Homère, par la voix de Pénélope, distinguait déjà les rêves qui ne sont que pacotilles, de ceux qui expriment la vérité, il est vrai sur un mode problématique. Ceux-là se reconnaissent aisément à la puissance de l'affect qui les accompagne, au trouble qu'ils génèrent : encore faut il les accueillir et les travailler pour en dégager la signification. Si l'interprétation est juste il en résultera quelque modification sensible, si elle est fausse l'affaire sera sans conséquence. Ce qui importe c'est de créer une sorte de passage entre le conscient et l'inconscient, une porte "de corne ou d'ivoire" assez large pour recueillir les voix "chères qui ne se sont pas tues".
Dans ce rêve-là je vois à ma droite une sorte de cavité béante, un orifice ouvert sur des profondeurs insondables. A petite distance, toujours à droite, mais tout près de moi, une sorte de lance verticale, ou de colonne, qui s'interpose, qui semble interdire ou empêcher toute approche de la cavité. Ces deux éléments sont donnés simultanément, comme s'ils formaient un ensemble indissociable, une sorte de structure binaire, où chacun des éléments se rapporte à l'autre et se définit par l'autre.
Mais cette partie du rêve n'est que la conclusion d'une histoire, dont je sais qu'elle comprend trois moments, mais je suis incapable de me souvenir des deux moments antérieurs. Je n'en ai nulle image, mais je sais qu'ils ont existé - peut-être pas dans le rêve, peut-être dans la vie - et je comprends aussi qu'il est important que j'y pense sérieusement quand je serai réveillé. (La distance psychique entre le rêve et l'état vigile n'est pas si grande que l'on pense).
Toujours dans le même rêve apparaît le nom de Freud - ce qui signale clairement que nous sommes dans le registre de l'inconscient. Des personnes (je ne les vois pas vraiment) critiquent ouvertement le vieux maître viennois : pour elles, sans doute, a-t-il trop dit - et pour moi pas assez. Peut-être mon rêve est-il une tentative d'aller au delà de Freud, tout en saluant l'oeuvre de Freud.
Reprenant l'ensemble du rêve je crois possible d'en tirer quelque leçon. La colonne érigée est un double symbole : de la puissance phallique et de l'interdit. Mais quel interdit ? De se perdre dans la cavité ouverte, ouvrant sur l'illimité. Le vrai danger, en effet, n'est pas la sexualité comme telle, que le rêve signale sous les espèces du phallus et du vagin, le vrai danger c'est la destructuration subjective, selon la logique de la pulsion de mort. D'où l'urgence d'un commandement, signalé par la colonne : "ne franchis pas cette borne, au delà tu périras".
Je vois encore une autre interprétation possible : cette double image de la colonne et de la béance serait le tableau symbolique de l'état présent du moi. A la fois la perception endopsychique de la finitude, de la faille, du manque à être, de la mortalité (le trou béant) et, simultanément, la fière certitude de la puissance (la colonne érigée). - Je disais plus haut : au delà de Freud, car si Freud a largement thématisé le premier point (la castration symbolique) il ne dit pas grand chose de l'après, d'une existence affirmative et créative.
Du coup il est possible de reconstruire les deux moments antérieurs dont le souvenir se serait perdu. Le premier c'est l'illusion native du moi qui se rêve tout puissant : moment du Un-Tout ( la colonne seule sans le négatif). Le second serait celui de l'expérience douloureuse de la privation, de la perte, voir de la désubjectivation (la béance infinie). Le troisième est clairement présenté comme conjonction des contraires. Voici donc un sujet authentique, intégrant les données indiscutables de la réalité, et capable de se promouvoir comme désir dans le monde.
On n'en a jamais fini avec les rêves. On veut marquer d'une croix blanche tel résultat qui semble définitif, et puis tout se déplace, un autre rêve vient contredire ou nuancer, ou relancer, et il faut tout reprendre. La vie psychique est un flux que rien n'arrête, hormis la mort. Ma foi vivons, avec ou sans savoir, vivons !