"Fuis à toutes voiles la paideia" - C'est un des préceptes les plus controversés d'Epicure, ses détracteurs y dénonçant une complaisance coupable à l'ignorance, voire une recommandation d'ignorance. Mais l'affaire est plus compliquée qu'il y paraît. La paideia, c'est étymologiquement l'éducation de l'enfant (paidos), puis par extension l'ensemble des disciplines jugées nécessaires à la formation de l'homme grec, essentiellement le noble ou le patricien. L'orientation en est aristocratique, virile, guerrière, mais avec le temps elle s'ouvrira à des dimensions plus intellectuelles et esthétiques, culminant dans la formule "kaloskagathos" : "beau et bon", idéal civique et moral de l'homme grec dans la société grecque.

S'opposer comme le fait Epicure à la paideia est un choix philosophiquement fondé, c'est une contestation directe des valeurs de la société traditionnelle où prédominent la quête du pouvoir et les rapports conflictuels. La paideia forme à devenir un citoyen intégré, partageant sans recul les valeurs de la société. Les enseignements qui y sont délivrés, sont tantôt inutiles tantôt néfastes, toujours impropres à former un véritable esprit philosophique.

On voit d'emblée la différence formidable entre Platon qui dans la République construit un idéal de société autoritaire, quasi communiste, et Epicure qui fonde un jardin à l'écart, thébaïde paisible pour les amis philosophes, loin des tourbillons du politique.

Mais alors quelle formation, si l'on prétend se passer des disciplines traditionnelles ? La réponse est très claire :

"Ce ne sont pas des fanfarons, ni des artistes du verbe, ni des gens qui font étalage de la culture (paideia) jugée enviable par la foule que forme l'étude de la nature (physiologia), mais des hommes fiers et indépendants, et s'enorgueillissant de leur biens propres, non de ceux qui viennent des circonstances" (SV 45  traduction Conche)

Le fondement sûr du savoir est la physio-logia, l'étude de la nature, la physique donc mais aussi la botanique et la biologie qui assurent les fondements de la médecine, laquelle jouit d'une considération toute spéciale comme art de la santé (hygiène) et de la guérison. Epicure lui-même estime que la philosophie est la médecine de l'âme (une psych-iatrie) qui vient compléter la médecine du corps. Quant à la physique elle nous enseigne ce qui est, la structure de la nature entière, les formes universelles dans lesquelles s'inscrivent les modalités nécessaires de tous les vivants, l'homme y compris. Cette étude est la seule qui permette à l'homme de connaître sa propre nature et par cette connaissance de se procurer les véritables biens.

"Fiers et indépendants" (autarkeis) parce qu'ils trouvent en eux-mêmes le fondement de la félicité sans avoir à se ranger sous la tutelle d'autrui, ou de vivre par procuration.

Cela, évidemment, la paideia ne peut l'offrir. Elle se contente de former un membre passif-actif de la communauté politique. 

Avant Epicure déjà un certain mouvement de la pensée philosophique avait entamé une courbe tangentielle, avec les Sophistes, puis les Cyniques. Mais si Diogène le Chien pensait pouvoir encore changer la société en la redressant, Epicure prend ses distances, respectant de loin les normes en vigueur, mais tablant dorénavant sur une toute autre "politique" : une contre-culture décentrée et pacifique, une communauté ouverte aux femmes, et qui ne craint pas de donner asile aux courtisanes : la philia contre la paideia, l'amitié contre l'esprit guerrier, la pluralité des genres contre le virilisme, une forme nouvelle d'égalité contre l'esprit de caste.

On voit que l'affaire, en effet, est complexe, et qu'il ne s'agit pas seulement de débattre des matières d'enseignement.