Après une maladie qui dura quatorze jours, Epicure "entra dans une baignoire de bronze tempérée d'eau chaude, demanda du vin pur et l'avala. Après avoir enjoint à ses amis de se remémorer ses doctrines, il mourut" DL, X 16).

L'essentiel, pour un philosophe original, c'est son enseignement. Dans cette scène rapportée par Diogène Laèrce on trouve une sorte de mise en scène, une dramatisation, mais aussi une exemplarité de la conduite : la baignoire évoque la douceur du plaisir, le vin - pur, ce qui n'est pas l'usage, les Grecs coupaient le vin d'eau -  un remède contre la douleur, et le plus important : le legs d'une doctrine réputée vraie, souveraine contre l'ignorance et la souffrance. On imagine aisément le groupe d'"amis" rassemblés autour du mourant,  recevant pieusement les dernières paroles du maître bien-aimé.

C'est une mort paisible, comme celle de Bouddha. Ce sont presque les mêmes termes, sauf que Bouddha est couché sur le flanc droit et qu'il pratique les divers degrés de la méditation avant de s'enfoncer sans retour dans le parinirvâna. Peu de temps auparavant il avait délivré son ultime message  : "Les éléments qui conditionnent et les choses conditionnées ont pour nature la déformation. Soyez attentifs et sans négligence" ( pour atteindre l'état non conditionné).

On se demandera quel est le statut de cet enseignement reçu par un disciple, car enfin le rapport à l'enseignement est très différent chez le maître et chez le disciple. Pour le maître (si toutefois nous gardons ce mot qui ne convient qu'à demi) il s'agit de livrer la quintessence d'une expérience vécue, transposée en paroles ou en écrits. C'est le témoignage d'une vie authentiquement vécue, portée au plus haut niveau de conscience. On songe à Montaigne estimant que son livre et lui vont du même pas, inséparables et indissociables. La vie d'Epicure c'est l'oeuvre d'Epicure. Aussi veut-il que sa doctrine soit justement et fidèlement reçue, sans déformation. Mais la situation est toute autre pour le disciple qui reçoit du dehors un corpus de textes ou de sentences dont il n'est pas l'auteur, qu'il ne peut juger à leur pesant d'or, de douleur et de joie. C'est un corps étranger, une greffe qui prendra ou ne prendra pas. Certains font tant et tant jusqu'à s'assimiler la nourriture étrangère, ne sachant plus ce qui est d'eux et ce qui vient du dehors. D'autres s'efforcent à sentir, penser, parler, agir selon la doctrine, et ne parviennent qu'à se gauchir, se déformer et se manquer. D'autres enfin, ne parvenant à rien, finissent par rejeter ce qu'ils ne peuvent assimiler, et tournent le dos.

Une bonne doctrine n'enferme pas, n'oblige pas, elle ne recommande aucun action en particulier, n'en interdit aucune : elle se contente de faire voir, invite à réfléchir, à ouvrir, et se garde de donner une quelconque solution. On doit pouvoir y entrer et en sortir sans scrupule, visitant de ci de là, toujours libre et échappé. Ce qui fait que presque toutes les doctrines de l'histoire sont inhabitables : trop prescriptives, trop interdictrices, et au total indigestes.

Cela dit, ne soyons pas bégueule. Il y a d'excellentes choses dans presque toutes, qu'il est bon de connaître, ne serait-ce que pour en juger en toute franchise.

Mais la plus libre, la plus alerte, la plus gaillarde est encore la pyrrhonienne, si décriée - on se demande pourquoi - car on veut de la certitude, des préceptes de vie, des règles de conduite, et cette école-là, à la différence de toutes les autres, n'en donne point. Mais encore ceci : celui qui veut la certitude fait preuve d'incertitude, donc tous les dogmatiques sont en leur fond incertains. Le seul à être vraiment certain (inébranlable) c'est Pyrrhon qui déclare que la certitude est impossible (akatalepsia).