, il court le risque de se contrefaire,  au sens strict de se dénaturer. Il faut conserver par devers soi une faculté d'écoute, de patiente disponibilité aux voies intérieures, en sachant quand il le faut se détourner des injonctions sociales, pour sauvegarder l'essentiel. L'essentiel est toujours à venir, dans un présent qui sache l'accueillir.

Peut-être même est-ce le démonique, dans un savoir plus haut que tous nos savoirs, qui nous fait vivre et mourir. Peut-être est-ce lui qui décide, pour nous, de l'heure de notre mort : nous mourons, hors accident violent et fortuit, lorsque s'est épuisée l'énergie vitale, et alors le corps et l'esprit, dans leur décrépitude respective, s'allient enfin, définitivement, pour fusionner dans le néant.