"Qui donc, si je criais, m'entendrait parmi les hiérarchies

      Des anges ? et supposé que l'un d'eux soudain

      Me prenne sur son coeur :  je succomberais

      De son existence plus forte. Car le beau n'est rien

      Que le début du terrible, que nous supportons à peine,

      Et nous l'admirons ainsi parce qu'il dédaigne séreinement

      De nous détruire. Tout ange est terrible.

      Ainsi je me contiens et ravale le cri

      De l'obscur sanglot. Hélas qui donc

      Appeler à l'aide ? Ni les anges, ni les hommes,

      Et les animaux avisés remarquent bien

      Que nous ne sommes pas sûrs, ni chez nous

      Dans le monde interprété. Il nous reste peut-être

      Un arbre quelque part sur la pente, que nous pouvons revoir

      Chaque jour ; il reste la route d'hier

      Et la fidélité gâtée d'une habitude

      Qui se plut chez nous, et qui resta, et qui ne partit point.

      O et la nuit, la nuit, quand le vent plein des espaces du monde

      Nous ronge la face -  à qui ne resterait-elle, la désirée,

      Doucement décevante, qui devant le coeur solitaire

      Douloureusement se dresse. Est-elle plus légère aux amants ?

      Hélas ils ne font que se masquer l'un à l'autre leur sort.

      Ne le sais-tu pas encore ? Jette hors de tes bras le vide

      Vers les espaces que nous respirons ; peut-être les oiseaux

      Sentent-ils l'air dilaté de leur vol plus intime."

 

Voici donc le début de la première "Elegie de Duino" de Rilke, que j'ai retraduite en étant le plus fidèle qu'il est possible au texte original.  Le titre "Délaissement" n'est pas dans le texte. C'est une commodité de présentation qui n'engage que moi.

C'est un de ces textes majeurs qui m'accompagnent depuis très longtemps, auxquels je dois l'essentiel de ma formation esthétique. La beauté du texte s'allie au plus pur sentiment poétique. Le poème commence par une sorte d'injonction désespérée : qui m'entendrait si je criais ? Il est vain de crier, car je suis seul. Solitude abyssale, absolue : mon cri est sans écho car l'homme est abandonné de toutes les puissances. Les anges (pourquoi les anges ? que représentent les anges pour Rilke ?) sont d'une telle puissance qu'ils me détruiraient. Quant aux hommes chacun d'eux va son chemin en solitaire. Les animaux, qui sont fermement enracinés dans la vie, ne sont pas de notre monde. L'amour même est taxé d'illusoire. Il ne reste que la nuit.

Mais ce n'est là que le prélude d'une longue méditation : avant de construire quoi que ce soit il faut prendre la mesure du réel en tant que tel. Si le poète trouve en soi "le vide" qu'il faut jeter, hors de ses bras, vers l'espace infini, il trouve aussi la nuit, qui n'est pas un non-être, figure et forme ambivalente, mère des monstres et source des inspirations profondes. Ce qui sera la grandeur du poète c'est de se rendre digne des surgissements, érigeant la métamorphose en loi de son destin : "Wolle die wandlung" - veuille la transformation.

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Petite remarque personnelle : je n'ai jamais bien saisi ce que représente l'ange pour Rilke. Une puissance inassimilable à l'homme, sûrement - peut être comme étaient les dieux des Anciens. Figures idéalisées des forces inconscientes, à la manière des archétypes de Jung ? Mais c'est trop dire, il vaut mieux laisser les choses comme elles sont dans le poème, et rendre l'énigme à elle-même.