La qualité de mon texte dépend de mon humeur, tantôt grave, tantôt légère et envolée. Et plus encore de la qualité de ma pipe du matin, que j'allume en préambule à mes vaticinations. Certains tabacs sont âcres et ne peuvent engendre que de l'âcre. J'aime les tabacs légers et parfumés, les seuls qui puissent convenir à une complexion de plus en plus délicate, ennemie des fragrances violentes. Le coeur aussi est fort délicat, il regimbe à l'effort, aux alcools puissants, aux mets trop lourds, à l'acidité et à la dureté. C'est une faiblesse plutôt ridicule que d'avoir besoin d'un excitant pour s'éveiller et réfléchir, mais je constate en moi une telle lourdeur, une telle mollesse, que je crois bien que sans cet adjuvant je passerais ma journée à dormir. Après quelques bouffées, c'est comme un soleil qui déchire les nuages, l'espace se dilate, la perception se fait vive et alerte, les sentiments affluent comme des oiseaux des champs, les idées s'éveillent, le monde se peuple de formes et de couleurs. A présent je puis écrire.

Bien sûr je rougis de cette addiction. J'ai honte de cette dépendance. Je sais que le souci de la santé devrait m'en délivrer. Mais rien n'y fait. Je puis bien réduire la consommation de manière drastique, mais non m'en passer. Je suis comme Montaigne à qui l'on déconseillait les huitres, et qui déclare : "plutôt mourir !". Je vois des proches succuber à des maladies graves, que la médecine attribue à l'usage du tabac, et bien sûr, cela me terrifie, car s'il m'est plutôt indifférent de mourir, je ne puis envisager sans terreur la décrépitude et la décomposition. Et puis je m'étonne d'être encore, à mon âge, plutôt vaillant et bien portant, d'avoir su traverser deux épisodes graves sans trop de séquelles : l'affaire n'est peut-être pas totalement désespérée, peut-être aurai-je encore un peu de temps devant moi. C'est sans doute une idée quelque peu baroque, mais il me semble infiniment souhaitable de vivre assez longtemps pour expérimenter les diverses étapes de la vie, jusqu'à un âge avancé. Souhait ridicule dira-t-on, car le résultat est le même que l'on meure à quarante ou à quatre-vingt dix ans, sauf que la différence est de taille pour le sujet lui-même.

On peut rêver : si Mozart n'était pas mort à trente-six ans, s'il avait vécu trente de plus, il aurait été contemporain de Beethoven, de Schubert, de Rossini, et comment aurait évolué cet art divin qui fut le sien au contact des autres compositeurs ? Question sans réponse. Et si Nietzsche n'avait pas sombré à quarante quatre ans, s'il avait pu écrire le grand livre qu'il projetait ? Ce sont des génies précoces, qui sont passés comme des météores, éternellement jeunes.

J'aime et j'admire la vie longue, infiniment riche d'un Goethe qui sut, jusqu'à la fin, se renouveler et s'agrandir, laissant derrière lui les peaux successives de sa mutation. Voilà un homme qui croyait en sa destinée, se considérait comme le bien-aimé des Muses et qui, fort de cette conviction, affrontait de bon coeur les difficultés de l'existence. Il estimait que si Mozart était mort jeune c'était en quelque sorte l'expression de son destin personnel, dont son génie musical était la face solaire. Peut-être existe-t-il en effet une sorte de destin, dont nous ne savons rien, et que la médecine ignore tout aussi bien, qui préside obscurément et nécessairement à notre destinée. "Nous sommes vécus par le ça" disait Groddeck. Dans cette affaire de longévité en tout cas la chose semble incontestable.