Peut-être le dernier mot de la vie psychique, et de la vie spirituelle, est-il la conjonction significative du un et du zéro, qui reprend en quelque sorte la leçon chinoise du Yang et du Yin. On sait que le Yang se représente par une droite simple (-) et le Yin par une droite brisée (- -). C'est aussi  la différence  entre le principe masculin et le principe féminin, la forme et le vide, conformément à ce que laisse voir la nature. Cela signifie que les deux principes sont présents en chacun, même si l'un des deux est plus apparent que l'autre.

En règle générale les hommes (au masculin) n'aiment pas entendre parler de leur féminité : ils s'identifient massivement au Un, avec comme conséquence une déformation unilatérale de la personnalité : c'est le virilisme, qui n'est qu'une caricature de la virilité. Chez les artistes à l'inverse, on remarque une certaine assomption de la féminité, mais qui elle aussi peut dévier vers la caricature : l'effémination. L'équilibre est difficile à conquérir, mais il existe. Cela nous donne de belles réussites humaines, qui méritent considération et respect.

Ces remarques valent aussi pour les femmes, en sens inverse. Jung estimait que chez elles prédomine l'anima ("La grande passion des femmes est d'inspirer l'amour" - Molière) mais certaines sont capables de se rapporter efficacement à l'animus et d'agir dans le monde aussi bien, voir mieux que les hommes.  Il faut en conclure que chacun des genres doit se développer par l'intégration des deux pôles, tout en conservant la dominante sexuée.

Je reviens à mon sujet : réaliser l'union contrastée du Un et du Zéro. Le zéro représente la faille dans l'être, ou le dés-être, ou, si l'on veut, la mortalité, l'incomplétude et le passage, ce qu'en psychanalyse on appelle la castration symbolique. J'en ai souvent parlé et je ne voudrais pas répéter. Pour moi cette dimension est devenue une évidence existentielle, le fruit d'une expérience décisive. Mais là aussi il y a danger : glisser dans le désespoir ou le nihilisme, dans une religion du rien, dévastatrice et mortifère. 

Le Un doit se penser non comme substance, avec tous les dangers de l'identification, mais comme signifiant : quelque un, quelqu'un - un parmi beaucoup d'autres, sujet de sa propre parole. Ce Un est en même temps un Pas-Un, pas tout, pas tout à fait un, car le zéro habite ce un : Un, oui mais Un percé, troué, impermanent et transitoire : " d'où tirons-nous ce titre d'être nous qui ne sommes qu'un éclair dans le cours infini d'une nuit éternelle ?" 

Ce qui est à penser, à vivre, c'est précisément ce rapport nécessaire entre deux principes, tout en évitant les catégories de l'être (l'Un substantivé) et du non-être (le néant, le nihilisme) : à la fois existant et passant. Risquons-nous à parler en termes héraclitéens : deux contraires, un et zéro, un seul et le même. Cette unité des contraires est sans doute la tâche la plus difficile et la plus belle que nous puissions réaliser.