Selon le contrat passé avec Hadès, le maître des Enfers, je ne puis converser qu'avec trois personnages, alors que j'eusse volontiers rencontré tant d'autres protagonistes : Héraclite, Démocrite, Epicure, Lucrèce, Schopenhauer. Mais voilà, il faudra transiger. Voici le beau gentilhomme gascon, amoureux des Muses, qui se flattait de n'être pas philosophe, ni homme de lettres, ni auteur, ni docte, ni poète, mais homme, simplement homme.

J'étais élève de première, j'avais dix-sept ans : Montaigne fut pour moi un éblouissement. "Voilà un homme intelligent, voilà une intelligence !" Dans le manuel de français on pouvait lire les pages célèbres sur la "librairie", le goût du retrait, l'amour des Muses, l'amitié, le voyage, les livres, pages admirables, d'accès aisé, qui réveillaient d'un coup de semonce mon intelligence assoupie. Il y avait aussi, je crois, le célèbre fragment sur la présomption humaine, en contrepoint de la sordide réalité : " nous qui sommes relégués dans la partie la plus croupie de l'univers et dans le fient du monde " - je cite de mémoire, car c'est dans ces termes que résonne en moi ce souvenir, comme tant d'autres formules finement ciselées.

J'y reviens toujours. Parfois je reste de longs mois sans le lire, et puis j'y reviens comme on fait pour un ami cher qu'on ne saurait oublier. Je lis comme il lisait lui-même, feuilletant, pinçant de ci de là, sans souci de l'ensemble, mais à la diable, rêvant, méditant, "sans m'en ronger les ongles". C'est, parmi nous, le plus proche du pyrrhonisme authentique : on peut bien présenter toutes les thèses et antithèses que l'on voudra, toujours il reste ce point d'interrogation cardinal qui suspend tout : " Que sais-je ?"

La vie, en dernière analyse, ne se fonde pas sur le savoir, mais sur la nature, ce doux maître. Voyez dit-il nos paysans : ils savent vivre et mourir dûment, sans le secours de la philosophie. Et les bêtes de même. Notre savoir, tout au plus, sera une illustration, un bel ornement comme l'est la poésie. Tous nos artifices de culture ne sont que des pièces rapportées au banquet de la vie.

"Nous ne mourons pas de ce que nous sommes malades, nous mourons de ce que nous sommes vivants". Certains imaginent que si l'on pouvait vaincre toutes les maladies on serait libérés de la mort, comme si la mort était elle-même une maladie, la dernière et la plus virulente. Nous connaissons tous, à l'inverse, des personnes qui meurent en excellente santé. La vie implique la mort. Cela le paysan le sait. Par là il connaît l'essentiel.