L'autre soir Hubert Reeves développait devant nous une hypothèse stimulante, dont voici l'essentiel : il existe des milliards de soleils, donc des milliards d'exoplanètes. On peut raisonnablement estimer qu'un nombre x de planètes, si les conditions étaient favorables, ont vu naître et se développer des formes de vie, peut-être très différentes des nôtres, peut-être similaires. La probabilité est forte que certaines de ces formes aient emprunté des voies qui mènent à l'apparition de la conscience et de l'intelligence, donc à la science et à la technique. En théorie on pourrait voir comment ces civilisations ont su ou non dépasser la crise où nous nous débattons présentement. Certaines auraient su inventer des formes nouvelles de culture et de politique, d'autres auraient sombré. Et de ces exemples nous pourrions tirer leçon - sauf que, évidemment, nous sommes loin d'avoir accès à ce type d'observation. Tous nos messages envoyés dans l'espace à l'adresse de quelque civilisation lointaine sont restés pour l'heure sans réponse.

Le coeur de ce propos interstellaire était de signaler la gravité de la crise, que tout un chacun peut observer, mais qui pour la plupart reste parfaitement théorique, abstraite et lointaine. "Après moi le déluge" (C'est même le titre d'un ouvrage de Sloterdijk). C'est en tout cas la devise de nos dirigeants, pauvres breloques du passé qui tintent au son des recettes du passé. 

Je proposerai le concept de "mur anthropologique" pour qualifier l'état présent de l'humanité. Mur, parce qu'ici on ne passe pas, on s'y fracassera, sauf à trouver un autre chemin, de biais, qui ouvre un autre espace par le développement d'une autre logique. Anthroplogique, pour souligner qu'il ne s'agit pas seulement d'économie, de politique, de science et de technique, mais d'une complète modification de nos rapports à la vie, à la nature et à nous-mêmes. Une telle révolution, indispensable autant que difficile, ne peut se faire en une ou deux générations, mais vue l'urgence climatique, il ne faudrait point tarder à l'entreprendre.

Ce propos peut paraître insensé, mais l'humanité a déjà su faire face, par le passé, à des nécessités pressantes. Le passage du paléolithique au néolithique  fut une grande révolution qui se fit très lentement, et qui produisit des effets très remarquables : agriculture, métallurgie, sédentarisation, empires, techniques d'artisanat et de guerre etc. Ce fut aussi l'apparition des inégalités sociales, du travail forcé, de l'esclavage. Plus tard la science et la technique produiront la révolution industrielle, avec les conséquentes ambivalentes que l'on sait. Et le capitalisme triomphant mènera l'humanité, en trois ou quatre siècles, au bord de la catastrophe.

Nous en sommes là. Notre génération sera passée, en cinquante ans, d'un monde encore largement traditionnel, semi paysan et industriel, à l'univers globalisé, hypertechnique et informatique. Il reste dans notre conscience d'adulte la mémoire d'un monde à jamais perdu, qui n'était certes pas idéal, mais qui avait sa qualité sensible d'enracinement, de pérennité. Ce que nous voyons à présent c'est l'accélération frénétique, la valse des objets, l'obsolescence universelle, la précarité de toutes les situations et de toutes les positions. La nouvelle génération n'aura connu rien d'autre, croissant dans l'univers instable de la communication instantanée. Son unique souci sera-t-il de s'adapter vaille que vaille aux conditions qui lui sont imposées, ou bien se lèvera-elle pour refuser l'injustifiable ? L'avenir dont je parlais plus haut dépendra largement de ce que voudra la jeunesse.