La philosophie, une bien belle chose en vérité, est aussi, manifestement, une pathologie de la pensée. Descartes estimait qu'une heure de philosophie par jour c'était bien assez. Je suis de cet avis, et depuis que je ne suis plus astreint à donner des cours, je vise à protéger mon cerveau d'excitations excessives, fuyant le bruit, le tapage, l'agitation et le surmenage. Je lis un peu tous les jours, ou presque, mais au premier signe de fatigue je laisse le livre. Il sera toujours temps, un autre jour, de le reprendre, si d'ici là je ne l'ai pas oublié, ou si quelque intérêt nouveau ne m'en ait point détourné. De même pour les recherches philosophiques, encore que ce mot "recherche" soit fort inapproprié : je ne cherche plus rien, j'ai trouvé, mais je module, je varie, je reprends et j'ajoute : poikilesthai, miroiter, faire jouer les couleurs et les nuances, poétiser à l'infini les intuitions fécondes qui dorévavant font le sel de ma vie. 

Je sais et j'assume le fait que le rôle propre de la pensée est de nous mener tout doucement au de là de la pensée. Un autre "royaume" se profile au de là, aux contours encore flous, mais attrayant et nécessaire. Les grands penseurs ne nous enferment pas dans les enclos d'un système, ils ne nous tiennent pas enchaînés à leurs déductions, ils nous conduisent amicalement jusqu'à la frontière, nous laissent aux parages du pays inconnu, ils nous invitent à franchir les barrages et à faire le saut décisif. "Soyez à vous-même votre propre lumière".

La vraie destination de l'activité philosophique est de se supprimer elle-même quand l'heure est venue : "Peut-on imaginer qu'un homme qui aurait franchi la rivière sur un radeau, continue de porter sur son dos le radeau ?" Il faut abandonner les doctrines vraies qui nous ont portés, pour ne rien dire des fausses. Vraies ou fausses, elles ont leur heure, leur charme et leur poison, desquels il faut se détacher.

J'ai mes auteurs favoris que je caresse à l'occasion, mais s'ils m'inspirent et me réconfortent, ils ne m'enchaînent pas. Je ne suis pas certain, d'ailleurs, de les comprendre parfaitement, d'en faire une lecture fidèle et exacte, mais peu importe : je ne fais pas de thèse universitaire, et ce que j'en comprends me sert et me nourrit, et je n'en désire pas davantage. C'est une lecture très personnelle, une stimulation privée, qui ne sert qu'à m'échauffer et me divertir. Après quoi je suis d'humeur à batifoler et à poétiser.

La pathologie dont je parlais plus haut c'est la confiance exagérée que l'on porte aux mots, cette illusion selon laquelle les mots diraient les choses, et que par l'effet du discours on pût s'assurer des choses mêmes. Comme si l'on pouvait s'assurer des choses ! C'est le mirage ordinaire de la métaphysique. On ne peut certes se passer des mots, mais au moins que l'on sache ce qu'ils ne sont pas et ce qu'ils ne peuvent pas ! De là peut s'originer un autre rapport au langage : une sorte de récit qui ne prétend pas dire le fond du fond, qui assume sa caducité, et qui s'accepte lui-même comme expression libre de ce qui apparaît. L'autre "royaume" c'est cela, et ce n'est que cela.