"Certes il est étrange de ne plus habiter la terre,

   Les usages à peine appris de ne plus les agir,

   Aux roses et autres choses qui chacune était pleine de promesses

   De ne point donner la signification d'un avenir humain ;

   Ce qu'on était dans des mains infiniment anxieuses

   De ne plus l'être, et même le propre nom

   De le jeter comme un jouet brisé.

   Etrange de ne plus souhaiter plus avant les souhaits. Etrange

   De voir ce qui se rapportait, flotter

   Détaché dans l'espace. Etre mort est pénible

   Et plein de reprise, pour sentir peu à peu

   Un peu d'éternité.- Mais les vivants font tous

   L'erreur de distinguer trop fort.

   Les anges (dit-on) souvent ne sauraient pas s'ils vont

   Parmi les vivants ou les morts. L'éternel courant

   Entraîne à travers les deux règnes tous les âges

   Avec lui toujours et domine les deux de sa voix."

 

Voilà un autre passage de la première Elégie. Je suis très sensible à l'expérience intime que révèle ce poème, et tout particulièrement à l'ambiance d'étrangeté : étrange de se sentir sans lien avec toutes les choses de ce monde, étrange de percevoir la déliaison des habitudes, des perceptions, et même de l'identité personnelle : "jeter le propre nom comme un jouet brisé". Expérience cruciale de désubjectivation, où l'étrangeté du monde vient confirmer l'étrangeté intérieure. Dans ce moment tout se met à vaciller. Mais alors revient à la conscience une autre certitude, celle du grand fleuve ("l'éternel courant" -die ewige Strömung) qui emporte les deux règnes, celui des vivants et celui des morts.

Nouvelle apparition de l'ange : il a le pouvoir de voyager d'un règne à l'autre, il a en quelque sorte le savoir que nous n'avons pas. Nous sommes d'un côté ou de l'autre, et ne pouvons faire le voyage en sens inverse. Par là nous sommes divisés sans recours. L'ange représenterait la totalité qui nous est refusée, que nous ne pouvons qu'imaginer, ou pressentir dans la profondeur obscure du songe. N'est-il pas remarquable que les morts nous parlent, nous invitent, nous sollicitent dans les rêves, comme si la barrière infranchissable était franchie. Mais ce n'est qu'un "comme si" - et celui qui le croirait trop sérieusement courrait le plus grand danger.

Reste que, dans le rêve ou dans la méditation, la figure emblématique de l'ange peut agir comme un puissant symbole, reliant les règnes dans l'unité des contraires, et dans le flux intemporel du Grand Fleuve.