J'ai la chance de ne point souffrir de céphalées, et de migraines encore moins, affections très dommageables et pénibles, si j'en crois quelques-uns qui en souffrent. Au total mon cerveau fonctionne à peu près correctement, mais il faut dire que je le ménage, lui évitant de longues et fastidieuses opérations spéculatives. J'ai appris à repérer immédiatement les signes de fatigue, et je ne crains pas l'inachèvement et le désordre, sachant qu'à une heure plus favorable je saurai bien rectifier la chose. Contention et forçage sont néfastes, en matière de philosophie plus qu'ailleurs. Il faut laisser tout doucement les pensées aller leur cours naturel, glisser et passer, sans prétendre tout contrôler et diriger. Nous ne saurons jamais d'où elles viennent, ni où elles vont, mais elles vont, et le mieux est de ne pas prétendre en forcer la venue, ni les faire taire quand elles insistent. Soyons de plaisants jardiniers qui accueillent la naissance et le déploiement, nous contentant d'amender de ci de là, d'arroser et nourrir quand il le faut, et de cueillir avec ménagement.

J'aimais beaucoup mon grand-père. Il était le souverain incontesté de son jardin, dont l'accès était refusé à tous, et c'était pour moi une faveur insigne que de m'y voir invité à l'occasion, bêchant, sarclant, binant et plantant, indiciblement heureux de toucher et sentir la terre fraîche et humide, y puisant une sorte de mâle assurance et je ne sais quel contentement spirituel. Je suis de la terre comme d'autres sont de l'eau ou de l'air. Mon domaine est l'ici-bas, la matérialité irréfutable, inépuisable, de la terre nourricière, "fondement de toutes choses". Je ne sais dans quelle mesure on peut ajouter foi aux spéculations astrales, mais serait-ce un hasard si je suis, paraît-il, du signe de la terre ?

"La terre et les rêveries du repos" écrivait Bachelard. Oui, il existe bien une poétique de la terre, maternelle et enveloppante. Mais la terre a ses fractures, ses profondeurs, ses abîmes, d'où sourdent, fécondes et redoutables, les voix des puisssances d'en bas. Pour qui contemple la terre, gravit la montagne, étudie les strates géologiques, puise aux profondeurs des grottes, pour qui monte et descend, écoute les sources, suit le cours du torrent, dans la diversité infinie du sol, dans ses étagements et ses ruptures, il voit ce qu'il sait depuis qu'il pense : le conscient et l'inconscient ne font qu'un.

Dans la mythologie grecque on admettait que la terre est portée par l'eau. Poseidon, le maître des eaux, chez Homère, est appelé "l'ébranleur du sol". Il faut penser que l'eau qui entoure la terre de toutes parts (Okeanos) agit de sous la terre, dans la terre, déchirant et jaillissant, avant d'y revenir, après un long  détour par les airs et le ciel, sous forme de pluie ou de neige. Vaste cycle élémentaire qui abreuve et nourrit. C'est une belle image. L'eau et la terre. Et puis : l'air, le feu et l'éther. Poétique des éléments. Cosmologie d'Empédocle.