Toutes ces opérations mentales que j'ai laborieusement acquises et entretenues, raisonner, calculer, anticiper, et la mémoire même, il me semble qu'elles se déprécient du même mouvement qu'elles se sont constituées. N'en concluez pas que je deviens gâteux : elles ne sont pas perdues, elles sont en sommeil, ce qui est tout autre chose. Disons que je deviens de plus en plus indifférent aux raisonnements, aux constructions logiques et démonstratives, pour ne rien dire des croyances, qui pour l'essentiel ne sont que ridicules quand elles ne sont pas nocives. Je veux bien qu'il en existe d'utiles pour la conservation du lien social, mais il n'est pas nécessaire de les croire, il suffit d'en juger rationnellement.

"Ne croyez rien que vous n'ayez expérimenté par vous-même". Ce qui est acquis de la sorte se sédimente lentement dans les profondeurs de la conscience : il est inutile de le rappeler à tout instant, de le déclamer à tout vent. Cette longue et patiente expérimentation ne conduit nullement au bavardage et à l'étalage, mais à une qualité très particulière de silence, patient, recueilli, serein, contemplatif. Cela ne constitue pas même une doctrine, cela ne peut pas vraiment se dire - métaphoriquement c'est le calme du thumos et le silence du ventre. C'est la beauté d'un lac de montagne, entouré de rochers abrupts, caressé par la brise, dont les profondeurs insondables égalisent les tensions, pacifient les affects, nourissent l'élan vital.

J'ai toujours estimé que la philosophie, qui est en soi une bien belle chose, ne pouvait se contenter de soi, puisque ses propositions peuvent se discuter à l'infini, et qu'elle devait mener vers un quelque chose d'autre, dont elle ne peut donner qu'un aperçu, et qui justifierait enfin toute l'entreprise. Question : pourquoi vous dirigez-vous vers la philosophie, plutôt que l'art ou la politique ? Quel est ce désir, et quel en est l'objet, et la fin ? Schopenhauer dirait : je veux comprendre l'énigme de la vie. Bouddha dirait : je veux comprendre la nature et la cause de la souffrance. Voilà de nobles réponses, vraies et sincères. Mais toi, lecteur, que veux-tu ? Et que veux-je moi-même dans le décours infini de mes pérégrinations ?

Je dirais : je cherche une qualité de pensée par laquelle je me tienne au plus près de ma vérité, dégagé des normes héritées, des modèles intériorisés - mais cela encore ne suffit pas : je cherche une qualité d'être qui ne s'encombre plus de la pensée, qui excède la pensée, qui s'origine du fond, exprime et manifeste le fond. Quel fond ? La profondeur de l'être (je dis "être" à défaut de mieux) qui fait la singularité propre du sujet que je suis, dont les expressions, toujours partielles et approximatives, et toujours relancées, s'épuisent à dire dans le langage ce qui, à tout jamais, précède le langage, source et ressource.

La socialisation, et l'apprentissage, nous ont dans l'enfance coupé de l'être que nous sommes, en exigeant de chacun qu'il se représente pour autrui dans un jeu interminable de représentations. La plupart s'en contentent, encore qu'ils en souffrent. Il en est d'autres qui ne sauraient se satifaire de cet état de chose, et qui revendiquent hautement la restitution de la part perdue. Mais aucun autre ne peut cela pour nous. C'est une opération éminemment subjective. Peut-être qu'en son fond la philosophie est cette promesse de réconciliation, encore qu'à elle seule elle soit incapable de la tenir. Si toutefois un sujet fait tout le chemin, bouclant la boucle, il peut avoir le sentiment d'être parvenu dans l'orbe de la vérité.