Spontanément ma nature me porte plus vers la musique et la poésie que vers la peinture. Je suis un auditif plus qu'un visuel. La poésie elle-même est un art auditif : les vers d'Homère étaient chantés en public - voir l'"Ion" de Platon qui nous présente un rhapsode expert dans l'art de faire résonner le texte, mimant et gesticulant, suscitant la passion de l'auditoire. La tragédie comportait de nombreuses pièces chantées, accompagnées de la flûte. Mais par la suite la poésie est devenue une branche de la littérature, que l'on lit en silence - hormis quelques illustrations musicales dues à des compositeurs tardifs, comme Schubert. Si l'opéra s'appuie en principe sur un texte il faut bien convenir que ce texte n'est guère reconnaissable dans les airs chantés, et il ne figure pas au nombre des chefs d'oeuvre poétiques. Qui, écoutant la musique de Mozart se soucie vraiment des livrets de Da Ponte ?

Aucun compositeur, à ma connaissance, n'a songé à mettre en musique les Fleurs du mal ou la Légende des siècles.

Il me semble qu'il faut lire la poésie en faisant chanter, résonner, vibrer le vers dans l'espace intérieur, comme si l'on disait en public : alors se produit ce miracle inespéré de la jonction sensible des mots et de la musique. Les harmoniques, les accords, les rythmes, les assonances, les rimes, tout concourt à produire le meilleur effet sonore, accordé à la polyphonie du sens - et l'on pressent que le sens n'est pas l'élément décisif, qu'il n'est pas univoque, et qu'une certaine indécision, un flottement salutaire, une ambivalence, une certaine ambiguité, qui seraient fatals au texte en prose, font tout au contraire toute la richesse, et le charme de la poésie. 

Dire le plus avec le moins. C'est en quoi les maîtres chinois et japonais sont inimitables.

                 Barque sur le fleuve jaune

                 Le ciel vire à l'océan

                 Pêcheur, où est ta demeure ?

On dira : il y a du sens. Oui bien sûr, mais où est-il ? Dans la vision de la barque solitaire sur le fleuve ? Dans le ciel qui menace ? Dans l'appel à la prudence et au retrait ? Tout cela est vrai, mais le sens, s'il en est, rassemble tous ces éléments en une effusion de sens, les excède infiniment, les ouvre au silence.

C'est un secret bien gardé : l'essence de la poésie, sa plus haute destination, ne s'épuisent pas dans le texte, pas même dans sa musicalité. On flatte les sens, on flatte la sensibilité, on éveille l'intelligence du coeur, mais c'est pour nous faire entrevoir ce que le texte ne peut dire, qui pourtant est l'origine, la cause insondable du dire, qui ne s'épuise dans aucun dire.